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Le dernier royaume terrestre – IV et fin

5 day_ago 22

         

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par Phil Broq

Après trois billets consacrés à comprendre où se trouve le pouvoir, comment il se finance et comment il cherche désormais à contrôler le réel, il reste une dernière question. Peut-on encore être souverain lorsque nous dépendons presque entièrement de systèmes technologiques que nous ne contrôlons plus ?

Nous avons parlé de dette, de capital, de banques centrales, de ressources, de guerres, de BRICS, de recomposition géopolitique, de technologie, d’intelligence artificielle, d’algorithmes et d’information. Pris séparément, ces sujets semblent appartenir à des univers différents. En réalité, ils racontent une seule histoire : celle de la dépendance. Dépendance financière. Dépendance énergétique. Dépendance industrielle. Dépendance technologique. Dépendance informationnelle. Et, désormais, dépendance cognitive. Car le pouvoir appartient de plus en plus à celui qui contrôle ce dont les autres ne peuvent plus se passer.

C’est pourquoi ce dernier billet ne sera pas simplement un catalogue de solutions économiques ou politiques. Il posera une question beaucoup plus fondamentale pour savoir comment redevenir autonomes dans un monde conçu pour nous rendre dépendants ? Car la véritable souveraineté du XXIe siècle ne sera plus seulement celle des frontières. Elle sera celle de notre capacité à produire, décider, comprendre et penser par nous-mêmes. Et peut-être est-ce là, finalement, la véritable guerre qui vient.

La véritable guerre sera celle de notre autonomie

Alors, que faire ? Il ne suffit évidemment pas de dénoncer. Il faut proposer. Il faut reconstruire les moyens de notre autonomie vitale en premier lieu.

Premièrement : favoriser l’autonomie économique régionale, voir locale : alimentation, énergie, traitement des déchets, infrastructures, production industrielle essentielle et circuits économiques locaux.

Deuxièmement : abolir les paradis fiscaux ou, plus réalistement, réduire drastiquement leur capacité à dissimuler les patrimoines, grâce à la transparence des bénéficiaires effectifs, à l’échange automatique d’informations et à une coopération fiscale internationale.

Troisièmement : réformer la finance spéculative, afin que le capital serve prioritairement l’investissement productif plutôt que la recherche permanente de rendements financiers à court terme.

Quatrièmement : renforcer le contrôle démocratique sur les institutions monétaires, sans pour autant sacrifier leur capacité à lutter contre l’inflation et à préserver la stabilité financière.

Cinquièmement : plafonner la concentration patrimoniale extrême, par une fiscalité progressive et une lutte réelle contre les mécanismes d’évasion et d’optimisation agressive. Un plafond patrimonial — par exemple autour de plusieurs dizaines de millions, si une société décidait démocratiquement d’aller jusque-là — devrait être débattu publiquement, avec ses conséquences économiques soigneusement évaluées.

Sixièmement : réduire la dépendance absolue aux partis politiques, en développant davantage les mécanismes de démocratie directe, de consultation citoyenne, de représentation proportionnelle et de contrôle populaire.

Enfin — et surtout — libérer l’information de la logique permanente de la guerre des tribus.

Mais ces trois billets nous conduisent désormais vers une conclusion plus profonde puisque la souveraineté du XXIe siècle ne pourra plus être seulement territoriale, politique ou financière. Elle sera également informationnelle, numérique et cognitive.

Car nous avons commencé par poser la question : qui possède le pouvoir ? Nous avons ensuite cherché à comprendre comment ce pouvoir se finance et comment il se perpétue. Nous découvrons maintenant une troisième dimension, peut-être la plus décisive avec qui possède les infrastructures qui déterminent ce que nous voyons, ce que nous savons, ce que nous croyons et, progressivement, ce que nous sommes capables d’imaginer ?

Le prochain ordre mondial

La vieille puissance possédait les terres, les matières premières et les routes commerciales. La puissance industrielle possédait les usines, l’énergie et les moyens de production. La puissance financière a appris à posséder le capital, le crédit, la dette et les actifs. La puissance numérique, elle, peut aller encore plus loin puisqu’elle peut posséder les réseaux par lesquels nous communiquons, les plateformes par lesquelles nous nous informons, les données que nous produisons, les algorithmes qui sélectionnent ce que nous regardons et les intelligences artificielles auxquelles nous confions progressivement une partie de nos raisonnements. Et c’est ici que se situe peut-être la véritable guerre de l’humanité nouvelle.

Les guerres que nous regardons à la télévision sont réelles. Les morts sont réels. Les territoires sont réels. Les intérêts économiques et stratégiques qui s’y affrontent le sont également. Mais derrière ces conflits visibles se joue une transformation beaucoup plus profonde avec la bataille pour définir le prochain ordre mondial. Un ordre dans lequel plusieurs puissances cherchent à contrôler les ressources, les monnaies, les routes commerciales, les technologies, les chaînes industrielles, les données et les infrastructures numériques.

Les BRICS et la montée d’un monde multipolaire posent ainsi la question de l’avenir de l’architecture financière internationale. La stratégie américaine tente de répondre à la montée de nouvelles puissances et à l’érosion relative de l’ordre construit après 1945. La guerre économique devient indissociable de la guerre technologique. La maîtrise des semi-conducteurs, de l’intelligence artificielle, des systèmes de paiement, des réseaux, des données et des infrastructures numériques peut demain compter autant que la possession d’un territoire ou d’une ressource énergétique. Mais il existe un champ de bataille encore plus intime : Notre cerveau !

Car il ne sert à rien de posséder une souveraineté politique si nous avons perdu la capacité de penser par nous-mêmes. Il ne sert à rien de reconquérir une souveraineté économique si nous acceptons que d’autres déterminent en permanence ce que nous devons regarder, craindre, détester ou désirer. Il ne sert à rien de disposer d’une liberté juridique si notre attention, notre perception du monde et notre capacité de jugement sont progressivement capturées par des systèmes dont nous ne comprenons ni les mécanismes ni les intérêts. C’est peut-être ici que se trouve la rupture historique.

De défaite en défaite jusqu’à la victoire ?

La première bataille perdue par l’humanité dans son ensemble était celle de la terre. La seconde fut celle de l’industrie. La troisième fut celle du capital. La quatrième est visiblement celle de l’information. La prochaine — et peut-être la dernière avant que la frontière entre l’homme et le système ne devienne difficile à distinguer — sera celle de la conscience.

Car celui qui contrôle l’information n’a pas nécessairement besoin d’interdire la vérité. Il lui suffit désormais de la noyer. De produire tellement de bruit que plus personne ne sait plus où chercher. De remplacer l’analyse par l’émotion. La connaissance par l’opinion. La recherche par le réflexe. La réflexion par quelques secondes de défilement sur un écran. Et finalement la réalité elle-même par une succession d’images, de récits et de représentations qui finissent par constituer le monde dans lequel nous croyons vivre.

C’est là que l’intelligence artificielle et les algorithmes changent radicalement la nature du problème. Hier, un pouvoir devait convaincre des millions de personnes avec quelques journaux, quelques chaînes de télévision ou quelques discours. Demain, des systèmes capables de personnaliser l’information à l’échelle individuelle pourront potentiellement présenter à chacun une réalité différente, adaptée à ses peurs, à ses convictions et à ses comportements. Le risque n’est donc plus seulement la propagande de masse. C’est la fabrication individualisée du réel.

Et lorsque chacun vit dans une réalité informationnelle différente, la démocratie elle-même devient extraordinairement fragile. Comment délibérer collectivement lorsque nous ne partageons plus les mêmes faits ? Comment contrôler un gouvernement lorsque nous ne savons plus quelles informations sont authentiques ? Comment exercer notre souveraineté lorsque notre attention est capturée par des systèmes dont le modèle économique repose précisément sur notre dépendance cognitive ?

La véritable domination pourrait alors devenir beaucoup plus subtile que celle des anciens empires. Elle ne consisterait plus nécessairement à vous obliger à penser quelque chose. Elle consisterait à rendre certaines pensées visibles, d’autres invisibles, certaines informations immédiatement accessibles et d’autres presque impossibles à trouver. Elle ne vous retirerait pas nécessairement votre liberté de choisir. Elle pourrait simplement organiser suffisamment l’environnement dans lequel vous choisissez pour que certaines décisions deviennent presque naturelles.

Voilà pourquoi le véritable enjeu des prochaines décennies ne sera pas seulement de savoir qui possède les banques, les entreprises ou les États. Il faudra également savoir qui possède les infrastructures cognitives à travers lesquelles les populations comprennent le monde.

Préserver le dernier royaume

Et c’est précisément ici que les quatre billets se rejoignent. La dette peut limiter la souveraineté d’un État. La concentration du capital peut limiter la souveraineté économique. La dépendance technologique peut limiter la souveraineté stratégique. La concentration des médias et des plateformes peut limiter la souveraineté informationnelle. Et la dépendance cognitive peut finir par limiter la souveraineté individuelle elle-même.

Celui qui contrôlera les ressources contrôlera une partie de nos conditions de vie. Celui qui contrôlera le capital contrôlera une partie de nos possibilités économiques. Celui qui contrôlera les infrastructures contrôlera une partie de nos dépendances. Celui qui contrôlera les réseaux contrôlera une partie de nos communications. Celui qui contrôlera les données contrôlera une partie de notre connaissance. Et celui qui parviendra à contrôler suffisamment notre attention pourra commencer à influencer la manière dont nous interprétons tout le reste. C’est pourquoi la véritable guerre qui vient ne ressemblera peut-être pas à une guerre. Le dernier royaume terrestre ne sera donc peut-être pas un territoire. Il sera l’espace intérieur de l’être humain.

Elle se déroulera simultanément dans les monnaies, les marchés, les ports, les réseaux énergétiques, les chaînes industrielles, les satellites, les câbles sous-marins, les centres de données, les systèmes de paiement, les intelligences artificielles et les plateformes numériques. Mais son ultime champ de bataille sera l’humain lui-même. Car après avoir cherché à posséder le monde extérieur, le pouvoir pourrait désormais chercher à organiser le monde intérieur.

Et si l’ancien monde doit effectivement disparaître pour laisser place à un nouvel ordre, la question fondamentale ne sera finalement pas de savoir qui gagnera la prochaine guerre. Elle sera de savoir qui définira les règles du monde qui naîtra après elle — et surtout qui définira la réalité dans laquelle les peuples accepteront de vivre. C’est là que se trouve peut-être la véritable bataille de notre époque. Pas seulement pour le territoire. Pas seulement pour l’argent. Pas seulement pour les ressources. Mais pour la souveraineté de l’esprit humain.

Car une population qui ne possède plus ses institutions peut perdre sa souveraineté politique. Une population qui ne possède plus son économie peut perdre sa souveraineté matérielle. Une population qui ne possède plus ses infrastructures peut perdre sa souveraineté stratégique. Mais une population qui ne possède plus son propre jugement risque de perdre quelque chose de bien plus fondamental avec la capacité même de comprendre qu’elle a cessé d’être souveraine. Et c’est peut-être cela, finalement, le véritable dernier royaume terrestre : la conscience humaine !

Le royaume de l’humanité n’est pas encore perdu

La finance est devenue extraordinairement puissante. Les multinationales disposent d’une influence considérable. Les États sont lourdement endettés. Les marchés peuvent contraindre les gouvernements. Les banques centrales disposent d’un pouvoir immense. Les médias vivent dans une économie de l’attention. Les plateformes numériques savent transformer nos désaccords en marchandises. Les guerres deviennent des affrontements économiques autant que militaires. Et les peuples, pendant ce temps, se disputent entre eux. Voilà peut-être le véritable dernier royaume terrestre à sauver. 

Non pas un royaume secret dirigé depuis une pièce obscure par quelques personnages omnipotents. Mais un système dans lequel le pouvoir économique a pris une dimension telle qu’il menace parfois de devenir plus durable que le pouvoir politique lui-même. La vieille aristocratie possédait la terre. La nouvelle aristocratie possède le capital, les données, les infrastructures, les réseaux et les actifs. La première construisait des châteaux. La seconde construit des portefeuilles. Et toutes deux ont compris une vérité élémentaire : le pouvoir appartient à celui qui contrôle ce dont les autres dépendent.

Alors la question n’est plus seulement d’avoir «Qui gouverne ?» La véritable question est de savoir «Qui possède ?» Et derrière cette question vient la dernière, la plus dangereuse : «Pourquoi acceptons-nous encore qu’une démocratie politique puisse coexister avec une concentration économique suffisamment gigantesque pour rendre la volonté populaire presque impuissante ?»

C’est là que commence le véritable débat. Pas dans les plateaux de télévision. Pas dans les guerres de hashtags. Pas dans les querelles entre «mondialistes» et «complotistes». Pas dans le spectacle permanent des indignations. Mais dans la capacité des peuples à reprendre possession de leurs institutions, de leur économie, de leurs ressources, de leur information et, finalement, de leur avenir. Car une démocratie qui ne contrôle plus rien n’est plus tout à fait une démocratie. C’est un décor. Et un décor peut être magnifique. Mais derrière les façades, quelqu’un d’autre tient toujours les clés.

Alors, allons-nous continuer à vivre dans le monde que d’autres construisent pour nous ou allons-nous enfin reprendre les clés de nos vies ?

Phil Broq

source : Le Blog de l’éveillé

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