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Le grand effacement

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L’événement UFC qui a eu lieu à la Maison-Blanche samedi dernier tranchait avec les canons de l’organisation d’arts martiaux : alors que les femmes figurent en principe dans les mêmes « cartes » de combat que les hommes, ce soir-là, il n’y en aura eu aucune sur le ring. C’est suffisamment rare pour être mentionné.

L’octogone disposé devant la Maison-Blanche a été présenté comme un marqueur patriotique, un lieu de célébration des 250 ans de la République américaine, un événement d’une telle importance qu’il aura fallu décaler une rencontre du G7.

Enserrée dans une griffe en acier géante, cette scène aura finalement été moins le symbole d’une démocratie asphyxiée que la manifestation de la personnalisation du pouvoir d’un seul (il s’agissait de célébrer l’anniversaire de l’occupant du Bureau ovale bien plus que celui de la République) et d’une politique sur les stéroïdes anabolisants, avec moult apparats militaires. De manière générale, toute la symbolique articulée autour du président, qui se présente fréquemment sur les médias sociaux sous les traits d’un superhéros, produit du culturisme, drapé dans l’étendard américain, est celle du culte du surhomme, clé de l’esthétique de nombre de régimes autoritaires.

Et la marche des combattants principaux, Gaethje et Topuria, filmés tous deux sortant du Bureau ovale et se dirigeant vers la cage, fait le liant entre le cœur du pouvoir et le combat. Cette démonstration s’inscrit dans la droite ligne du style présidentiel, affirmant, comme l’expliquent les professeurs Clift, Wilson et Stone, « l’interrelation croissante entre genre, masculinités, sport et “manosphère” ». C’est d’ailleurs Dana White, président de l’UFC, qui a fait le lien, pendant la campagne, entre le candidat et des podcasters qui associent, selon les cas, sport, discussions de vestiaires, complotisme, « manosphère » et proximité avec les Tate.

L’absence de femmes dans l’arène reflète donc l’état de la nébuleuse MAGA : des discours autrefois marginaux ont désormais investi les courants dominants.

Et pour ce gouvernement, il est des milieux où les femmes n’ont visiblement pas leur place. En attestent les limogeages de l’amirale Lisa Franchetti du poste de chef de la US Navy, de la vice-amirale Yvette Davids de celui de surintendant de l’Académie navale des États-Unis, de la vice-amirale Shoshana Chatfield de ses fonctions de représentante militaire des États-Unis auprès du comité militaire de l’OTAN, de l’amirale Linda Fagan de son rôle de commandante de la Garde côtière.

Ce n’était qu’un début. Le comité consultatif sur les femmes dans les forces armées (DACOWITS) a été dissous en septembre 2025, et le rôle des femmes dans les postes de combat est officiellement remis en question. Sur le plan économique, le Bureau des femmes du département du Travail a été éviscéré, avec tous les programmes d’apprentissage de métiers non traditionnels et de protection contre les violences et la discrimination sexuelles au travail ainsi que les instances de protection salariale ou de soutien aux congés payés.

Sur le plan reproductif, l’accès aux services de planification familiale a été restreint, le programme de prévention des grossesses (nommé Title X) a été modifié pour encourager la natalité, l’accès à la mifépristone par télémédecine est sous pression judiciaire. Enfin, la révocation des protections fédérales pour les personnes transgenres et non binaires vient définir des normes strictes au détriment de toutes, d’autant que (quoi qu’en pensent les comités sportifs) la science débat encore de la complexité du sexe biologique.

Ce n’est pas banal. Derrière la « mainstreamisation » de ce discours, il y a un fait crucial qu’explique Helen Lewis : le plus petit dénominateur commun de cette nébuleuse de droites américaines (qui se divisent par ailleurs) est… les femmes. Pour preuve, plusieurs membres du conseil de la Heritage Foundation se sont récemment distanciés de cette institution après que son président eut soutenu l’influenceur Nick Fuentes, dans la foulée de propos antisémites. Pourtant, ils n’avaient rien trouvé à redire lorsque ce dernier avait affirmé : « Notre ennemi politique numéro un, ce sont les femmes […] Nous devons […] les envoyer dans des goulags de reproduction. »

Or, c’est cette même institution qui a conçu le Projet 2025 (celui-là même qui pouvait paraître délirant avant les élections, mais qui est désormais largement appliqué). C’est elle aussi qui a produit en 2026 un plan pour « sauver l’Amérique en sauvant la famille », articulé autour d’un récit dans lequel la liberté sexuelle, les droits reproductifs, le niveau d’éducation et l’autonomie personnelle des femmes sont responsables du déclin social. Le couple hétérosexuel et la famille nucléaire sont au cœur de cette politique, qui a en ligne de mire le travail des femmes, le droit au divorce, la fertilité et la reproduction.

L’ère de l’après-Dobbs est un monde où, dans nombre d’États fédérés, l’absence d’accès à un soin de santé de base conduit des personnes à mener à terme des grossesses non désirées ou encore des grossesses dans lesquelles le fœtus n’est pas viable, à porter pendant plusieurs semaines des tissus retenus et à subir des tests récurrents pour re-re-confirmer le caractère non évolutif de la gestation, à perdre le contrôle de leur corps, à risquer leur santé, avec à la clé des séquelles sévères ou la mort, largement évitables. La criminalisation des fausses couches revient aussi sous forme de proposition législative étatique, menant à des arrestations, à des incarcérations. En Caroline du Sud, les élus républicains ont déposé un projet faisant de l’avortement, dès la fécondation, un meurtre… dans un État qui applique la peine de mort. Par peloton d’exécution.

Mais ce n’est pas tout. La question de l’accès au vote revient de manière récurrente. À la fois dans l’État fédéral, comme dans le SAVE Act, bloqué au Sénat, mais demeurant sur respirateur artificiel dans un processus législatif complexe, et dans les États fédérés, où des mesures limitent déjà l’accès des femmes mariées au vote (faute, par exemple, de pouvoir présenter un certificat de mariage attestant le changement de nom). Il en va de même dans les discours de plusieurs hommes influents auprès du gouvernement (comme Douglas Wilson, Charles Cornish-Dale, Scott Yenor), qui souhaitent, comme en rend compte Helen Lewis, « que les femmes se taisent ». Et également chez les tradwives, comme l’a illustré le dernier sommet Turning Point Women’s Leadership, au Texas, alors que l’idée d’un vote par foyer fait son chemin. Faut-il s’en étonner, comme le président lui-même se permet de rembarrer une journaliste par un « silence, la truie » ?

Sans doute pas. Mais ce qui est à l’œuvre dépasse largement l’œuvre du seul stégosaure qui occupe le Bureau ovale : c’est d’effacement d’un pan de la société dont il s’agit.

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