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FIGAROVOX/TRIBUNE - La Russie a longtemps exploité les rivalités régionales dans le sud du Caucase pour maintenir sa domination, analysent les chercheurs Altay Goyushov et Bayram Balci. Mais son déclin est l’occasion pour l’Europe de regagner en influence dans cette région, ajoutent-ils.
Altay Goyushov et Bayram Balci sont chercheurs au CERI/Sciences Po à Paris
Alors que l’attention internationale se concentre sur des crises jugées plus urgentes — en Ukraine, au Moyen-Orient, au Venezuela ou en Iran — une région pourtant dotée d’une importance stratégique considérable demeure largement marginalisée dans le débat politique européen : le Caucase du Sud. Cette mise à l’écart est d’autant plus frappante que, à plusieurs reprises, les dynamiques à l’œuvre dans cet espace géographique relativement restreint ont produit des effets bien au-delà de ses frontières, façonnant la sécurité, la stabilité et l’orientation géopolitique de l’Europe elle-même. L’expérience historique démontre que la négligence du Caucase du Sud n’a jamais été exempte de conséquences.
Lorsque Napoléon lança son invasion de la Russie en 1812, l’Empire russe était parallèlement engagé dans un conflit armé au sud de ses frontières. Cette guerre contre l’Iran s’acheva par une victoire russe et fut entérinée par le traité de Golestan de 1813, conclu entre l’Iran qajar et la Russie, par lequel les territoires septentrionaux de l’Iran furent intégrés à l’Empire russe. Dès lors, la Russie commença à considérer cette région — aujourd’hui désignée sous le nom de Caucase du Sud — comme un élément central de ses ambitions géopolitiques. Bien que d’une superficie relativement limitée, cet espace compris entre la mer Noire et la mer Caspienne a, à plusieurs reprises, occupé une place disproportionnée dans l’histoire mondiale, bien au-delà de ce que sa taille pourrait laisser présager.
Environ un siècle après leur conquête par la Russie, dans le contexte troublé de la Première Guerre mondiale et des révolutions russes de 1917, les peuples du Caucase du Sud constituèrent trois entités politiques distinctes — l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Géorgie — et proclamèrent leur indépendance. Cette parenthèse de souveraineté fut toutefois de courte durée. L’État soviétique en formation, qui perpétuait sous une idéologie nouvelle nombre des pratiques expansionnistes de l’Empire russe, refusa d’entériner cette situation et engagea des campagnes militaires destinées à réintégrer les anciens territoires impériaux. Tandis que les tentatives soviétiques sur le front occidental — notamment en Pologne et en Finlande — se soldèrent par des revers, Moscou réussit à réincorporer les trois républiques du Caucase du Sud.
Près de trois décennies après l’effondrement du régime soviétique, le Caucase du Sud occupe de nouveau une place cruciale dans la géopolitique mondiale.
Des décennies plus tard, l’importance géopolitique du Caucase du Sud se manifesta de nouveau, cette fois comme un facteur largement sous-estimé dans l’effondrement même de l’Union soviétique. En effet, si les réformes engagées par Mikhaïl Gorbatchev avaient amorcé des transformations systémiques, la direction soviétique était néanmoins parvenue, dans un premier temps, à contenir des crises majeures, telles que la catastrophe de Tchernobyl ou le soulèvement d’Alma-Ata en 1986. Cette capacité de gestion fut toutefois profondément remise en cause en 1988 avec l’éclatement du conflit arméno-azerbaïdjanais autour du Haut-Karabakh. L’incapacité de Moscou à maîtriser cette crise déclencha une dynamique de contagion politique, alimentant des mobilisations de masse en Géorgie puis dans les États baltes. Les tentatives de répression de ces mouvements par la force contribuèrent à une érosion accrue de la légitimité du régime soviétique, participant directement au processus qui conduisit à sa dissolution quelques années plus tard.
Près de trois décennies après cet effondrement, le Caucase du Sud occupe de nouveau une place cruciale — mais une fois encore sous-estimée — dans la géopolitique mondiale. L’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022 a porté un coup sévère à l’ordre international issu de l’après-Seconde Guerre mondiale. En revanche, les évolutions intervenues dans le Caucase du Sud au cours des années ayant immédiatement précédé ce conflit ont suscité une attention bien moindre. En 2020, l’Azerbaïdjan lança une opération militaire de grande envergure contre l’Arménie afin de reprendre les territoires perdus au début des années 1990. Cette guerre de quarante-quatre jours se conclut par la défaite arménienne. De manière déterminante, la Russie s’abstint de défendre son allié de longue date, malgré l’adhésion de l’Arménie à l’Organisation du traité de sécurité collective dirigée par Moscou. Plusieurs facteurs expliquent cette retenue russe, parmi lesquels figure la révolution démocratique arménienne de 2018, qui avait profondément irrité un Kremlin résolument hostile aux transformations démocratiques dans son voisinage immédiat. Cet épisode contribua à fragiliser l’image soigneusement cultivée de la Russie en tant que garante de la sécurité régionale.
L’érosion de cette crédibilité dissuasive — auparavant consolidée par les interventions militaires russes en Tchétchénie, en Géorgie, en Syrie et en Crimée — s’inscrivait dans un contexte plus large, marqué par la volonté de Vladimir Poutine de réaffirmer la puissance de la Russie à travers le déclenchement de la guerre contre l’Ukraine. Quelques jours avant l’invasion, Moscou conclut avec l’Azerbaïdjan un accord qualifié de partenariat stratégique, destiné à sécuriser le flanc sud de la Russie. Néanmoins, Bakou poursuivit l’acheminement d’une aide humanitaire à destination de l’Ukraine, compliquant davantage la position du Kremlin et illustrant, plus largement, les répercussions de l’incapacité de la Russie à obtenir une victoire rapide.
À mesure que l’autorité de la Russie s’affaiblissait, l’Azerbaïdjan a adopté une posture de plus en plus affirmée. En 2024, la Russie a abattu un avion de ligne azerbaïdjanais en route vers Groznyï, provoquant une vive réaction de Bakou. Incapable de soutenir une confrontation sur plusieurs fronts, le Kremlin — qui avait auparavant refusé d’assumer sa responsabilité dans des incidents comparables — a été contraint de présenter des excuses à plusieurs reprises, un geste inhabituel qui a mis en évidence la contrainte de sa position.
Un engagement européen significatif dans le Caucase devient de plus en plus difficile à éviter, notamment pour soutenir une paix durable entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan.
En 2025, l’Arménie et l’Azerbaïdjan ont signé un accord de paix négocié avec l’intervention des États-Unis. Cet accord a ouvert la perspective d’un règlement véritable et durable entre les deux États, avec des répercussions dépassant largement la simple relation bilatérale. En favorisant la connectivité régionale et en ouvrant un corridor vers l’Asie centrale, l’accord offre le potentiel de réduire davantage l’influence de la Russie dans le Caucase du Sud.
Ainsi, près de deux siècles après les guerres napoléoniennes — lorsque la Russie triomphait simultanément en Europe et dans le Caucase — Moscou ne parvient pas à soumettre l’Ukraine et subit des revers répétés dans le Caucase du Sud.
Cette situation place l’Europe devant un choix stratégique. Un engagement européen significatif devient de plus en plus difficile à éviter, notamment pour soutenir une paix durable entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Bien que les négociations à Washington aient produit un cadre initial, l’absence d’un accord final et durable laisse la possibilité à la Russie de retrouver l’influence perdue. Parallèlement, l’Europe est confrontée à un défi plus subtil : l’écart entre les sociétés et les gouvernements de la région. Alors que de nombreux citoyens continuent de considérer l’Europe comme une source de démocratie, de dignité et d’opportunités, les élites politiques — en particulier en Azerbaïdjan et en Géorgie — abordent souvent l’Europe selon des calculs plus étroits de sécurité et d’intérêts économiques. L’influence de l’Europe dans le Caucase du Sud dépend en fin de compte de sa crédibilité. Abandonner les principes démocratiques affaiblirait l’attrait même qui distingue l’Europe de la Russie aux yeux des sociétés locales.
Cela nécessite également un changement de perspective. Plutôt que de considérer l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Géorgie de manière isolée, l’Europe gagnerait à envisager le Caucase du Sud comme un espace stratégique unique composé d’États distincts mais profondément interconnectés. Historiquement, la Russie s’est appuyée sur une stratégie de « diviser pour régner », exploitant les rivalités régionales pour maintenir sa domination. Le succès de l’Europe dépend de sa capacité à éviter ce schéma. Une approche européenne fragmentée risque de reproduire les dynamiques mêmes qu’elle cherche à contrer.
L’histoire offre une leçon constante : les évolutions dans le Caucase du Sud restent rarement confinées à la région. Un échec dans cette zone entraînerait inévitablement des répercussions sur la sécurité et la stabilité politique plus larges de l’Europe. Ignorer la région n’a jamais été sans conséquences — et il est peu probable que cela le devienne.


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