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Le coup de folie du président Paul Deschanel, tombé d'un train en pyjama

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Certes, le ridicule ne tue pas. Mais il a considérablement diminué la stature du chef d'État qui, le 24 mai 1920, se présente le visage tuméfié devant son Conseil des ministres. Certains, parmi les représentants du gouvernement, évitent de croiser son regard. Et si le Président était devenu fou? Il y a eu quelques signes avant-coureurs.

Quelques mois plus tôt, en mars, après un discours salué à Bordeaux, Paul Deschanel avait décidé de le relire une seconde fois devant un public incrédule. Mais la goutte d'eau qui a fait déborder le vase –et dérailler le cortège gouvernemental–, c'est bien sa chute d'un train, survenue la veille dans des conditions rocambolesques.

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Le président et le cheminot

L'événement s'est déroulé de nuit, dans un Paris-Lyon écrasé par la chaleur. Autour de 23h45, incapable de fermer l'œil malgré un somnifère avalé quelques heures plus tôt, Paul Deschanel abaisse la fenêtre à guillotine de son compartiment. Se penche-t-il un peu trop en inspirant l'air revigorant du Loiret? Toujours est-il qu'après une minute d'étourdissement, il se retrouve sur le ballast, contusionné et en pyjama, auréolé d'une nuit noire. Oups.

En réalité, aucun signe de démence chez le chef d'État de 65 ans, mais un caractère dépressif aggravé par le surmenage.

Que faire? Dès qu'il reprend ses esprits, Deschanel époussette sa robe de chambre ensanglantée et se met à suivre la voie de chemin de fer. Coup de chance, il tombe nez à nez avec un cheminot à qui il décline son identité. Si, si, insiste-t-il, il est bien le président de la République! Son interlocuteur est d'autant plus dubitatif qu'un asile d'aliénés se trouve à proximité… Et si ce curieux individu s'en était évadé? Dans le doute, l'inconnu est rapatrié dans le domicile conjugal, où l'épouse de l'agent SNCF le déchausse et le soigne. Pour elle, pas de doute: c'est un homme important. «Il avait les pieds si propres», expliquera-t-elle.

Pendant ce temps, le train présidentiel roule toujours. Vers 7h du matin, les conseillers du chef d'État viennent frapper à la porte de son compartiment tandis que les wagons s'arrêtent en gare de Roanne… C'est alors qu'ils découvrent sa disparition. Une heure plus tôt, vers 5h44, ils avaient pourtant reçu ce télégramme curieux: «Un voyageur disant être monsieur Deschanel est tombé du train présidentiel.» Mais ils n'allaient pas risquer de réveiller le président, insomniaque notoire, au profit d'un plaisantin!

Ridicule national

Sauf qu'il ne s'agissait pas du tout d'un canular. Après l'inquiétude, puis la stupéfaction, vient le temps de la gaudriole. Chansonniers, satiristes et caricaturistes s'en donnent à cœur joie: «Il est dingo», raille notamment Le Canard enchaîné. Cet accident stupéfiant alimente la rumeur selon laquelle Paul Deschanel aurait perdu la raison: on dit bientôt qu'il signe certains des décrets présidentiels «Napoléon» ou qu'il se promène nu comme un ver dans les jardins de l'Élysée… En réalité, aucun signe de démence chez le chef d'État de 65 ans, mais un caractère dépressif aggravé par le surmenage. «C'était devant moi comme un trou noir dans lequel je suis tombé», se justifiera le président, couvert de honte et de ridicule.

La une du quotidien Le Petit Parisien, datée du 25 mai 1920. | via Wikipédia La une du quotidien Le Petit Parisien, datée du 25 mai 1920. | via Wikipédia

Les médecins supposent aujourd'hui qu'il souffrait du syndrome d'Elpénor, une désorientation conséquente à la prise de somnifères, à laquelle s'ajoutent des crises d'angoisse récurrentes dans le cadre de ses fonctions. «Les effets de ce surmenage ne seraient pas arrivés à un point si grave, si les angoisses de la guerre, les douleurs des négociations de paix, les profondes préoccupations d'une situation surchargée de responsabilités, mais dépourvue de tout moyen de contrôle et d'action, n'avaient fini par provoquer ces tourments infernaux d'une effroyable anxiété, confessera l'intéressé quelques mois plus tard. Car ce fut là, au sens scientifique, mon mal: l'anxiété.»

Hélas pour l'homme d'État, la chute du train précède la chute tout court. Quelques mois plus tard, on le voit patauger dans une mare à 6h du matin. Le repos devient impératif. Bien sûr, Paul Deschanel n'a pas toujours été ainsi –il fut autrefois un parlementaire avisé, un orateur talentueux, un homme cultivé, membre de l'Académie française, rival du «Tigre» Clemenceau qu'il parvint à défaire aux élections présidentielles de janvier 1920. Mais la politique étant ce qu'elle est, l'héritage de Paul Deschanel se jouera sur ce coup de folie. Le 21 septembre, fatigué d'être devenu la risée du pays, le président signe sa lettre de démission et tire sa révérence après sept mois de mandat. Terminus, tout le monde descend.

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