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Les États-Unis ont un tunnel de 22,5 km creusé sous le Texas : ses 2 milliards de dollars n’ont jamais fait circuler la moindre particule

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Sous les champs de coton de l’Ellis County, à une quarantaine de kilomètres au sud de Dallas, dort un tunnel de 22,5 kilomètres que personne n’a jamais utilisé. Percé au tournant des années 1990 pour abriter le plus grand accélérateur de particules jamais imaginé, il n’a fait circuler ni proton, ni électron, ni la moindre particule. Deux milliards de dollars engloutis, puis rien. Le Congrès américain a coupé les vivres en 1993, laissant derrière lui l’un des plus spectaculaires gâchis scientifiques du XXe siècle.

À retenir

  • Un tunnel géant creusé sous le Texas reste vide depuis 30 ans : pourquoi ce projet colossal a-t-il été abandonné ?
  • 2 milliards de dollars dépensés, 23,5 km forés, mais aucune particule n’a jamais circulé : comment est-ce possible ?
  • L’Europe découvrait le boson de Higgs pendant que le Texas restait les mains vides : qui a vraiment perdu cette course ?

Sommaire

  1. Un projet pensé pour écraser la concurrence
  2. Vingt-deux kilomètres et demi de rien
  3. Le boson de Higgs découvert… en Europe
  4. Une friche industrielle sous les champs texans

Un projet pensé pour écraser la concurrence

L’ambition initiale n’avait rien de modeste. Le projet appelait à un accélérateur circulaire de 87,1 kilomètres sous l’Ellis County, où deux faisceaux de protons auraient voyagé en sens inverse avant d’entrer en collision à une énergie combinée de 40 tera-électronvolts. Pour comparer, le Grand collisionneur de hadrons du CERN, celui qui a fini par découvrir le boson de Higgs, tiendrait presque trois fois dans cette structure texane.

L’histoire commence sous Reagan. Les propositions pour un collisionneur américain fonctionnant à plusieurs dizaines de TeV se sont développées à la fin des années 1970 et au début des années 1980, le Département de l’Énergie lançant les travaux de conception formelle en 1983, avant que le président Reagan n’approuve le projet en 1987. L’état d’esprit de l’époque tenait presque du défi sportif : le conseiller scientifique de Reagan avait encouragé l’équipe de conception à être « audacieuse et gourmande », selon Scientific American, tandis que Reagan lui-même avait exhorté les physiciens à « viser loin », un langage qui reflétait l’ampleur de la machine envisagée. Le site texan est choisi en 1988, et les travaux démarrent l’année suivante.

Vingt-deux kilomètres et demi de rien

Sur le terrain, les choses avancent plutôt vite. Dix-sept puits sont creusés et 23,5 kilomètres de tunnel sont forés à la fin de 1993. Des machines à foreuse de plus de quatre mètres de diamètre grignotent la roche texane, tandis que des bâtiments industriels sortent de terre à un rythme soutenu. Puis les chiffres s’envolent. Le coût total estimé grimpe à environ 8,2 milliards de dollars en 1991, puis dépasse les 10 milliards en 1993, la secrétaire à l’Énergie évoquant « moins de 11 milliards », soit environ un triplement. Un budget qui gonfle plus vite qu’un ballon percé colmaté à la va-vite.

Le Congrès s’agace. Un rapport de l’agence gouvernementale de contrôle des comptes, le GAO, pointe déjà en février 1993 des dérapages financiers et calendaires préoccupants : l’analyse des principaux sous-traitants montre que le projet est en dépassement de budget et en retard, les coûts prévus pour les services d’ingénierie et la construction dépassant de 630 millions de dollars l’estimation de référence de 1,25 milliard. Le couperet tombe finalement à l’automne. Le Congrès met un terme au SSC en octobre 1993 : la Chambre vote sa suppression le 19 octobre par 264 voix contre 159, et le président Clinton signe la loi de crédits le 30 octobre. À ce moment-là, 2 milliards de dollars avaient déjà été dépensés, 20 % du travail était achevé et 2 000 personnes travaillaient encore sur le projet. Un chantier à l’arrêt brutal, comme un train stoppé net entre deux gares.

Les raisons de l’échec ne se résument pas à une simple question de gros sous. Un problème de gouvernance a pesé lourd dans la balance. Michael Riordan, historien qui a étudié le dossier, explique que le Département de l’Énergie doutait de la capacité de la communauté des physiciens des hautes énergies à piloter un chantier de cette ampleur : « Ils ne pensaient pas pouvoir obtenir cela de la communauté de la physique des hautes énergies, et je pense qu’ils avaient partiellement raison », a confié Riordan à Scientific American. L’argent international attendu, lui aussi, n’est jamais venu. Alors que 2,6 milliards de dollars étaient attendus des gouvernements étrangers et de l’État texan pour compléter les fonds fédéraux, le Texas a promis 900 millions et livré 400 millions avant l’annulation, mais aucun des sept pays sollicités n’a apporté sa contribution, à l’exception d’une promesse indienne de 50 millions.

Le boson de Higgs découvert… en Europe

L’ironie de l’histoire, elle, est amère. Le collisionneur texan aurait pu, selon plusieurs physiciens, débusquer le boson de Higgs bien avant le CERN. C’est finalement la Suisse qui rafle la mise. Le collisionneur aurait affiché une énergie vingt fois supérieure à tout accélérateur jamais construit et aurait pu révéler ce qui se trouve au-delà du Higgs, permettant aux États-Unis de conserver leur domination en physique des hautes énergies ; mais l’année suivant l’annulation, le Grand collisionneur de hadrons du CERN a découvert le Higgs, l’événement le plus marquant en physique depuis une génération, annoncé qui plus est un 4 juillet, jour de la fête nationale américaine. Un pied de nez de l’histoire qui a dû faire grincer quelques dents à Washington.

Une friche industrielle sous les champs texans

Que reste-t-il aujourd’hui de ce rêve interrompu ? Après l’arrêt, les tunnels ont été inondés d’eau, les puits ont été bouchés, et les bâtiments abritent désormais un fabricant de produits chimiques. Le site a longtemps cherché repreneur. Après l’annulation, le site principal a été cédé au comté d’Ellis, qui a tenté plusieurs fois de le vendre, avant qu’il ne soit finalement racheté en août 2006 par un groupe d’investisseurs dirigé par le regretté J.B. Hunt. Six ans plus tard, l’entreprise chimique Magnablend a acheté le terrain et les installations en 2012, malgré une certaine opposition de la communauté locale.

Pour Waxahachie, la déception reste vive trois décennies plus tard. Un juge du comté résumait le sentiment général en quelques mots : « Ce qui me vient à l’esprit, c’est une occasion manquée. Ce que la plupart des gens attendaient, c’est que pour la première fois, on allait figurer sur la carte d’un grand projet scientifique mondialement reconnu. » Le tunnel, lui, reste là, silencieux sous les pâturages texans, vestige d’une époque où l’Amérique croyait encore pouvoir tout construire, quel qu’en soit le prix.

Sources : dailygalaxy.com | wfaa.com

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