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Quel bonheur qu'elle ait dit oui à Simon Delétang, directeur du Théâtre de Lorient… Celui d'être artiste compagnonne du lieu culturel. Cela a conduit Leïla Slimani à écrire sa première pièce de théâtre. Prix Goncourt 2016 pour Une chanson douce, autrice d'une magnifique fresque familiale de 1200 pages, Le pays des autres, l'écrivaine française (Rabat, 1981) rappelle, dans une riche introduction au texte, que Léon Tolstoï (1828-1910) est entré dans sa vie l'été 1996 lorsqu'elle eut entre les mains Anna Karénine.
Des échanges entre Slimani et Delétang sur le dernier livre de Tolstoï publié en 1899, Résurrection, émerge un même ressenti : sa vibrante modernité. De cette somme de 832 pages, l'écrivaine s'est concentrée sur la première partie. Elle en propose une adaptation ou une variation, c'est selon. Du prince Nekhlioudov, elle en fait un écrivain ; quant à l'acte X, elle le situe sur un plateau de télévision à l'époque contemporaine. Où se clôt de magistrale façon cette dénonciation d'une société où l'homme règne en maître.
Dialogues percutants
La quinzaine de personnages évolue dans trois lieux : le tribunal, l'appartement de Nikhitine (l'ami d'enfance de Nekhlioudov) et la prison pour femmes. L'histoire ? Celle d'un écrivain, donc, juré d'un procès d'assises, qui connaît l'accusée (Maslova, une prostituée qui a tué un de ses clients), l'ayant lui-même abusée durant sa jeunesse.
Dans des dialogues percutants, Leïla Slimani rend parfaitement la contemporanéité du propos. Elle pense qu'"il interroge avec une acuité saisissante la possibilité de la justice et la violence entre les classes sociales et entre les sexes, sans parvenir à trouver une solution satisfaisante". On ne peut s'empêcher de penser à tous ces hommes qui ont été – et qui continuent d'être – dénoncés par des femmes ayant été abusées. Des hommes pour qui le corps des femmes est un bien comme un autre, dont on peut prendre possession.
Leïla Slimani publie "Assaut contre la frontière". EntretienLe procureur à propos de la victime : "Un honorable marchand, un homme respecté de tous, qui ne demandait qu'à passer un bon moment et qui était prêt à payer pour cela". Maslova : "[…] Alors que je me suis juste défendue contre un sauvage qui a failli me tuer à force de me prendre et de me prendre encore". Nekhlioudov veut se racheter, obtenir le pardon de Maslova. Cette dernière va-t-elle accepter ou refuser au nom de sa liberté et de sa dignité ? Tout au long de cette centaine de pages, la parole circule jusqu'à un final grandiloquent qui questionne : comment faire advenir une parole vraie ?
⇒ Résurrection | Théâtre | Leïla Slimani, d'après le roman de Léon Tolstoï, Gallimard, 123 pp.
EXTRAIT
"Moi aussi j'aimerais savoir ce que ça fait de payer quelqu'un pour posséder son corps. Ce qu'on éprouve à posséder et à jouer aux cartes jusqu'à l'aube, puis à supplier papa d'éponger ses dettes. [...] Je ne suis pas innocente Nikhitine, car je vois tout et je ne dis rien. Comme tant de femmes j'ai appris à fermer les yeux et à ne pas faire d'histoires. Alors je ne sais pas si je lui pardonne, mais je l'envie d'être ainsi, moustrueusement libre." (Anna, soeur de Nikhitine, à propos de Nekhlioudov)
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