Bordeaux, le 15 avril 2026. Une équipe de chercheurs publie dans Science Advances une projection qui recalibre tout ce qu’on croyait savoir sur l’avenir climatique de l’Europe. L’AMOC, la Circulation méridienne de retournement de l’Atlantique, pourrait ralentir de 51 % d’ici à la fin du siècle dans un scénario d’émissions de gaz à effet de serre médian, selon ce papier publié par des chercheurs de l’Université de Bordeaux et du CNRS. Jusqu’à présent, les modèles climatiques prédisaient une diminution de 32 % en moyenne. La différence peut sembler abstraite. Elle ne l’est pas.
À retenir
- Une découverte bordelaise recalibre complètement les projections sur l’avenir de l’AMOC
- L’incertitude scientifique chute de 37 points à seulement 8 points de pourcentage
- L’Europe pourrait se rapprocher d’un seuil de non-retour climatique jamais étudié aussi précisément
Sommaire
- Un radiateur continental, et son bouton de volume
- Ce que les modèles du GIEC ne voyaient pas
- Europe : le spectre d’un hiver permanent
- Le point de bascule : une horloge sans cadran
Un radiateur continental, et son bouton de volume
C’est grâce à l’AMOC, entre autres, que les hivers sont plus doux à Bordeaux qu’à Portland, bien que les deux villes fassent face à l’océan à une latitude équivalente. Ce tapis roulant océanique puise la chaleur dans les Caraïbes, la remonte vers les côtes européennes, puis plonge en profondeur au large du Groenland pour repartir dans l’autre sens. Le fonctionnement de l’AMOC repose sur un phénomène physique : lorsqu’elles arrivent au niveau du Groenland, les eaux de l’Atlantique se refroidissent, deviennent plus salées sous l’effet de l’évaporation et de la formation de banquise. Les eaux froides et salées, plus denses, coulent vers les abysses, et c’est cette plongée qui met en marche l’AMOC.
Le problème : ce moteur est en train de caler. Des observations multiples et concordantes montrent que le Gulf Stream s’affaiblit comme jamais au cours des dernières décennies, après une stabilité de plus de 1 000 ans. L’affaiblissement pourrait être dû au réchauffement des eaux, au surcroît d’eau douce déversée dans l’océan par la fonte de la glace de mer en Arctique ou des glaciers groenlandais. Depuis le début du XXe siècle, une zone précise de l’Atlantique nord se refroidit tandis que le reste de la planète se réchauffe, signe que le courant perd en efficacité de transport thermique.
Ce que les modèles du GIEC ne voyaient pas
Les modèles climatiques présentent des divergences considérables dans leurs projections futures autour de l’Atlantique, principalement en raison d’incertitudes sur le devenir de l’AMOC. Ces modèles suggèrent une réduction de la force de l’AMOC de 32 ± 37 % d’ici 2100 selon le scénario SSP2-4.5 des modèles CMIP6. Une fourchette d’incertitude gigantesque, de -3 % à -72 % selon les modèles, qui rendait la planification climatique particulièrement délicate.
Valentin Portmann est parvenu à sa conclusion grâce à « des méthodes statistiques, appelées méthodes de contraintes observationnelles, qui ont pour but de prendre l’ensemble des modèles climatiques et d’associer les observations du monde réel pour améliorer l’estimation. » En croisant données réelles et simulations, son équipe a identifié un biais systématique dans les modèles précédents. Cette différence s’explique en grande partie par la correction d’un biais présent dans les modèles concernant la salinité de surface dans l’Atlantique Sud. Or, plusieurs travaux récents indiquent que cette région joue un rôle déterminant dans la stabilité de l’AMOC et pourrait être liée à l’existence d’un point de bascule potentiel dans le système océanique.
Résultat concret : l’étude de Science Advances prévoit une baisse de 51 % avec une marge d’incertitude bien plus faible, de ±8 %. C’est cette précision qui change tout. On ne parle plus d’une projection floue entre scénario optimiste et catastrophiste, on parle d’un chiffre consolidé, serré, validé par plusieurs méthodes indépendantes. Ce travail « montre que les modèles pessimistes, qui prévoient un fort affaiblissement de l’AMOC d’ici 2100, sont malheureusement les plus réalistes, dans la mesure où ils concordent davantage avec les données d’observation », a confirmé Stefan Rahmstorf, océanographe à l’Institut de Potsdam pour la recherche sur l’impact du climat.
Europe : le spectre d’un hiver permanent
Ces nouveaux résultats suggèrent que l’affaiblissement futur de ce courant majeur pourrait être plus important que prévu, avec des conséquences possibles sur le climat régional et mondial, notamment sur les températures en Europe, les régimes de précipitations ou encore le niveau de la mer. Le terme « conséquences possibles » reste prudent dans la littérature scientifique. Les projections, elles, sont nettement moins rassurantes.
Un fort affaiblissement pourrait entraîner un temps beaucoup plus froid dans les pays d’Europe du Nord-Ouest, un peu comme celui du Québec. Pour faire la comparaison autrement : Bordeaux et Montréal sont à la même latitude. Avec un AMOC à moitié cassé, les hivers bordelais pourraient ressembler à ceux du Saint-Laurent. Selon une étude du Potsdam Institute for Climate Impact Research publiée fin mars 2026, l’arrêt du méga-courant transformerait l’océan austral en émetteur de carbone, alors qu’il permet actuellement de séquestrer ce gaz à effet de serre. D’importantes quantités de carbone enfouies dans les profondeurs de l’océan remonteraient à la surface, ajoutant entre 0,17 et 0,27 °C de réchauffement planétaire supplémentaire. Un effet rebond dévastateur : moins de courant, plus de CO₂, plus de chaleur globale, encore moins de courant.
Une étude de l’Université d’Utrecht estime qu’un AMOC moins vigoureux entraînerait des sécheresses sans précédent sur une partie de l’Europe, progressant davantage au nord qu’au sud, principalement en Scandinavie. Les simulations montrent que la saison sèche augmenterait de 72 % en Suède sans l’AMOC, et de 60 % en Espagne. L’agriculture du nord de l’Europe, déjà sous pression thermique, devrait aussi faire face à ce double choc : hivers polaires, étés secs.
Le point de bascule : une horloge sans cadran
Valentin Portmann a commenté avoir « obtenu une estimation du ralentissement de l’AMOC futur qui est plus grave que ce à quoi on s’attendait », précisant qu’avec cette estimation, « on se rapproche plus d’un état critique qui est inquiétant. » Cet état critique porte un nom dans la littérature scientifique : le point de bascule. Au-delà d’un certain seuil, le système ne revient pas à son état initial.
Certains travaux sur les points de bascule climatiques suggèrent qu’au-delà d’un certain seuil de réchauffement et de déstabilisation de la salinité, l’AMOC pourrait basculer vers un état plus faible ou interrompu, sans retour rapide à la situation actuelle. La question n’est plus de savoir si l’AMOC ralentit, c’est acté. Il y a « une sorte de consensus sur le fait que cette circulation ralentisse », mais il reste « pas mal de débats sur l’intensité de ce ralentissement », rappelle le CNRS. Ce que l’étude Portmann apporte, c’est précisément cette intensité : plus haute, plus certaine, plus proche du seuil de non-retour.
Un détail qui en dit long sur la mécanique de la recherche climatique : début 2026, une étude du GEOMAR Helmholtz Centre for Ocean Research Kiel montrait que la ventilation de l’Atlantique Nord s’affaiblit depuis plusieurs décennies, en analysant l' »âge de l’eau », c’est-à-dire le temps écoulé depuis son dernier contact avec l’atmosphère. L’augmentation de cet âge s’accompagne d’une baisse de l’oxygénation en profondeur, signe d’une ventilation plus faible liée au ralentissement de la circulation océanique. des signaux convergents arrivent de plusieurs laboratoires, sur plusieurs méthodes de mesure, et tous pointent dans la même direction. Ce n’est plus un faisceau d’indices : c’est un faisceau de certitudes.
L’ironie climatique ultime tient peut-être dans ce chiffre : l’incertitude du GIEC sur ses propres projections était de ±37 points de pourcentage. L’équipe bordelaise l’a réduite à ±8. Mieux quantifier ce risque est désormais perçu comme indispensable : une estimation plus précise du ralentissement de l’AMOC permettra d’améliorer les stratégies d’adaptation au changement climatique et d’anticiper plus efficacement ses impacts. Les États n’ont pas seulement besoin de savoir que quelque chose va changer, ils ont besoin de savoir à quelle vitesse, pour adapter leurs infrastructures, leurs politiques agricoles, leurs systèmes énergétiques. Ce que cette étude leur donne, pour la première fois, c’est une cible assez précise pour que la planification devienne possible.
Sources : boursorama.com | notre-planete.info


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