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Quand l’IA devient assez grande pour faire monter le taux du monde

Note stratégique et philosophique Premium++

Blog à Lupus — TS2F

Semaine arrêtée au 6 septembre 2026

La semaine dernière, nous écrivions La Course sans filet. Kevin Warsh retirait progressivement le GPS monétaire de Wall Street et demandait à la Silicon Valley de démontrer que sa révolution pouvait survivre au retour d’un véritable prix du capital.

Cette semaine, nous obtenons la réponse. Et elle est beaucoup plus intéressante que prévu.

Le marché obligataire mondial vient de subir une nouvelle secousse. Le Treasury américain à dix ans s’est rapproché de 4,8 %, le trente ans de 5,3 %. Au Japon, les taux longs atteignent des niveaux inconnus depuis plusieurs décennies. En Allemagne, le Bund remonte vers des niveaux oubliés depuis quinze ans. La France paie désormais une prime de risque considérable par rapport à son voisin allemand. La duration ne souffre plus uniquement aux États-Unis : le capital long est en train d’être repricé à l’échelle mondiale.

La lecture immédiate paraît évidente : inflation persistante, déficits trop importants, pétrole, banques centrales trop lentes, dettes publiques excessives. Tout cela compte. Mais ce n’est plus toute l’histoire.

Car un phénomène beaucoup plus profond se produit simultanément : l’intelligence artificielle elle-même commence à contribuer à la hausse du prix du capital dont on affirme ensuite qu’il constitue sa principale menace.

Les plus grands hyperscalers américains ont déjà levé des centaines de milliards de dollars sur les marchés obligataires pour construire leurs data centers. Les États empruntent pour financer leurs déficits. Les utilities doivent financer de nouvelles capacités électriques. Les réseaux doivent être renforcés. La défense réclame davantage de capital. Le nucléaire revient. Les laboratoires d’IA réservent leur compute plusieurs années à l’avance.

Tout le monde cherche la même chose : de la duration.

Nous pensions que l’IA allait bouleverser le software. Puis nous avons compris qu’elle allait bouleverser l’électricité. Ensuite le crédit. Elle commence maintenant à modifier le taux d’actualisation du monde entier.

Voilà pourquoi ce rapport s’appelle :

Car le marché ne demande plus simplement si l’IA existe. Il commence à demander combien il faut payer pour financer une civilisation qui veut simultanément construire l’intelligence, l’énergie, la défense, la robotique et les infrastructures nécessaires à sa souveraineté.

Et le paradoxe est délicieux : le principal problème de l’IA pourrait désormais être qu’elle fonctionne trop bien.


Photo by Nik on Unsplash

Le mouvement obligataire de cette semaine mérite d’être pris au sérieux précisément parce qu’il n’est plus localisé. États-Unis, Japon, Allemagne, Royaume-Uni, France : dans toutes les grandes économies développées, le capital long demande davantage de rémunération.

Mais un taux long ne monte pas pour une seule raison. Il peut monter parce que l’État paraît moins solvable. Mauvais signal. Il peut monter parce que l’inflation risque de rester trop élevée. Mauvais signal également. Mais il peut aussi monter parce que l’économie réclame soudain énormément de capital pour financer un cycle d’investissement, parce que les anticipations de croissance réelle remontent et parce qu’une nouvelle vague de productivité semble possible.

Cette dernière hypothèse est encore trop peu discutée.

JPMorgan Private Bank a commencé à poser explicitement la question : et si une partie de la hausse des taux longs reflétait déjà l’anticipation d’un cycle de productivité lié à l’IA ?

Voilà une grille de lecture essentielle.

Le marché obligataire peut dire simultanément : il y aura davantage de dette et davantage de croissance.

Les deux font monter les taux.

La vraie question n’est donc pas simplement : les rendements montent-ils ?

C’est : pourquoi montent-ils ?

Et cette distinction change toute notre lecture TS2F.

Lorsqu’un État emprunte davantage pour financer ses dépenses courantes, la prime supplémentaire exigée par le marché peut refléter une détérioration. Lorsqu’une entreprise emprunte pour construire une infrastructure capable d’augmenter demain sa production, il existe potentiellement une contrepartie productive.

Voilà le conflit qui apparaît aujourd’hui. Le Treasury américain veut des milliers de milliards. Les hyperscalers veulent des centaines de milliards. Les utilities doivent reconstruire. Le Pentagone se réarme. Le nucléaire revient. SpaceX construit. Les laboratoires veulent garantir leur compute.

Silicon Valley commence à concurrencer Washington sur le marché mondial de l’épargne.

La semaine dernière, nous posions la question : qui obtiendra la duration ?

Cette semaine, la réponse commence à apparaître : celui qui acceptera de la payer — et surtout celui qui sera capable de la rentabiliser.


Michael Hartnett a raison de placer les obligations au centre de son analyse. Son indicateur Bull & Bear reste en zone d’extrême optimisme, les flux ralentissent sur certaines poches actions et le cash comme les obligations redeviennent attractifs.

Il ajoute une dimension politique : une victoire démocrate importante lors des élections de mi-mandat pourrait, selon lui, provoquer un violent repricing des actions américaines, du dollar et du complexe IA.

Le scénario n’est pas absurde.

Une nouvelle majorité peut modifier les anticipations de fiscalité, de réglementation, de dépenses et de politique énergétique. Cela peut provoquer une correction de 10 %, 15 % ou davantage.

Mais il faut être extrêmement précis sur les mots.

Une baisse de 15 % des actions IA n’est pas nécessairement l’éclatement de la révolution IA.

Cela peut simplement être : l’éclatement d’une valorisation.

Internet a survécu à l’effondrement du Nasdaq. Le chemin de fer a survécu aux faillites ferroviaires. L’électricité a survécu aux crises des utilities.

Une technologie peut être révolutionnaire et son action trop chère.

Le techno-optimisme sérieux exige de savoir distinguer :

LA TECHNOLOGIE DE SON PRIX EN BOURSE.

Une victoire électorale peut modifier le multiple. Elle ne supprime pas la Chine. Elle ne supprime pas le déficit énergétique. Elle ne supprime pas la cybermenace. Elle ne supprime pas le besoin de compute, de robotique, de défense ou d’infrastructures souveraines.

La politique peut changer le prix de la course.

Elle ne peut plus facilement annuler la course.


Le marché du travail américain complique encore l’équation de Kevin Warsh. L’économie reste suffisamment solide pour tolérer une politique plus ferme, tandis que l’inflation demeure suffisamment élevée pour la justifier. Mais les rendements longs sont déjà suffisamment tendus pour qu’une erreur puisse devenir dangereuse.

Hartnett soulève ici un paradoxe important : une hausse des taux courts peut parfois contribuer à faire baisser les taux longs si elle restaure la crédibilité anti-inflation de la banque centrale.

Autrement dit, une Fed plus dure aujourd’hui peut réduire la prime de risque inflationniste sur trente ans demain.

C’est pourquoi, lors de la prochaine décision monétaire, je regarderai moins le quart de point lui-même que la réaction du Treasury trente ans.

Et c’est ici que notre doctrine accélérationniste doit évoluer.

L’accélération version 2024 pouvait se résumer à : construisez, le capital suivra.

En 2026, ce n’est plus suffisant.

Il faut désormais dire :

Voilà le véritable hard mode.

Un data center financé à 3 % n’a pas besoin d’être extraordinaire. À 7 %, il doit produire. Un néocloud fortement levier doit démontrer son taux d’utilisation. Un modèle doit générer du revenu. Un SMR doit délivrer des électrons. Un robot doit économiser du travail. Un logiciel IA doit améliorer une marge.

Warsh n’arrête donc pas nécessairement l’accélération.

Il lui impose un hurdle rate.

Et c’est peut-être exactement ce dont cette révolution avait besoin.


Pendant que les obligations crient, l’économie réelle continue de produire des signaux extraordinairement puissants.

Broadcom vient d’élargir radicalement sa visibilité sur l’IA. La société prévoit une montée spectaculaire de ses revenus liés au custom silicon, avec des besoins exprimés en gigawatts par plusieurs grands clients. Ce point est essentiel, parce que la révolution commence à sortir du monopole narratif Nvidia.

Nous entrons progressivement dans un système comprenant GPU généralistes, ASIC, custom silicon, mémoire, réseaux, interconnect et CPU. Une véritable industrie se construit. Et une véritable industrie ne possède presque jamais un seul fournisseur.

Dell confirme la diffusion. Les commandes de serveurs IA se chiffrent désormais en dizaines et dizaines de milliards, avec une demande qui ne vient plus uniquement des hyperscalers mais aussi des néoclouds, des entreprises et des projets souverains.

Le marché doit regarder cela de très près.

Si Nvidia progresse seule tandis que Dell, Broadcom, networking, stockage et software stagnent, nous avons un problème.

Si la croissance se diffuse, nous avons une industrialisation.

Et pour l’instant, elle se diffuse.

Snowflake fournit peut-être le signal le plus important. Ses produits IA commencent à contribuer directement à l’accélération de son chiffre d’affaires.

Voilà la transition que nous attendions :

GPU → MODÈLE → AGENT → SOFTWARE → REVENU.

L’IA commence à sortir du capex pour entrer dans le compte de résultat.

Goldman observe d’ailleurs exactement cette rotation : le momentum qui était dominé par les bénéficiaires du capex IA commence à se déplacer vers le software et vers les bénéficiaires des cas d’usage. Le logiciel est désormais dans une dynamique longue sur trois mois malgré son retard sur douze mois.

C’est extrêmement sain.

Une révolution confinée chez son fournisseur de matériel finit par devenir une bulle.

Une révolution qui diffuse ses gains de productivité devient une économie.


C’est probablement le changement intellectuel majeur de l’automne.

De Salesforce à Snowflake, de CrowdStrike à Tesla, la question devient progressivement moins : qui vend l’IA ? et davantage : qui utilise l’IA pour gagner davantage d’argent ?

Goldman formule presque exactement cette transition en observant le déplacement des bénéficiaires des investissements vers les bénéficiaires des cas d’usage.

Je pense que cela constituera l’un des thèmes fondamentaux des douze prochains mois.

2024-2026 : qui vend le compute ?

2027 : qui transforme le compute en marge ?

Cela ne signifie pas vendre Nvidia.

Cela signifie élargir le terrain de chasse.

Cyber. Data. Software. Santé. Défense. Logistique. Robotique. Finance.

La meilleure entreprise IA de demain ne portera peut-être même pas « AI » dans son nom.

Elle utilisera simplement l’IA mieux que tous ses concurrents.


Tesla fournit cette semaine une autre image de la transition.

Le Cybercab reste loin d’une adoption industrielle garantie. Réglementation, sécurité, déploiement, coûts : beaucoup reste à démontrer.

Mais philosophiquement, le mouvement est considérable.

Pendant trois ans, nous avons observé l’IA raisonner.

Puis agir dans un ordinateur.

Maintenant elle commence à agir dans le monde physique.

Le modèle pense. L’agent décide. Le robot agit.

Nous entrons dans ce que j’appellerais :

Et avec elle, le marché adressable change complètement.

Goldman a d’ailleurs fortement relevé certaines de ses hypothèses sur la robotique humanoïde. Dans son scénario appliqué aux entrepôts, l’automatisation pourrait représenter des dizaines de milliards de dollars d’économies pour Amazon et plusieurs centaines de points de base de marge.

Les chiffres précis resteront discutables.

Le mécanisme, lui, est évident.

L’IA n’a pas besoin de remplacer tous les humains pour créer une révolution économique. Elle doit simplement réduire de quelques points le coût du picking, du transport, de l’inspection, du support, de la maintenance ou de la programmation.

Quelques points de productivité appliqués à des industries de plusieurs milliers de milliards produisent des montants gigantesques.

Voilà pourquoi le marché obligataire pourrait lui aussi commencer à anticiper davantage de croissance réelle.


C’est ici que le techno-optimisme devient une réponse directe au malthusianisme.

Une population active diminue.

Le pessimiste répond : moins de croissance. Moins de production. Plus de redistribution. Plus de rationnement.

La réponse technologique est différente : augmenter le capital par travailleur. IA. Robotique. Automatisation. Énergie.

Un pays qui perd 10 % de sa main-d’œuvre mais double sa productivité ne devient pas nécessairement plus pauvre.

Voilà pourquoi la robotique doit être pensée comme une infrastructure de souveraineté démographique.

Le Japon l’a probablement compris avant l’Europe parce qu’il n’avait pas le luxe de ne pas le comprendre.


Mais le compute n’est jamais immatériel.

Goldman montre désormais clairement que les investissements liés à l’IA débordent vers les utilities et les secteurs fortement capitalistiques. La prime historique accordée aux entreprises « capital light » s’est comprimée : les multiples des sociétés capitalistiques et peu capitalistiques convergent.

C’est un changement de régime considérable.

Pendant quinze ans, Wall Street adorait le software parce qu’il permettait d’éviter :l’usine ; le stock ; le foncier ; l’électricité ; la dette.

L’IA réintroduit tout cela.

Le software demande désormais des centrales.

Le cloud demande des transformateurs.

Le modèle demande de l’uranium.

Le digital redonne une valeur stratégique à la matière.

Voilà pourquoi le techno-souverainisme ne peut jamais être simplement numérique.

La souveraineté numérique commence dans le monde physique.


L’autre événement révélateur concerne les demandes de raccordement des data centers américains.

Les projets annoncés excèdent très largement ce que le réseau peut raisonnablement absorber. Plusieurs centaines de gigawatts de demandes apparaissent dans les files d’attente, parfois plusieurs fois la demande physique crédible.

Une partie est donc fantôme.

Des développeurs réservent plusieurs sites. Des projets spéculatifs demandent des raccordements qu’ils ne construiront peut-être jamais. Les utilities risquent de surinvestir sur des besoins imaginaires.

Texas et d’autres juridictions commencent donc à demander davantage de dépôts, de garanties et de transparence.

Excellent.

Le techno-optimisme adulte doit être radicalement hostile au ghost demand.

Construire les vrais data centers.

Éliminer les faux.

Allouer l’électricité aux acteurs solvables.

Faire payer les réservations.

Encore une fois :

La rareté devient ici le meilleur venture capitalist du monde.

Warsh demande : qui mérite le capital ?

Le réseau demande : qui mérite les mégawatts ?

Le crédit demande : qui mérite le refinancement ?

Les meilleurs projets obtiendront tout.

Les autres disparaîtront.

C’est exactement le genre de sélection dont la révolution IA avait besoin.


Plus le réseau électrique devient automatisé, numérique et interconnecté, plus il devient une surface d’attaque.

Voilà pourquoi le cyber ne peut plus rester enfermé dans une case « software ».

Cyber, énergie et défense convergent.

Une centrale dont le système industriel peut être neutralisé à distance n’est pas pleinement souveraine.

Un réseau dont les composants critiques dépendent d’un fournisseur hostile n’est pas pleinement souverain.

Un data center relié à un réseau vulnérable n’est pas une infrastructure stratégique complète.

Le techno-souverainisme signifie donc aussi : contrôler le code qui contrôle l’électron.

Et c’est précisément pourquoi OpenAI, CrowdStrike, Palantir et l’ensemble du cyber deviennent progressivement des infrastructures parallèles au compute.

Chaque nouvelle technologie crée sa propre industrie de protection.

Plus d’agents autonomes signifie plus d’identités machines, de permissions, de secrets et d’actions susceptibles d’être compromises.

L’autonomie crée sa propre taxe de sécurité.


Les taux élevés sont évidemment un problème pour les actifs capitalistiques.

Et le nucléaire est capitalistique.

Mais parallèlement, la rareté électrique augmente sa valeur stratégique.

Voilà pourquoi il faut abandonner la question simpliste : « nucléaire ou pas nucléaire ? »

La vraie question devient : quel nucléaire, avec quel client, quel combustible, quel calendrier et quel financement ?

C’est pourquoi je continue à distinguer les différentes briques.

BWXT : industrie souveraine, savoir-faire, défense.

Centrus : enrichissement, HALEU, goulot stratégique.

UEC / URNM : combustible.

Oklo : convexité technologique, mais aussi beaucoup plus de duration.

Le taux long ne détruit donc pas la thèse nucléaire.

Il augmente la différence entre : l’actif indispensable et la promesse spéculative.


Goldman pose cette semaine une question que l’Europe devrait se poser depuis dix ans.

L’Europe est bon marché.

Très bien.

Et ensuite ?

Les rendements des Bunds et des obligations IG en euros convergent désormais vers le rendement de dividende du STOXX 600. Les actions doivent donc offrir davantage qu’un simple coupon pour justifier leur risque.

Simultanément, l’Europe supporte : une énergie chère ; un capital plus cher ; des stocks de gaz insuffisants ; une croissance faible ; une concurrence industrielle chinoise croissante.

Goldman montre notamment que les stocks de gaz européens restent sous les niveaux attendus et que les valeurs cycliques seraient parmi les premières bénéficiaires d’une véritable détente énergétique.

Le problème européen n’est donc pas simplement le PER.

C’est le prix des inputs.

Électron. Capital. Matières. Technologie.

Une action peut être bon marché et rester bon marché pendant quinze ans.

Une décote n’est pas une stratégie industrielle.


C’est probablement l’un des graphiques les plus inquiétants de la note Goldman.

L’Europe importe davantage de Chine tandis qu’elle exporte relativement moins. Et les machines représentent près d’un tiers des importations européennes en provenance de Chine.

Nous ne sommes plus dans l’ancien modèle :

Europe = machines sophistiquées.

Chine = assemblage.

La frontière se déplace.

L’automobile illustre parfaitement le problème. Elle ne représente qu’une petite fraction de la capitalisation européenne, mais environ 10 % du chiffre d’affaires des sociétés européennes.

Le risque industriel est donc beaucoup plus important que ce que suggère son poids boursier.

Et le techno-souverainisme européen ne peut pas signifier l’autarcie.

Ce serait absurde.

La souveraineté consiste à conserver plusieurs options pour les fonctions dont nous ne pouvons accepter la perte.

Compute.

Énergie.

Défense.

Cloud.

Satellites.

Réseaux.

Semi-conducteurs.

Matières critiques.

Le principe est simple :

Acheter librement le reste.


Le dossier français devient particulièrement révélateur.

La France veut simultanément financer : sa défense ; son nucléaire ; son État social ; sa transition énergétique ; son industrie ; sa souveraineté numérique.

Mais le marché obligataire lui demande progressivement davantage de rémunération.

Le spread OAT-Bund reste élevé. La dette dépasse largement 100 % du PIB. La croissance reste faible. Le déficit demeure important. L’incertitude politique s’ajoute au problème.

Le message est brutal mais simple : une puissance très endettée doit finir par demander la permission au marché qui refinance sa puissance.

La souveraineté technologique et la souveraineté budgétaire finissent donc nécessairement par se rencontrer.

Il ne suffit pas d’annoncer des milliards pour l’IA.

Encore faut-il que les milliards existent à un coût compatible avec le rendement du projet.


Avec des taux mondiaux à ces niveaux, on pourrait imaginer un massacre.

Ce n’est pas ce qui se produit.

Les actions américaines résistent.

Et Goldman fournit une explication intéressante : pendant que les indices tiennent, les multiples ont déjà baissé. Les bénéfices restent solides, mais le marché paie moins cher ces bénéfices parce que le taux d’actualisation augmente.

Voilà pourquoi l’indice peut sembler calme alors que quelque chose de beaucoup plus profond se passe sous la surface.

Le choc obligataire existe déjà.

Il apparaît dans les multiples.

Pas encore nécessairement dans un krach des indices.

Autrement dit : les obligations crient ; les actions écoutent ; les profits les empêchent encore de fuir.


Il ne faut cependant pas confondre notre optimisme structurel avec de l’insouciance tactique.

Septembre est historiquement un mois difficile pour les marchés américains. Les statistiques depuis 1928 sont médiocres, particulièrement les années de midterms.

Cette année, plusieurs acheteurs se retirent simultanément. Les rachats d’actions entrent dans leurs périodes de blackout. Les CTA ont déjà reconstitué une large partie de leurs positions. Le retail achète moins agressivement les replis. Et le calendrier d’expiration d’options de septembre est colossal.
Une baisse de 7 ou 8 % n’aurait donc rien d’extraordinaire.

Et je vais même plus loin : elle pourrait être excellente.

Car une baisse de prix n’est pas nécessairement une baisse de valeur stratégique.

Si Nvidia baisse de 15 % pendant que Broadcom augmente sa visibilité, Dell engrange des commandes, Snowflake monétise ses produits IA, le réseau manque d’électricité et la robotique progresse, alors la baisse devient potentiellement : un transfert de titres des mains faibles vers les mains fortes.

Le danger n’est pas la correction.

Le danger est de confondre correction et invalidation.


Je veux inscrire cette règle au centre de TS2F :

Une révolution industrielle n’avance jamais en ligne droite.

Elle avance par : boom ; surinvestissement ; correction ; faillites ; consolidation ;nouveau boom.

Le chemin de fer.

L’électricité.

Internet.

Les semi-conducteurs.

Toujours la même mécanique.

La volatilité n’est donc pas l’ennemie d’une thèse long terme.

Elle est souvent le mécanisme permettant de construire la position.

Et lorsque les protections restent relativement bon marché, conviction structurelle et prudence tactique peuvent parfaitement cohabiter.

Penser que l’IA va transformer l’économie sur dix ans n’oblige pas à penser que le Nasdaq montera mardi.

Ce sont deux horizons différents.


Voilà probablement l’équation macroéconomique de l’automne.

D’un côté :

IA.

Automatisation.

Software.

Robotique.

Productivité.

De l’autre :

pétrole.

Gaz.

Géopolitique.

Inflation.

Taux.

La productivité IA agit lentement mais profondément.

L’énergie peut produire de l’inflation beaucoup plus rapidement.

Si la productivité gagne progressivement : croissance réelle supérieure, meilleurs profits, stabilisation des taux.

Si l’inflation énergétique gagne : politique monétaire restrictive, taux réels élevés, compression des multiples.

Voilà pourquoi le véritable ennemi de la révolution IA n’est pas une majorité démocrate ou républicaine.

C’est :

La politique compte.

La physique davantage.


C’est ici que la philosophie devient utile.

Spengler permet de regarder le taux autrement.

Une civilisation technologique investit parce qu’elle refuse les limites du présent. Elle construit aujourd’hui pour disposer demain d’une capacité supérieure.

Elle renonce donc à une ressource présente en échange d’un futur.

Le taux d’intérêt est, d’une certaine manière : le prix que le présent demande au futur pour lui céder ses ressources.

À 1 %, le futur est presque gratuit.

À 5 %, il doit convaincre.

Le taux n’abolit donc pas la volonté de puissance.

Il la sélectionne.


Jünger aurait probablement reconnu quelque chose de familier.

Toute la société commence à être mobilisée.

Le scientifique mobilise le modèle.

L’ingénieur, l’électricité.

Wall Street, l’épargne.

Le gouvernement, le budget.

Le Pentagone, la technologie.

Le robot, le software.

Mais cette mobilisation possède désormais un arbitre invisible : le marché du capital.

Chaque projet doit répondre à trois questions : combien ? combien de temps ?à quel rendement ?

La nouvelle mobilisation totale est donc financière autant qu’industrielle.


Maurice G. Dantec aurait probablement apprécié l’ironie.

La nouvelle biosphère cybernétique paraît immatérielle.

Mais elle possède désormais : des gigawatts ; des obligations ; des transformateurs ;des centrales ; des robots ; des installations militaires ; des spreads de crédit.

Le cyberpunk a quitté le roman.

Il possède maintenant un bilan et un compte de résultat.

Une technologie devient véritablement réelle lorsqu’elle devient suffisamment grande pour que le marché obligataire soit obligé d’apprendre à la financer.


Plus l’IA avance, plus nous revenons vers : l’uranium ; le cuivre ; le territoire ; l’énergie; les frontières ; la défense ; l’industrie.

Voilà pourquoi les anciennes classifications sectorielles deviennent progressivement absurdes.

Nvidia est-elle technologique ? Évidemment. Mais elle dépend des centrales.

Centrus est-elle une société d’énergie ? Oui. Mais sa valeur dépend partiellement de l’explosion du compute.

SpaceX est-elle défense, industrie, télécom, spatial ou IA ?

Tout cela à la fois.

L’archéofuturisme devient presque une allocation d’actifs :


Paul Virilio complète parfaitement cette lecture.

Pourquoi les laboratoires réservent-ils du compute des années à l’avance ?

Pourquoi Nvidia sécurise-t-elle sa mémoire ?

Pourquoi les États veulent-ils leurs propres infrastructures ?

Parce que six mois de retard dans une économie exponentielle ne valent pas six mois.

Pendant ces six mois, l’adversaire peut produire un meilleur modèle.

Puis utiliser ce meilleur modèle pour accélérer encore.

Le retard devient cumulatif.

Le capital n’achète donc plus uniquement un actif.

Il achète : du temps.

Et le temps devient de la puissance.

La formule minimale de la nouvelle compétition pourrait être :


Et voici peut-être l’intuition philosophique la plus importante du rapport.

Chez Nick Land, le capital accélère la technologie et la technologie accélère le capital.

Mais la machine atteint désormais une échelle telle qu’elle produit une rétroaction nouvelle.

Plus d’IA implique plus de capex.

Plus de capex implique plus de dette.

Plus de dette implique davantage de concurrence pour l’épargne.

Plus de concurrence implique des taux plus élevés.

Des taux plus élevés sélectionnent les projets.

Autrement dit :

C’est extraordinaire.

La machine devient son propre test de résistance.


Et c’est ici que Schumpeter devient notre meilleur allié.

Le capitalisme ne prospère pas grâce à la stabilité.

Il prospère grâce à la destruction créatrice.

Le néocloud fragile doit pouvoir disparaître.

Le data center fantôme doit perdre sa connexion.

Le mauvais logiciel IA doit perdre ses clients.

Le mauvais robot doit rester dans l’entrepôt.

Le mauvais financement doit faire défaut.

Le bon actif sera alors racheté par un acteur plus fort.

Je ne crains donc pas une vague de faillites localisées dans l’écosystème IA.

Je la considère presque comme une étape nécessaire.

Sans faillites : pas de sélection.

Sans sélection : pas de capitalisme.

Et sans capitalisme : le techno-souverainisme finit en planification industrielle bureaucratique.


Il reste néanmoins une question.

Construire davantage n’est pas en soi une vertu.

La technique peut progressivement devenir sa propre justification.

Plus de GPU parce qu’il faut plus de GPU.

Plus de data centers parce qu’il faut plus de data centers.

Plus d’automatisation parce qu’elle est possible.

C’est là qu’Ellul reste indispensable.

La vraie question doit toujours être : quelle capacité humaine, industrielle ou productive cette dépense crée-t-elle ?

Si nous n’avons plus de réponse : stop.

Notre techno-optimisme n’est pas l’idée que toute technologie est bonne.

Il repose sur la conviction que l’homme peut utiliser la technologie pour dépasser des contraintes réelles.


La stratégie devient alors plus claire.

Compute — NVDA / AVGO / LRCX. Le compute reste central, mais la sélection devient plus forte. Nvidia construit un écosystème. Broadcom élargit le custom silicon. Lam reste la fabrique des fabriques. Il faut acheter la croissance physique et éviter de confondre croissance financée et croissance économique.

Software / data / cyber. C’est probablement la prochaine grande phase. Snowflake montre que le revenu commence à sortir de l’infrastructure. CrowdStrike reste un péage sur l’autonomie numérique. Plus d’agents signifie plus de sécurité.

Sovereign software — Palantir. La puissance ne consiste pas seulement à produire de l’intelligence. Elle consiste à transformer information → décision → action.

Énergie / nucléaire — BWXT / LEU / UEC / URNM / OKLO. Le réseau devient le principal goulet physique. La hausse des taux augmente l’importance de choisir les actifs industriels réels plutôt que la simple promesse.

Robotique / autonomie. Cybercab n’est pas encore une victoire industrielle, mais le passage du software au monde physique est désormais observable.

Espace — SpaceX. Accès orbital, communications, défense et peut-être demain compute : les fonctions souveraines continuent à converger.

Or. Assurance contre les accidents de crédibilité monétaire et le coût financier de la Grande Mobilisation.

Cash. Pas sortie du marché. Réserve de capacité pour acheter la destruction créatrice.


1 — PRODUCTIVITY SUPER-CYCLE

Les taux restent élevés mais se stabilisent. Warsh conserve sa crédibilité. L’inflation reflue progressivement. Broadcom, Dell, Nvidia et le software confirment que les investissements IA produisent de plus en plus de revenus et de productivité. La robotique avance.

Dans ce scénario, les multiples ne reviennent pas nécessairement aux excès précédents.

Les bénéfices prennent le relais.

C’est probablement le meilleur scénario possible.

2 — CREATIVE DESTRUCTION

Les taux longs restent élevés. Certains financements cassent. Des data centers sont annulés. Les projets fantômes disparaissent. Des néoclouds se restructurent. Les hyperscalers rachètent les bons actifs à prix réduit.

L’IA continue.

Avec moins d’acteurs.

Mais de meilleurs acteurs.

Très bon scénario pour les gagnants stratégiques.

3 — BOND VIGILANTE SHOCK

L’inflation persiste. L’énergie reste chère. Warsh resserre. Le Treasury trente ans dépasse durablement les niveaux actuels. Le crédit corporate s’écarte fortement. Le financement IA ralentit.

Les multiples chutent.

Les projets marginaux meurent.

C’est le scénario le plus dangereux pour les marchés.

Mais même là : la technologie survivrait probablement aux portefeuilles qui l’ont mal financée.

4 — POLITICAL REPRICING

Le scénario Hartnett.

Les élections américaines changent brutalement les anticipations fiscales et réglementaires. Les actions corrigent fortement. Le dollar baisse. Les obligations se reprennent. Le trade IA est débouclé.

Très bien.

Mais une fois encore : crash du trade ≠ fin de la révolution.

Cette distinction peut créer certaines des meilleures opportunités de toute la décennie.


L’IA N’EST PLUS UNE BULLE DANS LE MARCHÉ. ELLE COMMENCE À DEVENIR UN MARCHÉ POUR LE CAPITAL.

Relisons maintenant toute la séquence.

Le Futur à Crédit : l’IA devient trop grande pour être financée uniquement par les bénéfices.

L’Empire sur une puce : le compute devient une variable macroéconomique et géopolitique.

La Grande Mobilisation : Wall Street transforme progressivement le compute en infrastructure finançable.

Le Nouvel État-Machine : capital, énergie, technologie, défense et souveraineté commencent à fusionner.

La Course sans filet : Warsh oblige la révolution à démontrer sa productivité.

Et maintenant :

Le prix du futur apparaît enfin à l’écran.

Des rendements longs à des niveaux oubliés.

Des centaines de milliards de dette corporate.

Des gigawatts à construire.

Des réseaux saturés.

Du pétrole cher.

Du gaz européen contraint.

Le réflexe pessimiste consiste à dire :

le futur est devenu trop cher.

Je pense exactement l’inverse.

Le futur est devenu suffisamment important pour avoir désormais un prix macroéconomique.

C’est cela la véritable rupture.

L’IA n’est plus un petit secteur software financé par le venture capital. Elle réclame suffisamment d’électricité, de dette, de serveurs, de semi-conducteurs, de territoire et de défense pour modifier le prix des autres actifs.

Une technologie devient civilisationnelle lorsqu’elle déborde de son propre secteur.

Le chemin de fer transforma le marché de l’acier, de la terre et du crédit.

L’automobile transforma le pétrole et les villes.

Internet transforma les télécoms et la publicité.

L’intelligence artificielle commence à transformer :

Et pendant que le prix du capital augmente, les preuves de diffusion se multiplient.

Broadcom élargit massivement sa visibilité IA.

Dell confirme l’explosion des serveurs.

Snowflake commence à convertir l’IA en revenus.

Tesla fait sortir l’algorithme de l’écran.

La robotique commence à devenir économiquement modélisable.

Les utilities retrouvent une croissance qu’elles n’avaient plus connue depuis des décennies.

Le cyber protège l’électron.

Le nucléaire retrouve sa fonction stratégique.

Voilà pourquoi je reste profondément techno-optimiste.

Pas parce que je pense que toutes les actions vont monter.

Exactement l’inverse.

Je pense que cette révolution devient suffisamment mature pour que des entreprises commencent enfin à mourir.

Et c’est une excellente nouvelle.

La phase où tout monte ensemble est souvent la phase spéculative.

La phase où le capital distingue : utile / inutile ; productif / improductif ;souverain / substituable ; cash-flow / promesse ; est la phase industrielle.

C’est là que nous entrons.

Hartnett voit les rendements au plus haut depuis vingt ans et pense : fin de bulle.

Je regarde le même marché obligataire et je pose une autre question :

Cela ne signifie pas nier le risque.

Cela exige au contraire davantage de discipline.

Plus le capital coûte cher, plus il faut : de productivité ; de moats ; de cash-flow ;de rareté ; de souveraineté.

Et moins il faut de storytelling.

C’est exactement notre terrain.

La doctrine TS2F devient donc :

Dantec aurait reconnu la nouvelle biosphère.

Faye, le retour de la matière sous le numérique.

Jünger, la mobilisation.

Virilio, la vitesse.

Land, la techno-capital machine.

Simondon, le milieu associé.

Schumpeter, la destruction créatrice.

Schmitt, le retour du souverain.

Ellul nous demanderait encore : qui dirige qui ?

Et Spengler nous rappellerait peut-être que toute civilisation finit par être jugée sur quelque chose de très simple : ce qu’elle accepte encore de construire.

L’Amérique construit peut-être trop.

L’Europe, trop peu.

Entre les deux, je sais quel risque je préfère.

Le premier peut produire une bulle.

Le second peut produire un musée.

Le taux long nous rappelle simplement qu’il faut désormais payer l’entrée.

Très bien.

Le XXIᵉ siècle commence seulement à le découvrir.

 LA PUISSANCE A TOUJOURS EU UN PRIX. Le XXIe siÚcle commence seulement à le découvrir.

Contre le récit. Pour le réel.

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