Chaque printemps fiscal, l’administration américaine traite l’équivalent de la population du Royaume-Uni en déclarations de revenus individuelles: environ 160 millions de dossiers. Tous passent par le même programme informatique, l’Individual Master File, écrit dans les années 1960. Sa langue de programmation, l’assembleur IBM, a quasiment disparu des cursus universitaires américains.
À retenir
- L’IRS gère 160 millions de déclarations annuelles via un système informatique écrit en 1960 en langage assembleur.
- Quarante ans de projets de remplacement ont échoué après avoir dépensé plusieurs milliards de dollars.
- 63 % des 7 500 informaticiens du Trésor ont plus de 50 ans, aggravant la pénurie de spécialistes du code obsolète.
Sommaire
Un registre né avec les cartes perforées
Conçu par IBM pour le compte de l’IRS, l’Individual Master File a vu le jour dans les années 1960 pour fonctionner sur un système IBM System/360 couplé à un dispositif de stockage sur bandes magnétiques. Il consigne le nom de chaque contribuable, son numéro d’identification fiscale, son adresse, ses revenus, ses déductions, ses crédits d’impôt, les paiements reçus et les remboursements émis. Le tout fonctionne encore aujourd’hui sous forme de traitements par lots, batch après batch, cycle après cycle. Aucune autre base de données fédérale ne concentre autant d’informations sur autant de foyers américains.
En 2016, on lui prêtait déjà environ 56 ans d’existence.
Le GAO alerte depuis une décennie
En mai 2016, le Government Accountability Office publie le rapport GAO-16-468, une revue des systèmes informatiques vieillissants de l’État fédéral. Il y pointe explicitement le ministère du Trésor comme utilisateur d’un langage assembleur, apparu dans les années 1950 et intimement lié au matériel pour lequel il a été conçu, un choix technique jugé à haut risque. Le document liste les systèmes fédéraux de plus de trente ans qui fonctionnent encore avec du matériel ou des logiciels obsolètes, en identifiant ceux qui n’ont aucun plan de modernisation daté.
Deux ans plus tard, un nouveau rapport du GAO va plus loin. L’IRS reconnaît utiliser un langage assembleur et le COBOL, deux technologies nées dans les années 1950, pour faire tourner l’IMF, ce qui expose l’agence à une hausse des coûts d’exploitation et à une baisse du personnel disposant des compétences adéquates. Les auditeurs pointent aussi un matériel vieillissant, source de pannes et de frais de maintenance croissants.
L’ouvrage Recoding America décrit une compétition féroce pour recruter les derniers codeurs en assembleur capables de maintenir l’Individual Master File en vie.
Quarante ans de tentatives avortées
La première tentative de remplacer l’IMF remonte à la période 1968-1978, avec le programme Automated Tax Administration System, censé livrer un nouveau système de traitement fiscal. Il échoue. En 1986, l’IRS annule un contrat de 76 millions de dollars destiné à moderniser son système vieillissant, après des années de saisons fiscales marquées par des retards, des erreurs et des dossiers perdus. Rebaptisé Tax Systems Modernization en 1989, le programme suivant engloutit des milliards avant que l’agence n’admette, en 1997, avoir dépensé 4 milliards de dollars pour développer des systèmes informatiques modernes qui « ne fonctionnent pas dans le monde réel ».
Dès 2000, l’IRS relance les hostilités avec le Customer Account Data Engine, censé remplacer l’IMF, avant que l’échec de ce projet ne cède la place à CADE 2. Les comptes des contribuables sont transférés selon une approche progressive: les dossiers les plus simples migrent d’abord, suivis par des cas de plus en plus complexes. Une date de retrait complet de l’IMF est fixée, d’abord pour 2030, puis avancée à 2028 dans le plan stratégique 2023 de l’agence.
Début 2023, le GAO révèle pourtant que six chantiers de modernisation ont été suspendus, dont deux jugés indispensables pour remplacer l’IMF vieux de soixante ans. L’échéance de 2030 devient, selon les mots mêmes de l’agence d’audit, « désormais inconnue ».
La plaie encore ouverte
Le résultat tient aujourd’hui en une image: chaque campagne de déclarations, des milliers de milliards de dollars transitent par un code écrit avant la mission Apollo. L’IRS elle-même reconnaît que, malgré ses limites, ce vieux système continue de fonctionner et lui permet de remplir ses obligations légales. L’IMF reste la base de référence pour les données fiscales de plus de 100 millions de contribuables américains.
Sur les 7 500 informaticiens du ministère du Trésor, 63 % ont plus de cinquante ans.
Depuis 2024, l’IRS teste une version convertie en langage Java, issue de la traduction progressive du code assembleur et COBOL de l’IMF. Ce nouveau code porte le nom d’Individual Tax Processing Engine et doit alimenter un système de nouvelle génération baptisé TAMI-I. Aucune date de bascule complète n’a pour l’instant été confirmée par l’agence.
Sources : irs.gov | govinfo.gov | gao.gov


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