L’histoire des épidémies est peuplée de tueurs lents comme la tuberculose ou récurrents comme la peste. Mais les archives médicales gardent la trace d’un phénomène bien plus étrange et terrifiant. Entre 1485 et 1551, l’Angleterre a été frappée par cinq vagues successives d’une maladie inconnue appelée la « Suette anglaise » (Sweating Sickness). Sa particularité ? Une vitesse d’exécution foudroyante. On disait à l’époque qu’on pouvait déjeuner en bonne santé et être mort pour l’heure du dîner. Puis, aussi mystérieusement qu’elle était apparue, la maladie s’est volatilisée.
Un profil de victime à contre-courant
La Suette sema la panique dans l’Europe de la Renaissance car elle défiait toutes les règles épidémiologiques connues. Les maladies médiévales classiques, exacerbées par la famine et le manque d’hygiène, ravageaient généralement les populations pauvres, les enfants et les vieillards. La Suette, elle, semblait avoir des goûts de luxe.
Les chroniqueurs de l’époque notèrent en effet – avec effroi qu’elle frappait préférentiellement les hommes jeunes, riches et en excellente condition physique. Elle décima la cour du roi Henri VIII, emportant ducs, conseillers et courtisans, et manquant de peu d’éteindre la dynastie Tudor (Arthur, le frère aîné d’Henri VIII, en est probablement mort).
Les symptômes débutaient par une anxiété soudaine et un sentiment de mort imminente, suivis de frissons violents, de vertiges et de douleurs au cou. Puis venait la phase caractéristique qui a donné son nom à la maladie : une sudation profuse et malodorante, accompagnée de délires et d’une soif intense. Le patient sombrait souvent dans une envie irrépressible de dormir.
Ceux qui cédaient au sommeil ne se réveillaient généralement jamais. Le taux de mortalité oscillait entre 30 et 50 %, mais c’est la fulgurance du décès qui a marqué les esprits : souvent moins de 18 heures après les premiers signes.
Crédit : WikipediaLe fantôme viral : Hantavirus ou Arbovirus ?
Qu’était réellement la Suette ? Elle disparut définitivement en 1551, bien avant l’invention du microscope et la naissance de la microbiologie. Les chercheurs modernes se retrouvent donc face à un « cold case » vieux de 500 ans. On a longtemps suspecté une forme de grippe virulente ou de typhus, mais les symptômes et le mode de transmission ne correspondent pas.
Aujourd’hui, l’hypothèse la plus crédible, publiée notamment dans des revues d’histoire de la médecine, pointe vers un Hantavirus. Ce type de virus, dont le réservoir naturel est constitué de rongeurs (souris, rats), attaque les poumons et peut tuer très rapidement par syndrome pulmonaire ou choc cardiorespiratoire. Des épidémies modernes d’Hantavirus ont montré des taux de mortalité et des symptômes similaires.
Cependant, une énigme demeure : les Hantavirus connus ne se transmettent généralement pas d’Homme à Homme, alors que la Suette était visiblement très contagieuse au sein des foyers.
S’agissait-il d’un virus zoonotique ayant muté pour permettre une transmission interhumaine brève avant de s’éteindre faute d’hôtes ou à cause d’un changement climatique (les vagues survenaient souvent en été) ? Le mystère reste entier. La Suette anglaise agit comme un rappel brutal : la nature est capable de produire des pathogènes éphémères mais dévastateurs, qui peuvent surgir, faire un carnage, et disparaître sans laisser d’autre trace que les pierres tombales.


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