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Avant que j’aille plus loin, un mot sur le titre. Le terme « poulet » pour désigner les policiers ne date pas d’hier. Il est utilisé en France depuis 1871. J’y reviendrai. Et comme ancien poulet, j’ose me permettre cette liberté.
Ce printemps, comme chaque année à Montréal, on a fait beaucoup de bruit médiatiquement au sujet des nids-de-poule, qui dérangent.
Depuis des décennies, des personnes qu’on racise nous signalent les mêmes fissures : profilage racial, plaintes rejetées, rapports accablants, jugements des tribunaux, témoignages de citoyens, interventions controversées, sans oublier les morts. Chaque fois, on colmate les brèches. Chaque fois, on promet de réparer la route. Chaque fois, on nous assure qu’il s’agit d’un autre cas isolé.
À force de s’accumuler, ces cas isolés ne sont plus des trous dans la route. Ils sont devenus une autoroute de nids de poulet qui fissure le Québec.
Bien sûr que le chef de police ne peut se dire autre chose que surpris. Dire le contraire serait une mort politique certaine : cela reviendrait à reconnaître qu’il a failli à sa tâche. Le chef ne peut toutefois pas réellement être surpris. C’est lui-même qui, il y a à peine deux ans, a ordonné le retrait de l’écusson thin blue line, porté par plusieurs policiers du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), parce qu’il était devenu associé à des mouvements d’extrême droite et nuisait à la confiance du public.
Lorsque vous dirigez une organisation et que vous devez faire retirer un tel symbole porté par vos propres policiers, c’est que les sirènes résonnent depuis longtemps. D’ailleurs, c’est notamment ce qui a poussé le commandant Patrice Vilcéus à quitter le SPVM en 2024. Dans sa lettre de départ, il dénonçait le racisme et le profilage racial au sein du SPVM, parlant d’un « cancer qui ronge l’organisation ».
Jamais je ne comparerais le poids qu’un citoyen porte lorsqu’il dépose une plainte contre la machine du SPVM à celui d’un policier qui dénonce à l’interne. Les deux réalités sont différentes. Mais il ne faut pas non plus minimiser les conséquences que peut entraîner la lutte contre le racisme à l’intérieur même d’une institution réputée pour sa culture du silence.
À chaque événement, les médias s’indignent. Les politiciens se disent choqués. Les experts découvrent soudainement la gravité des dénonciations que les communautés noires répètent pourtant depuis des décennies.
Pire encore, mes parents ont milité contre la brutalité policière au Québec. J’ai milité contre la brutalité policière d’ici. Aujourd’hui, ce sont mes enfants adolescents qui sont condamnés à le faire. Aucun parent ne rêve de voir ses enfants grandir en ayant à choisir entre subir la brutalité policière ou la combattre.
Trois générations
Trois générations coincées sur la même autoroute, incapables d’avancer parce que bloquées par les bulldozers politiques et médiatiques qui préfèrent paver le débat de querelles sémantiques à propos du racisme systémique plutôt que s’attaquer aux conséquences bien réelles qu’il produit.
Que la Coalition avenir Québec continue encore aujourd’hui de refuser de reconnaître le racisme systémique alors qu’un poste de police entier voit 16 de ses policiers retirés de leurs fonctions pour des comportements racistes allégués m’apparaît hallucinant.
D’autant plus que ce que nous faisons depuis 40 ans, ce n’est que produire des rapports. Le rapport sur le racisme dans l’industrie du taxi en 1984. Le rapport Bellemare, commandé à la suite de la mort d’Anthony Griffin en 1987 et des tensions grandissantes entre la police et les communautés noires, et celui de Corbo sur l’affaire Marcellus François. Les rapports internes du SPVM qui ont dénoncé le racisme à Montréal-Nord avant même la mort de Fredy Villanueva en 2008. Puis, le rapport Perrault, après la mort de Fredy, en 2013. Les études de 2019 et de 2023 démontrant l’existence du profilage racial au SPVM.
Mort après mort. Rapport après rapport. Recommandation après recommandation. Nos beaux rapports finissent tous au même cimetière que nos morts.
Quelqu’un peut-il m’expliquer pourquoi nous sommes capables de donner suite à une grande partie des recommandations de la commission Charbonneau sur la corruption, de transformer nos pratiques après la commission Johnson sur l’effondrement du viaduc de la Concorde ou encore de réagir rapidement aux révélations de la commission Gallant sur SAAQclic, mais que, lorsque les rapports et les commissions portent, même en partie, sur le racisme systémique, leurs recommandations semblent vouées à une mort systémique ?
Ça signifie une chose : quels que soient les élus, les partis ou les ordres de gouvernement, ces rapports finissent tablettés. Pourtant, ne sont-ils pas les premiers à se draper dans les valeurs québécoises ? À célébrer l’égalité entre les hommes et les femmes comme une valeur non négociable ? Alors, comment pouvons-nous prétendre faire de l’égalité notre fierté nationale tout en acceptant que des hommes et des femmes du Québec soient encore traités comme des citoyens de seconde classe lorsqu’ils croisent la route d’institutions censées les protéger ?
Ce traitement différencié n’apparaît pas par magie. Il prend racine quelque part. Quand des élus rivalisent sur qui soufflera le plus fort sur les braises de l’intolérance, en faisant de l’immigration la responsable de tous les maux, de l’attente à l’urgence à la crise du logement, en passant par la violence, il ne faut pas se surprendre que ces préjugés finissent par contaminer l’ensemble de la société. Le ministre Jean Boulet est allé jusqu’à affirmer que 80 % des immigrants ne travaillaient pas, ne parlaient pas français ou n’adhéraient pas aux valeurs québécoises.
Après, on feint d’être surpris de voir apparaître une bannière réclamant un « Québec blanc » à Shawinigan. Puis, on s’étonne de retrouver ces idées dans l’imaginaire de certaines personnes. Jusque dans l’esprit de ces jeunes policiers du poste de quartier 39 aujourd’hui suspendus. Si seulement le profilage racial était un signe ostentatoire, il y a longtemps qu’on l’aurait interdit.
Nos jeunes sont contaminés de partout. Mes deux enfants me racontent ce qu’ils vivent dans nos écoles secondaires québécoises. Mon fils qui me dit candidement qu’il marche avec ses amis et voit des jeunes faire des saluts nazis de l’autre côté de la rue sur son chemin.
Ma fille, à la fin de son secondaire, me racontant que certains élèves lancent ouvertement des « Heil Hitler » dans sa classe. Ce sont nos futurs citoyens, voire de futurs policiers, qu’on intoxique dans ces fumées nocives alimentées quotidiennement par nos réseaux sociaux.
Pour en revenir à l’histoire de nos poulets : en 1871, lors de la Commune de Paris, pour dénoncer les inégalités économiques et la répression politique, des citoyens révoltés contre les institutions associées au pouvoir et à la répression ont incendié leurs bâtiments, dont la préfecture de police. Après ces événements, les postes des policiers furent déplacés près de l’ancien marché aux volailles, d’où viendrait le surnom de « poulets », utilisé encore aujourd’hui pour désigner les agents.
Cette histoire nous rappelle ce qui arrive lorsque les citoyens cessent de croire que leurs institutions sont capables de répondre à leurs besoins et à leurs injustices.
Aujourd’hui, nous avons besoin de politiciens qui n’agissent pas comme des poules mouillées. Des politiciens qui comprennent que, si l’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, il faut aussi savoir maîtriser le feu sous la poêle. Car à force qu’ils alimentent les braises de l’intolérance, c’est toute la société qui risque de brûler.


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