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đŸ”„ LE CAPITAL A DE NOUVEAU UNE PATRIE

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Yen, AI factories, énergie : quand la souveraineté reprend la main sur la techno-capital machine

Note stratégique et philosophique Premium++ — Blog à Lupus / TS2F

Semaine arrêtée au 12 septembre 2026

La semaine dernière, nous écrivions Le Prix de la Puissance. L’intelligence artificielle était devenue assez grande pour modifier elle-même le prix mondial du capital : davantage de data centers, davantage de dette, davantage d’électricité, davantage de concurrence pour la duration, donc des taux plus élevés. Cette semaine, nous découvrons quelque chose d’encore plus profond : le capital lui-même recommence à avoir une patrie.

Pendant près de trente ans, le Japon a joué un rôle extraordinaire dans le système financier mondial. Taux presque nuls, monnaie faible, gigantesque stock d’épargne : Tokyo fournissait au monde l’une de ses principales sources de levier bon marché. On empruntait en yen pour acheter des Treasuries, du crédit, des actions américaines, des devises émergentes ou presque n’importe quel actif offrant quelques points de rendement supplémentaires. Le yen n’était donc plus seulement une monnaie : il était devenu l’un des grands lubrifiants de la mondialisation financière.

Ce régime commence peut-être à se retourner. La Banque du Japon poursuit sa normalisation monétaire, les rendements japonais remontent, les salaires progressent, l’inflation intérieure est davantage installée et le yen recommence à réagir aux différentiels de taux. Mais le changement le plus important n’est peut-être même pas monétaire. Il est financier et stratégique : l’épargne japonaise commence à avoir de nouveau de bonnes raisons de rester au Japon.

C’est ici que l’histoire devient considérable. Pendant des décennies, le capital japonais allait chercher son rendement à New York, Londres ou Sydney. Demain, il pourrait davantage le trouver dans une fab de semi-conducteurs, une AI factory, un réseau électrique, une infrastructure robotique ou un projet industriel domestique. Autrement dit, le Japon pourrait commencer à transformer son épargne en souveraineté technologique.

Et cela arrive précisément au moment où les États-Unis doivent financer simultanément leurs déficits, leur réarmement, leur réindustrialisation, leurs data centers, leur énergie, leur nucléaire, leur spatial et leur révolution IA. Voilà pourquoi le yen n’est plus une simple histoire de Forex. Il devient une variable centrale du financement du nouvel ordre technologique.

Bienvenue dans Le Capital a de nouveau une patrie.

Photo by Shubham Dhage on Unsplash

Le carry trade fonctionne tant que trois conditions restent réunies : le financement en yen demeure bon marché, la monnaie reste suffisamment stable et l’actif acheté à l’étranger rapporte nettement davantage. Lorsque la devise utilisée pour se financer commence à s’apprécier rapidement, le calcul change complètement. Un investisseur peut gagner quelques points sur une obligation américaine ou davantage sur une action, mais perdre cette performance sur le change. À partir de là, le carry cesse d’être du rendement et redevient ce qu’il a toujours été : du levier. Et le levier finit toujours par devoir être remboursé.

Market Ear et TS Lombard considèrent que le franchissement durable de 150 sur USD/JPY pourrait n’être qu’une première étape vers une zone de valorisation plus basse si le différentiel de taux continue de se réduire et si le rapatriement de capitaux japonais s’accélère. Il ne faut évidemment pas transformer ces modèles en prophétie, mais la direction du risque devient claire : le carry trade mondial ne peut plus considérer le yen comme une source gratuite et éternelle de financement.

Le changement structurel vient surtout des flux. Pendant des années, l’immense excédent courant japonais était largement recyclé dans les actifs étrangers. Aujourd’hui, les rendements domestiques deviennent moins insignifiants au moment même où Tokyo cherche à développer l’IA, les semi-conducteurs, la robotique et ses infrastructures stratégiques. Le raisonnement d’un investisseur japonais change donc progressivement : pourquoi accepter le risque de change, le risque américain et le coût d’une couverture pour acheter un Treasury si une obligation domestique offre enfin un rendement plus crédible et si l’économie japonaise produit simultanément davantage d’opportunités d’investissement ?

Le Japon n’a même pas besoin de vendre brutalement ses actifs étrangers pour modifier l’équilibre mondial. Il suffit qu’il en achète un peu moins à la marge. Et c’est déjà beaucoup.

Pendant trente ans, le principe de la mondialisation financière semblait simple : le capital devait aller là où le rendement financier était supérieur. Mais ce calcul devient progressivement incomplet. Dans un monde où les États redécouvrent la sécurité énergétique, les semi-conducteurs, les infrastructures numériques, la défense et les chaînes critiques, apparaît une deuxième forme de rendement : le rendement stratégique.

Une obligation américaine peut offrir 5 %. Mais un investissement japonais dans une fab ou une infrastructure d’IA peut offrir du rendement, de l’emploi, de la résilience industrielle et une capacité de puissance. Voilà pourquoi le techno-souverainisme pourrait progressivement modifier non seulement la géographie industrielle, mais également la géographie du capital. Les États n’auront même pas besoin d’ordonner le rapatriement de l’épargne ; il leur suffira de créer suffisamment d’opportunités domestiques stratégiques pour que ce rapatriement devienne rationnel. C’est beaucoup plus puissant que le contrôle des capitaux.

Et c’est ici que le problème japonais rejoint directement le financement de l’intelligence artificielle. Le monde occidental possède déjà une énorme bataille pour la duration : les États empruntent, les hyperscalers empruntent, les utilities empruntent, les projets nucléaires réclament du capital et les infrastructures de défense également. Le compute devient de plus en plus capitalistique. Si l’un des plus grands fournisseurs historiques d’épargne mondiale commence à conserver davantage d’argent chez lui, alors le prix du financement international doit mécaniquement devenir plus exigeant.

La semaine dernière, nous écrivions que l’IA faisait monter le prix du capital. Cette semaine ajoute un étage supplémentaire : l’IA doit désormais financer son accélération dans un monde où le capital devient plus cher et plus national.

Voilà pourquoi la simultanéité des mouvements monétaires est tellement importante. La Fed reste confrontée à une inflation trop élevée ; la BCE vient de resserrer ; la Banque du Japon normalise ; le pétrole ajoute une nouvelle pression sur les prix ; les taux longs restent élevés. Nous avions parlé de Grande Mobilisation technologique. Nous entrons maintenant dans sa phase adulte : la Grande Mobilisation sans argent gratuit.

Et c’est précisément là que l’accélérationnisme devient intéressant. Pendant les années de taux zéro, beaucoup de projets pouvaient survivre avec une simple promesse de croissance. Il suffisait parfois de lever, emprunter, construire puis recommencer. Avec un capital réellement cher, le marché pose enfin la bonne question : que produisez-vous avec cet argent ?

Un data center financé à 3 % n’avait pas besoin d’être exceptionnel ; à 7 %, il doit produire. Un néocloud très endetté doit démontrer son utilisation ; un modèle doit générer du revenu ; un réacteur doit fournir des électrons ; un robot doit économiser du travail ; un logiciel agentique doit améliorer une marge ou augmenter un chiffre d’affaires. Nous avions formulé la semaine dernière : accélérer sous contrainte. J’ajoute maintenant : accélérer avec du capital rare.

C’est la phase darwinienne. Et elle favorise précisément les entreprises qui contrôlent les véritables goulets.

Le problème est que ce resserrement financier intervient au moment où la géopolitique provoque un nouveau choc énergétique. Ormuz et Bab el-Mandeb rappellent une vérité que l’économie numérique préfère régulièrement oublier : un modèle d’IA n’échappe pas à la géographie. Le pétrole augmente, le fret augmente, le diesel augmente, l’inflation remonte, puis les anticipations de taux se déplacent, puis la duration souffre, puis les multiples technologiques sont comprimés.

Nous avons donc désormais trois contraintes qui se rencontrent : yen plus fort, pétrole plus cher, taux plus élevés. Ce n’est certainement pas l’environnement le plus confortable pour la technologie, mais c’est peut-être celui qui séparera enfin les infrastructures productives des simples histoires de valorisation.

Voilà probablement le message essentiel de la conférence Goldman TMT de cette semaine. Le débat a changé. Nous ne parlons plus principalement de savoir quel modèle obtient trois points supplémentaires sur un benchmark ; le débat porte désormais sur l’échelle, l’énergie, le retour sur investissement, l’adoption, les revenus et le cash-flow.

Nvidia et SpaceX présentent désormais le compute IA comme une nouvelle classe d’actifs industriels, tandis que les workflows agentiques deviennent progressivement le prochain paradigme logiciel et que la cybersécurité apparaît comme l’un des bénéficiaires les plus directs de cette transition. Le principal goulot, lui, se déplace progressivement des puces vers l’électricité.

C’est exactement ce que nous voulions voir. L’IA cesse progressivement d’être une démonstration technologique. Elle devient une infrastructure économique.

Oracle reste depuis plusieurs mois notre meilleur canari du crédit IA : dette élevée, capex énorme, cash-flow sous pression, Stargate, concentration importante. C’est précisément pourquoi son évolution est si intéressante. Le sujet n’est plus seulement le backlog, mais la manière dont l’entreprise finance la conversion de ce backlog.

Le développement de structures dans lesquelles certains clients préfinancent davantage, apportent parfois leur propre hardware ou réduisent le besoin de capital incrémental d’Oracle est important. Voilà ce que l’écosystème doit apprendre : pas simplement emprunter davantage, mais mieux architecturer le capital.

C’est l’une des transformations les plus importantes du cycle IA. Première phase : le venture capital finance la startup ; deuxième : les hyperscalers financent les GPU ; troisième : le marché obligataire finance les data centers ; quatrième : les actifs compute commencent eux-mêmes à générer des cash-flows suffisamment visibles pour financer leur propre développement.

Le véritable Saint Graal n’est donc pas un tour de table de plus. C’est le compute qui finance le compute.

C’est exactement ce que Nvidia essaie désormais de faire reconnaître en présentant l’AI factory non plus seulement comme du matériel se dépréciant, mais comme un actif productif capable de générer une production économique et donc d’être financé sur cette production. Voilà la vraie maturité financière de l’intelligence artificielle.

L’arrivée d’Astra a ravivé une vieille peur : si les modèles deviennent suffisamment capables, pourquoi continuer à payer certains logiciels ? La question est légitime, mais elle est mal formulée.

Un logiciel dont la valeur repose uniquement sur une interface, quelques menus et un tableau de bord est effectivement vulnérable. En revanche, un système possédant les données, les permissions, le contexte métier, les intégrations, les workflows et la sécurité reste extrêmement précieux.

Nous allons probablement observer une séparation radicale entre software comme interface et software comme infrastructure d’action. Le premier va subir une compression de valeur ; le second peut devenir encore plus indispensable. L’IA ne tue donc pas le software : elle l’oblige à devenir actif. Le logiciel passif est en danger ; le logiciel qui agit, contrôle, vérifie et protège devient stratégique.

C’est précisément pourquoi CrowdStrike et Palo Alto sont si intéressants. Plus les modèles deviennent capables d’agir, plus ils créent des identités machines, des tokens, des autorisations, des secrets, des accès et donc des surfaces d’attaque. À la conférence Goldman, George Kurtz souligne que l’IA agit désormais comme un catalyseur des dépenses de sécurité et non comme un substitut. CrowdStrike s’appuie notamment sur plus d’une décennie de données de sécurité propriétaires et annotées, tandis que ses nouvelles offres IA connaissent une adoption importante.

La logique est presque mécanique : plus d’autonomie implique plus de permissions ; plus de permissions impliquent plus de risques ; plus de risques impliquent plus de sécurité. Chaque agent autonome crée donc sa propre taxe de cybersécurité.

DataDog fournit la couche suivante : l’observabilité. Les clients natifs IA adoptent davantage de produits et développent leurs workloads plus rapidement. Plus les machines travaillent pour d’autres machines, plus il faut savoir ce qu’elles font, pourquoi elles le font, combien cela coûte et où cela casse.

Nous entrons dans une économie où les machines vont progressivement devoir agir, se surveiller et se protéger. Palo Alto prolonge exactement cette logique : davantage d’agents et davantage de trafic impliquent davantage d’inspection, davantage de sécurité et davantage de plateformes intégrées. Le cyber devient donc un véritable péage du Nouvel État-Machine.

La présentation de Jensen Huang confirme parfaitement notre thèse. L’offre de compute reste tendue ; le packaging reste tendu ; la mémoire reste tendue ; mais le véritable problème descend désormais plus profondément dans l’économie physique : électricité, foncier, raccordement, capacité data center.

Nvidia continue d’identifier l’IA physique, les systèmes autonomes et la robotique comme les prochaines grandes vagues de croissance. Voilà le paradoxe magnifique de cette révolution : l’intelligence peut devenir extrêmement scalable dans le logiciel, mais elle continue de dépendre d’un monde extraordinairement matériel, fait de transformateurs, de turbines, de câbles, de réacteurs, de parcelles et de connexions réseau.

Le cloud n’a jamais supprimé la matière. Il l’avait simplement cachée.

SpaceX fournit peut-être la vision la plus spectaculaire de cette évolution. Selon le compte rendu de la conférence Goldman, l’entreprise se décrit de plus en plus comme une plateforme intégrée d’infrastructure IA reliant lancement, Starlink, énergie, compute, modèles et services logiciels. Les objectifs évoqués dépassent 2 GW de compute fin 2026 puis potentiellement 5 à 10 GW en 2027, avec en parallèle une ambition croissante sur le compute orbital.

Il faut évidemment traiter ces objectifs comme des objectifs d’exécution et non comme des revenus déjà réalisés. Mais la logique industrielle est remarquable : fusée, satellite, réseau, énergie, compute, modèle, client. SpaceX tente de contrôler progressivement l’ensemble du milieu nécessaire à sa propre expansion.

Voilà exactement ce que Simondon appelait le milieu associé. Le véritable moat n’est alors plus seulement le produit. C’est l’environnement qui permet au produit de fonctionner. C’est probablement la forme la plus pure du techno-souverainisme privé.

Le compute orbital reste encore très loin d’être démontré économiquement. Radiation, maintenance, dissipation thermique, latence, remplacement hardware, coût de lancement : les problèmes sont immenses. Mais Starship pourrait changer une partie de l’équation s’il réduit réellement le coût de transport de masse vers l’orbite.

Et c’est ici que fonctionne la logique accélérationniste : une technologie ne change pas seulement son propre secteur ; elle peut enlever la contrainte qui empêchait une autre technologie de devenir économique. Fusée réutilisable, coût orbital plus bas ; coût orbital plus bas, nouvelles architectures compute ; nouvelles architectures compute, nouvelles contraintes énergétiques.

Chaque innovation ouvre un nouvel espace de possibilités.

D’un côté, le GPIF, la Banque du Japon, les fabs et la robotique japonaise. De l’autre, Starship, Starlink, xAI et le compute. À première vue, aucun rapport. Et pourtant la logique est identique : internaliser progressivement les dépendances critiques.

Le Japon veut davantage financer le Japon et produire localement certaines technologies stratégiques. SpaceX veut lancer, connecter, calculer et faire fonctionner toujours davantage d’éléments dans son propre écosystème. Voilà la vraie définition moderne de la souveraineté : réduire le nombre de fonctions vitales que vous êtes obligé de demander à quelqu’un d’autre.

Cela ne signifie pas autarcie. Cela signifie optionnalité. Et l’optionnalité est une forme de puissance.

C’est aussi pourquoi l’open source devient stratégique. On pourrait penser que la souveraineté technologique suppose nécessairement des systèmes fermés ; pas toujours. Nvidia défend au contraire les modèles ouverts parce qu’ils permettent aux entreprises, universités, startups et pays de personnaliser leur intelligence au lieu de dépendre intégralement d’un fournisseur unique.

Un modèle propriétaire contrôlé depuis l’étranger impose une dépendance au prix, aux conditions d’accès, à l’API et à la politique du fournisseur. Un modèle ouvert peut être hébergé, audité, spécialisé et modifié. L’open source devient donc lui aussi une technologie de souveraineté.

C’est précisément pourquoi la bataille avec la Chine devient tellement importante. Pékin cherche également à réduire ses dépendances en GPU étrangers, software américain et modèles frontier occidentaux. Les États-Unis cherchent exactement la même chose dans l’autre direction. Le techno-souverainisme devient symétrique, donc conflictuel.

Et voilà la leçon essentielle pour l’Europe : il ne suffit pas d’avoir un modèle national. Le véritable système souverain exige compute, cloud, énergie, données, cyber, capital et réseaux. Un LLM sans ces couches reste dépendant. Toute stratégie européenne réduite au logiciel est donc condamnée à rester superficielle.

Le Japon possède un avantage conceptuel : il comprend mieux qu’une nation industrielle est un système, pas une collection de startups. Il dispose encore d’une grande épargne nationale, de robotique, d’industrie, de semi-conducteurs, d’une monnaie, d’une banque centrale et d’une politique industrielle.

L’Europe, elle, doit aligner plusieurs États, plusieurs budgets, des intérêts énergétiques divergents et une monnaie commune. Sa souveraineté est donc beaucoup plus difficile à construire. Et le resserrement de la BCE ajoute une difficulté supplémentaire : l’Europe doit investir davantage précisément au moment où le coût du capital augmente.

Voilà pourquoi son problème central demeure l’énergie. Sans énergie abondante, la politique monétaire est condamnée à arbitrer entre inflation et industrie.

C’est là encore une leçon profondément techno-souverainiste : la souveraineté numérique n’existe pas sans souveraineté énergétique, et la souveraineté énergétique ne peut être construite sans capital suffisamment abondant et suffisamment patient.

Le comportement des marchés cette semaine est extrêmement instructif. Pétrole supérieur à 100 dollars, Treasuries proches de 5 %, Fed restrictive, BCE restrictive, BOJ plus restrictive, risque de carry unwind japonais : dans un autre contexte, cette combinaison aurait pu provoquer un véritable accident boursier.

Et pourtant les grands indices technologiques ne s’effondrent pas.

Pourquoi ? Parce que les profits et la trajectoire industrielle continuent de fournir un contrepoids. Le commentaire Goldman transmis cette semaine le dit très bien : le moteur bénéficiaire lié à l’IA reste suffisamment puissant pour compenser une partie des inquiétudes sur l’énergie, l’inflation, les taux et la géopolitique. Mais le financement devient simultanément plus problématique, les émissions technologiques entrant elles-mêmes en concurrence avec les besoins du Treasury.

Voilà le duel : les bulls regardent les profits ; les bears regardent le financement. Les deux ont raison. La question est simplement de savoir lequel des deux deviendra la contrainte marginale.

Je ne crois pas que le marché obligataire doive « tuer » l’IA. Je pense qu’il va l’obliger à changer de forme. Moins de projets fantômes ; plus de take-or-pay ; davantage de prépaiements ; davantage de BYOH ; plus de verticalisation ; plus d’infrastructures financées comme des actifs ; plus de capital domestique ; plus de souveraineté ; plus de sélection.

Autrement dit, la contrainte ne tue pas nécessairement l’accélération. Elle l’oblige à devenir plus efficace.

Maurice G. Dantec permet de comprendre la profondeur du mouvement. La technologie constitue progressivement une nouvelle biosphère, mais cette biosphère possède désormais une circulation sanguine — le capital —, une alimentation — l’électricité —, un système nerveux — les réseaux —, un système immunitaire — la cybersécurité — et un territoire. Le serveur est quelque part ; la centrale est quelque part ; le fonds de pension aussi. Le cloud n’a jamais aboli la Terre. Il l’avait simplement rendue invisible.

Le réveil du yen est donc presque philosophique : même le cyberespace possède une géographie financière.

Guillaume Faye aurait probablement reconnu ici une forme d’archéofuturisme monétaire. Plus nous avançons vers l’AGI, les robots et le compute orbital, plus nous redécouvrons la monnaie, le territoire, l’énergie, la guerre et la souveraineté. Le futur le plus avancé dépend de catégories extrêmement anciennes : un data center sans territoire ne vaut rien ; sans énergie non plus ; sans financement non plus. Le futur n’abolit donc pas le monde ancien. Il le rend encore plus stratégique.

Paul Virilio permet d’ajouter la dimension de la vitesse. Pendant des décennies, le yen presque gratuit a financé une forme de vitesse financière mondiale : emprunter rapidement, déplacer immédiatement le capital, capturer le différentiel. C’était une dromologie financière. Le Japon augmente maintenant le prix de cette vitesse. Très bien, car les systèmes réellement productifs devront progressivement remplacer le levier financier par quelque chose de beaucoup plus sain : le levier technologique, c’est-à-dire la capacité à produire davantage par unité de capital.

Chez Nick Land, technologie et capital forment une boucle d’auto-accélération. Mais cette boucle fonctionnait depuis quinze ans avec une aide considérable : QE, taux zéro, yen bon marché, crédit abondant. Que se passe-t-il lorsque ce lubrifiant disparaît ? Deux possibilités : la machine casse ou elle devient plus efficace. Je choisis la seconde comme scénario central, car la technologie est précisément la capacité de produire plus avec moins. Si elle ne sait pas le faire, elle ne mérite pas son capital.

Jünger nous aide également à comprendre le mouvement japonais. L’épargne n’est plus seulement placée ; elle peut devenir capacité industrielle, semi-conducteurs, robotique, IA et énergie. Le fonds de pension devient indirectement un outil de puissance, non parce qu’un ministère lui ordonne d’acheter une usine, mais parce que les rendements relatifs et les priorités stratégiques rendent cet investissement rationnel. C’est une mobilisation beaucoup plus moderne.

Simondon reste probablement le philosophe le plus directement applicable à TS2F : aucun objet technique ne fonctionne seul. Le GPU exige mémoire, énergie, software, réseau et capital ; le robot exige batterie, modèle, maintenance et capteurs ; SpaceX exige fusée, orbite, réseau, compute et énergie ; le Japon exige épargne, industrie, semi-conducteurs, robotique et monnaie. La souveraineté consiste donc moins à posséder « le meilleur produit » qu’à posséder suffisamment du milieu associé pour continuer à fonctionner lorsqu’un autre acteur ferme le robinet.

Schmitt ajouterait que le pouvoir moderne ne consiste pas uniquement à réglementer, interdire ou taxer ; il consiste aussi à pouvoir modifier les flux. Si le Japon conserve davantage de son capital domestiquement, il modifie le prix des Treasuries américains sans tirer un seul missile. Si un fonds souverain finance certaines industries plutôt que d’autres, il exerce également une forme de puissance. Le capital devient donc un instrument géopolitique.

Ellul apporte enfin l’avertissement nécessaire : la souveraineté ne signifie pas tout fabriquer, tout nationaliser et tout subventionner. Ce serait une catastrophe. Une souveraineté intelligente identifie les fonctions dont la disparition serait inacceptable, puis elle conserve un fournisseur alternatif, une capacité domestique, un stock, une redondance ou une option. Le reste doit rester soumis à la concurrence. Sinon nous remplacerons la dépendance étrangère par l’inefficacité nationale.

La semaine renforce donc notre architecture. Compute — NVDA / AVGO / LRCX : le besoin reste gigantesque, mais le capital rare renforcera la distinction entre fournisseurs indispensables et projets imitables ; Nvidia devient un écosystème, Broadcom contrôle davantage de custom silicon et de networking, Lam reste la fabrique des fabriques. Software / Cyber — CRWD / PANW / DDOG : plus l’agentique progresse, plus sécurité et observabilité deviennent structurelles. Sovereign software — PLTR : la puissance ne consiste pas uniquement à produire de l’intelligence, mais à connecter information, décision et action. Oracle : toujours le canari du crédit IA, mais l’amélioration de la structure de financement et la conversion du backlog sont des signaux à surveiller. Nucléaire — BWXT / LEU / UEC / URNM / OKLO : plus l’électricité devient le principal bottleneck, plus les infrastructures réelles et le combustible prennent de la valeur ; les taux élevés imposent toutefois de distinguer encore davantage actif industriel et promesse lointaine. SpaceX : l’intégration lancement + communications + compute + IA + espace constitue une architecture extraordinairement puissante, mais les projections compute doivent rester traitées comme des objectifs d’exécution. Or : assurance contre le coût monétaire et géopolitique de la Grande Mobilisation. Cash : réserve de capacité pour profiter du deleveraging si le yen provoque une véritable secousse.

Scénario 1 — Rapatriement ordonné. Le yen continue de se renforcer sans panique, le Japon rapatrie progressivement davantage de capital, les rendements mondiaux restent élevés mais le marché s’adapte. Les projets IA les plus faibles disparaissent tandis que les infrastructures productives trouvent toujours leur financement. C’est mon scénario central.

Scénario 2 — Accélération souveraine. Le Japon redirige davantage d’épargne vers ses semi-conducteurs, son IA et sa robotique ; les États-Unis poursuivent les AI factories ; la Corée et d’autres pays développent leurs infrastructures nationales. Le capital devient progressivement régional et la mondialisation technologique laisse place à des blocs techno-industriels souverains. C’est probablement le scénario TS2F le plus intéressant à long terme.

Scénario 3 — Carry crash. USD/JPY casse brutalement plusieurs niveaux importants ; rachats forcés de yen, deleveraging, VIX en forte hausse, actions IA et crypto corrigent violemment. Mais les infrastructures stratégiques ne cessent pas d’exister parce que leurs actions perdent 20 %. Dans ce scénario, le marché créerait surtout des prix.

Scénario 4 — Triple choc. Pétrole durablement très élevé, Fed restrictive, BOJ restrictive, yen en forte hausse, rendements américains proches ou supérieurs à 5 %. Le coût du capital, de l’énergie et du financement augmente simultanément. C’est le scénario réellement dangereux ; il provoquerait probablement une destruction créatrice brutale, mais les actifs souverains et les goulets devraient résister relativement mieux que les imitateurs.

Relisons la séquence. Le Futur à Crédit : la révolution devient trop grande pour les seuls cash-flows. L’Empire sur une puce : le compute devient puissance macroéconomique. La Grande Mobilisation : Wall Street transforme l’IA en infrastructure finançable. Le Nouvel État-Machine : technologie, énergie, défense, capital et souveraineté commencent à fusionner. La Course sans filet : Warsh exige de la productivité. Le Prix de la Puissance : l’IA devient assez importante pour modifier le taux mondial. Cette semaine : Le Capital a de nouveau une patrie.

Le Japon normalise, le yen se réveille, le carry trade tremble, l’épargne japonaise retrouve un rendement domestique et le gouvernement japonais veut mobiliser davantage de capital vers ses technologies stratégiques. Simultanément, aux États-Unis, Oracle apprend à améliorer le financement de son expansion, Nvidia transforme l’AI factory en actif productif, SpaceX cherche à intégrer lancement, réseau, compute et intelligence, tandis que l’IA agentique crée immédiatement de nouveaux marchés pour le cyber et l’observabilité.

Tout cela raconte la même histoire. L’ancienne mondialisation disait : optimisez chaque fonction au niveau mondial. Le nouveau monde dira davantage : globalisez ce qui est interchangeable ; souverainisez ce qui est vital.

La souveraineté du XXIᵉ siècle ne se mesurera plus uniquement à un territoire, une armée ou un drapeau. Elle se mesurera à la capacité de mobiliser simultanément capital + énergie + compute + modèles + cyber + réseaux + industrie.

Voilà pourquoi je reste profondément techno-optimiste. Un yen fort peut provoquer une correction ; une Fed dure peut compresser les multiples ; le pétrole peut relancer l’inflation ; Astra peut détruire certains modèles SaaS ; certains data centers disparaîtront ; certains néoclouds feront faillite. Très bien.

Une révolution technologique n’a pas besoin que tout le monde survive.

Elle a besoin que la capacité progresse.

Et elle progresse. Les modèles deviennent plus capables ; le coût de l’intelligence diminue ; les agents deviennent opérationnels ; la cybersécurité devient plus intelligente ; les robots commencent à sortir du laboratoire ; le compute apprend à devenir une classe d’actifs ; les États redécouvrent l’énergie ; les nations recommencent à traiter leur infrastructure technologique comme une question de souveraineté.

C’est exactement ce qu’un accélérationniste sérieux devrait souhaiter. Pas simplement davantage d’argent, mais davantage de capacité par unité de capital.

Le yen est peut-être en train de retirer une partie du levier financier gratuit au système mondial. Tant mieux. Car le levier financier devra progressivement être remplacé par quelque chose de beaucoup plus puissant :

Virilio nous dirait que la puissance appartient à celui qui maîtrise la vitesse ; Simondon, à celui qui possède le milieu ; Schmitt, à celui qui peut décider de ses dépendances vitales ; Dantec, que la nouvelle biosphère cybernétique vient de retrouver sa géographie ; Faye, que le futur le plus avancé redécouvre les attributs les plus anciens de la puissance ; Jünger verrait le retour de la mobilisation industrielle ; Land constaterait que la techno-capital machine perd une partie de son argent gratuit et doit maintenant prouver qu’elle sait réellement s’auto-accélérer.

Et c’est peut-être exactement ce que nous sommes en train d’observer.

Notre doctrine TS2F continue donc de se préciser : accélérer avec du capital rare ; posséder les goulets ; intégrer les infrastructures ; sécuriser les dépendances vitales ; laisser mourir les zombies ; acheter les capacités que les nations ne peuvent plus se permettre de perdre.

Pendant trente ans, le capital posait essentiellement une question : où est le rendement ?

Le monde qui arrive lui en ajoutera une seconde :

où veux-tu que ta puissance soit produite ?

Le Japon commence peut-être à répondre.

Les autres suivront.

Contre le récit. Pour le réel.

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