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Le dilemme climatique des vignerons québécois

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Sécheresses, trombes d’eau, records de chaleur : les extrêmes climatiques sont de plus en plus fréquents, constate Yvan Quirion, propriétaire du vignoble Domaine St-Jacques, à Saint-Jacques-le-Mineur, en Montérégie.

Mais il y voit aussi du positif. Les changements climatiques, ce n'est jamais une bonne nouvelle, sauf que, dans notre cas, ça nous aide à amener les maturités un petit peu plus loin.

Ce vigneron a été l’un des premiers à faire la promotion des cépages européens, les Vitis vinifera, en sol québécois. J'ai passé pour un fou auprès de mes collègues en 2008! Ils disaient : "Yvan, ne fais pas ça, ça ne marche pas les pinots, pinots noirs, pinots gris, gewurztraminers, rieslings, chardonnays…"

Un homme dans un vignoble.

Yvan Quirion est propriétaire du Domaine St-Jacques depuis 2005.

Photo : Radio-Canada

Depuis les débuts de la viticulture commerciale au Québec, dans les années 1980, ce sont presque exclusivement des cépages hybrides, croisements entre une vigne américaine et une vigne européenne, qui prenaient racine dans la province. Choisis pour leur plus grande rusticité, ces cépages donnaient toutefois des vins dont la qualité était parfois jugée moindre.

Mais depuis quelques années, ce sont les Vitis vinifera qui ont la cote dans la province. Alors qu’ils ne représentaient que 4 % du vignoble québécois en 2014, cette proportion atteignait 20 % en 2024.

Des cépages plus sensibles

Chercheuse en viticulture au Centre de recherche agroalimentaire de Mirabel, Andréanne Hébert-Haché comprend que les vignerons optent pour les vinifera, des cépages bien connus des consommateurs.

Ils sont plus faciles à vinifier au chai, dit-elle, en parlant du bâtiment où l’on transforme le raisin en vin. Mais environnementalement, c'est un choix moins logique.

Une femme dans une cave à vin.

Andréanne Hébert-Haché est directrice générale et chercheuse en viticulture et œnologie au Centre de recherche agroalimentaire de Mirabel.

Photo : Radio-Canada / Vedran Lesic

D’abord parce que les Vitis vinifera ne survivent pas à nos hivers rigoureux. Il faut donc les couvrir avec des toiles géotextiles.

Certains vignobles installent chaque automne des dizaines de kilomètres de toiles, qui doivent ensuite être remisées au printemps et changées au bout de quelques années. Une étude de 2022 calculait que les coûts de main-d'œuvre associés à ces cépages étaient 30 % plus élevés en raison de la pose et du retrait des toiles.

Les cépages européens sont aussi beaucoup plus sensibles aux maladies de la vigne. Ils requièrent donc une plus grande protection.

Par exemple, le vignoble français (presque entièrement composé de Vitis vinifera) occupe à peine 4 % des superficies agricoles, mais nécessite 20 % de tous les pesticides.

La France s’ouvre d’ailleurs timidement aux cépages hybrides : depuis 2022, la prestigieuse AOC Champagne, qui garantit que le roi des vins mousseux provient exclusivement de la région du même nom, en accepte désormais un dans son strict cahier des charges.

Implantés chez nous, les Vitis vinifera nécessitent encore plus de traitements de pesticides.

On pulvérise beaucoup plus les vinifera ici qu’en Europe, parce que notre climat est plus humide, donc beaucoup plus propice aux maladies fongiques. C'est comme une tempête parfaite.

Le Québec à contre-courant

Le Québec va dans le sens inverse de l'Europe, qui tente de se tourner vers les cépages résistants, note l’agronome Gaëlle Dubé, spécialiste des cépages hybrides, aujourd’hui installée en Suisse. Même si l'adoption est lente en Europe, les vignerons voient bien qu'il doit y avoir des changements.

Le Québec a déjà une longueur d'avance [avec les cépages hybrides] et pourrait en faire une force, mais les vignerons ont décidé de prendre une autre voie.

Une femme dans un vignoble.

Après 17 ans comme consultante en viticulture au Québec, Gaëlle Dubé est aujourd’hui collaboratrice scientifique à la station viticole d'Auvernier, dans le canton de Neuchâtel.

Photo : Gaëlle Dubé

Pour la sommelière Michelle Bouffard, le goût est un frein majeur à l’adoption de ces cépages.

Les professionnels du vin, on a appris que c'était moins bon, explique-t-elle. On a grandi en apprenant ça, qu'on ne pouvait pas livrer la même complexité avec les hybrides.

Le profil aromatique des hybrides est certes différent, ce qui demande d’adapter les techniques de vinification. Mais, selon Gaëlle Dubé, il faut faire attention et ne pas comparer des pommes avec des poires.

Les hybrides peuvent très bien trouver leur place chez les consommateurs, croit-elle, même s’ils demandent plus d’efforts de communication de la part des vignerons, puisque ces cépages sont moins connus.

Une femme parle à la caméra.

Michelle Bouffard, sommelière, s'intéresse à la viticulture à l’heure des changements climatiques et aux solutions qui s'offrent aux vignerons.

Photo : Radio-Canada

La solution dans la diversité

Organisatrice d’une grande conférence sur la viticulture à l’heure des changements climatiques, Michelle Bouffard admet que les vignerons peuvent placer des hybrides dans leur boîte à outils, histoire de ne pas mettre tous leurs œufs dans le même panier.

Dans certaines régions viticoles, ça va être intelligent de les incorporer pour s'assurer une sécurité financière, propose Mme Bouffard.

Mais d’autres vont plus loin et sont convaincus que les cépages hybrides aideront le Québec à définir une identité propre à son terroir, au lieu de copier ce qui se fait ailleurs.

Andréanne Hébert-Haché a déjà remarqué des pas de géants dans cette industrie toute jeune.

On a appris à faire pousser le raisin dans nos conditions. On a transformé nos pratiques pour s'adapter à notre climat, à nos sols qui sont différents, souligne-t-elle. Dans 10 ans, on va être complètement ailleurs. C’est en pleine ébullition. L’avenir passe par les hybrides.

Un reportage de Catherine Mercier et Geneviève Brault à ce sujet sera présenté à l'émission La semaine verte diffusée sur ICI Télé samedi à 17 h (18 h 30 HA).

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