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L’acteur franco-américain Timothée Chalamet, notamment connu pour ses prestations dans les films Dune de Denis Villeneuve et son incarnation du pongiste Marty Mauser dans Marty Supreme, a exprimé ses vues sur d’autres formes d’art lors d’un entretien filmé pour Variety et CNN à l’Université du Texas, notant que « tout le monde » se fiche un peu du ballet et de l’opéra. L’intensité du tollé provoqué dans les milieux respectifs impressionne davantage que les propos.
« Je n’ai pas envie de travailler dans le ballet ou l’opéra — ou dans des trucs dont on se dit : “Hé, continuez à garder cette chose en vie, même si tout le monde s’en fiche.” Avec tout le respect que je dois aux gens du ballet et de l’opéra », dit-il dans un échange au ton léger avec Matthew McConaughey. Le jeune acteur se rend toutefois assez vite compte de ce qu’il vient de dire : « Je viens de perdre 14 cents en audience. Je m’en suis pris à eux sans raison. »
Les réponses ont fusé sur les réseaux sociaux, plusieurs adoptant la veine de l’humour.
L’Opéra de Seattle a proposé un code promotionnel « TIMOTHEE » permettant d’économiser 14 % sur le prix de ses billets. Et celui de Los Angeles de noter sur Facebook : « Désolé, Timothée Chalamet, on t’inviterait volontiers pour [l’opéra de Philip Glass] Akhnaten, mais les représentations affichent complet. Il reste quelques places isolées disponibles à l’achat, dépêche-toi si tu veux en profiter. » Quant à l’Opéra de Paris, il a directement interpellé l’acteur sur Instagram avec une vidéo et la réponse « Plot twist : le ping-pong existe aussi à l’opéra », en référence à l’opéra Nixon en Chine, de John Adams, actuellement à l’affiche.
D’autres, mais non des moindres, ont choisi de prendre tout cela très au sérieux.
Le Metropolitan Opera a publié sur TikTok une vidéo montrant les musiciens en train de répéter un spectacle et les membres du personnel travaillant en coulisses à la création des décors, des costumes et des perruques. Le texte accompagnant la vidéo indique : « Tout notre respect aux artistes d’opéra (et de ballet). » Puis ajoute : « Celle-ci est pour toi, Timothée Chalamet… » L’approche de la Royal Opera House, du Covent Garden londonien, est peu ou prou la même. L’Opéra de Vienne a quant à lui lancé un sondage auprès de sa clientèle.
Parmi les réflexions, celle du chorégraphe Martin Chaix est en forme de boomerang : « Dans un monde où l’IA transforme le cinéma plus rapidement que la plupart des gens ne le réalisent, la présence humaine directe du ballet et de l’opéra devient plus essentielle, et non moins. »
La leçon Chalamet
Il est légitime de se demander pourquoi accorder tant de prix au spectre culturel, à la culture ou à l’inculture de Timothée Chalamet (pourtant fils et petit-fils de danseuses du New York City Ballet), personnage du showbiz et d’un certain monde bling-bling. Vu sous cet angle, on pense soudain au candide « C’est qui, cette Marie-Mai ? » lancé jadis par le critique de musique classique Claude Gingras lors d’une entrevue à Radio-Canada.
Tout est question de perspective. Mais aujourd’hui, tout est question d’influence, d’où l’avalanche et la rapidité des réactions. La culture d’Instagram et de TikTok (les véhicules utilisés par l’Opéra de Paris et le Met pour leurs réponses ne sont pas innocents) est ancrée dans le punch et le temps contracté.
Dans ce monde qu’est celui de Chalamet et de son entourage, l’opéra n’a pas sa place — d’ailleurs, le rapport du cinéma avec cet univers temporel est très exactement à l’origine de la réflexion du jeune acteur, constate-t-on en écoutant les minutes qui précèdent celle-ci.
Il y a donc une cruelle « leçon Chalamet ». Prenons le portrait local : si, en 20 ans, la radio publique s’est débarrassée du classique et de l’opéra (de la suppression de la Chaîne culturelle à l’abandon progressif de l’opéra du samedi), comment s’étonner que, une génération plus tard, on ouvre la porte à des propos d’un mépris décomplexé ?
C’est ce que le baryton français Romain Dayez a résumé d’un lapidaire constat sur Facebook : « Il semble s’amuser de notre invisibilité, et c’est méprisable, mais cessons de tenter de prouver qu’il a tort, car nous sommes effectivement assez invisibles. C’est important d’en prendre conscience pour envisager demain de la manière la plus réaliste et intelligente possible. »
Ce problème de fond, à l’œuvre à l’échelle planétaire, est aigu en Amérique du Nord. Rares sont les entrepreneurs ayant fait fortune dans la Silicon Valley qui redonnent aux arts. L’exemple des mécènes montréalais Alex Ionescu et Vickie Zhou, qui soutiennent l’Opéra de Montréal, le Musée des beaux-arts et l’Orchestre Métropolitain, est une notable et heureuse exception. Mais la situation inquiétante des commandites du Metropolitan Opera laisse déjà voir l’ampleur des troubles, et ce ne sont pas les spectateurs ou les amateurs seuls qui feront vivre les institutions.


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