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Le Canada a-t-il renoncé à la notion d’excellence?

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Est-il important, oui ou non, que le Canada soit représenté aux Jeux olympiques?

Avant d’aller plus loin, permettez-moi de faire un petit détour en vous racontant cette anecdote. Elle est tirée de la biographie (intitulée Leading with the Heart) du réputé entraîneur de basketball américain Mike Krzyzewski.

Coach K, comme on l’appelle dans le milieu, est à la retraite depuis 2022. Ses équipes ont participé à 13 tournois du Final Four et elles ont remporté 5 championnats nationaux quand il dirigeait le programme universitaire de Duke. Sous sa gouverne, l’équipe nationale américaine a par ailleurs remporté trois médailles d’or aux Jeux olympiques et deux autres aux Championnats mondiaux de la FIBA.

Dans Leading with the Heart, donc, Coach K constate notamment qu’au sein d’une hiérarchie, les gens ont tendance à édicter des règles pour éviter de prendre des décisions. Et que plus les règles se multiplient, plus les valeurs d’une organisation deviennent floues.

Quand il rencontrait ses joueurs pour la première fois à l’aube du camp d’entraînement, Coach K établissait donc une seule règle qui englobait tout le reste : Ne faites rien qui soit susceptible de vous causer du tort. Parce que si ça vous cause du tort, ça en causera aussi à notre programme de basket et à notre université.


Dans la même veine, Mike Krzyzewski raconte qu’après avoir reçu son diplôme de l’académie militaire de West Point à la fin des années 1960, il a entrepris sa carrière d’officier sur une base située au Colorado. Et que, puisqu’il était un joueur de basketball, il s’était immédiatement joint à l’équipe de sa nouvelle base.

Son supérieur, un colonel, lui a cependant interdit de jouer avec les soldats. Parce qu’à son avis, les officiers avaient des choses plus importantes à faire que de fraterniser avec les hommes qu’ils dirigeaient.

Un général, Bernard Rogers, connaissait toutefois le grand talent de Krzyzewski pour le basket. Le plus haut-gradé de la base a donc rappelé le colonel à l’ordre.

Colonel, la question n’est pas de savoir si le lieutenant Krzyzewski devrait jouer au sein de notre équipe. La véritable question est devrions-nous avoir une équipe? Et si la réponse à cette question est oui, alors nous devons tout faire pour avoir la meilleure équipe possible, a argué le général.

Poursuivant dans la même logique, le général Rogers a alors décrété que le lieutenant Krzyzewski allait non seulement jouer au sein de l’équipe de basket, mais qu’il allait aussi en être l’entraîneur.

La question était réglée. Et la philosophie sur laquelle se basait cette décision était clairement établie : si nous décidons de faire quelque chose, il n’y aura pas de compromis et nous le ferons le mieux possible.


Plusieurs années après avoir lu l’histoire de Coach K, j’ai rencontré André Tourigny, l’un des plus intéressants et brillants hommes de hockey au Canada.

Notre longue entrevue portait alors sur la méthode à employer pour bâtir un excellent programme de sport à partir d’une feuille blanche. Et avec une implacable et impressionnante clarté, Tourigny avait brandi une recette rivalisant de simplicité avec celles de Mike Krzyzewski et du général Rogers.

Pour assurer la cohésion et favoriser l’excellence au sein d’une organisation, André Tourigny estimait qu’il suffisait d’établir trois ou quatre valeurs claires qui s’appliquent à tout le monde sans exception.

Ce n’est pas une question de menaces ou de dictature. On établit une philosophie et des règles internes. On s’assure qu’elles soient clairement comprises et acceptées par tout le monde. Et ensuite, on n’en déroge plus, expliquait-il.


Ce petit détour philosophique étant fait, revenons à la question de départ.

Au début de la semaine, notre excellent patineur Laurent Dubreuil a défrayé la manchette à la grandeur du pays. Dubreuil a dénoncé le fait qu’il doive, au lendemain des Jeux de Milan-Cortina, défrayer ses propres dépenses pour représenter le Canada aux Championnats mondiaux de patinage de vitesse qui seront bientôt disputés à Heerenveen, aux Pays-Bas.

Il patine dans un virage.

Le Canadien Laurent Dubreuil est un double médaillé olympique en patinage de vitesse.

Photo : Associated Press / Ben Curtis

D’ici au 2 ou 3 mars, Dubreuil doit notamment louer de la glace de sa poche à l’étranger et s’entraîner sans la supervision d’un entraîneur ou d’un thérapeute. Il doit par ailleurs séjourner chez des amis néérlandais pour limiter ses dépenses personnelles.

Est-il normal que pour un père de famille de 33 ans, médaillé olympique et ex-champion du monde, représenter le Canada sur la scène internationale soit devenu l’équivalent d’une expédition de camping entreprise par un étudiant en vacances?

Dans sa chronique publiée dans le Journal de Québec, Dubreuil racontait par ailleurs qu’après avoir remporté trois médailles à Milan, l’une des porte-drapeau canadiennes, Valérie Maltais, allait aussi devoir défrayer les coûts de son billet d’avion et de son hôtel pour participer aux Championnats mondiaux.

Aussi bien dire qu’ils (le gouvernement) s’en sacrent, maintenant (de nos médailles), écrivait Dubreuil.

Le gouvernement fédéral, il faut le souligner à grands traits, n’a pas augmenté les budgets alloués aux fédérations nationales depuis 21 ans. Juste pour donner une petite idée de la pression financière créée par cette inertie, soulignons que pour acheter un bien qui coûtait 1000 $ en 2005, il faut aujourd’hui débourser 1567 $.

Le patineur originaire de Québec n’a donc pas tort. Depuis 21 ans, le gouvernement se sacre totalement de ce que font les athlètes qui représentent le Canada et de ce qui leur arrive.


Cela dit, le malaisant cri du coeur de Laurent Dubreuil ne devrait étonner personne parce qu’une multitude d’athlètes canadiens ont raconté des histoires semblables au cours des dernières années.

Les Canadiennes sur le podium avec leur médaille d'or au cou

Isabelle Weidemann a remporté la poursuite par équipe des Jeux de Milan-Cortina avec ses compatriotes Ivanie Blondin (à gauche) et Valérie Maltais (à droite).

Photo : Getty Images

La patineuse Isabelle Weidemann portait aussi le drapeau du Canada aux Jeux de Pékin en 2022, où elle avait remporté trois médailles. À Milan, elle a récidivé en remportant l’or en poursuite avec Ivanie Blondin et Valérie Maltais.

Avant de partir pour l’Italie, Weidemann racontait avoir accumulé d’importantes dettes pour pouvoir continuer de représenter le Canada sur la scène internationale.

Même après avoir atteint ce niveau et après avoir remporté plusieurs médailles, tu espères seulement qu’après ta carrière, tu ne devras pas passer des années à te sortir d’un gouffre financier, disait-elle.

Il y a deux ans, la bobeuse Melissa Lotholz a raconté avoir dû dormir dans une église pour participer à une compétition à Lake Placid. Elle n’avait pas les moyens de se loger.

Il faut dire que la fédération Bobsleigh Canada Skeleton impose à ses athlètes des frais d’équipe de quelque 25 000 $ avant le début de la saison. Plusieurs témoignages font aussi état de dépenses personnelles pouvant grimper jusqu’à 60 000 $ par saison pour les athlètes pratiquant ces sports.

De fil en aiguille, la multiplication de ces histoires personnelles est en train de créer une situation extrêmement préoccupante. De plus en plus d’experts commencent à sonner l’alarme et à faire valoir que si on commence à considérer comme normal que les athlètes paient de leur poche pour représenter le Canada, ce ne seront plus nos meilleurs athlètes qui défendront nos couleurs. Ce seront les enfants provenant des familles les plus aisées.


À travers tout cela, depuis un bout de temps, les dirigeants du Comité olympique canadien (COC) multiplient les interventions médiatiques au cours desquelles ils se disent poliment inquiets pour l’avenir.

Ils étaient inquiets pour l’avenir en janvier 2025. Et ils étaient encore inquiets pour l’avenir quelques semaines avant de partir pour Milan-Cortina (nouvelle fenêtre).

Puis au dernier jour des Jeux, où le Canada a terminé au 8e rang avec sa récolte de 21 médailles, le COC a sèchement constaté qu’on assistait au déclin du système canadien. Et devinez quoi? Le chef de la direction, David Shoemaker, s’est dit inquiet pour l’avenir!

Nous sommes compétitifs. Nous regardons vers le haut du classement des médailles. Nous voyons les pays qui sont devant nous. Nous aspirons à faire mieux, et nous nous inquiétons pour l’avenir. (…) Les Canadiens méritent un système sportif qui est financé adéquatement. Les organisations nationales de sport sont soumises à une pression insupportable, a déploré Shoemaker.


Au lieu de répéter ces formules creuses et de se livrer à une sorte de diplomatie de pacotille par l’intermédiaire des médias, les dirigeants du COC devraient peut-être s’inquiéter du présent et s’indigner publiquement de ce qui est véritablement inacceptable en ce moment.

La pression financière à laquelle les fédérations font face est une notion assez abstraite pour le public. Et personne ne perdra le sommeil parce que le Canada a remporté 21 médailles plutôt que 27 aux Jeux d’hiver.

Par contre, il y a sans doute très peu de gens qui trouvent acceptable que nos athlètes internationaux — ou ceux qui sont en train de le devenir — doivent s’appauvrir et s’organiser avec les moyens du bord pour représenter l’un des pays les plus riches au monde.

Bref, nos valeurs sont-elles claires? Pour le savoir, il suffit de se poser les vraies questions.

Est-il important, oui ou non, que le Canada soit représenté aux Jeux olympiques?

Si la réponse à cette question est oui, qu’on fasse en sorte d’avoir la meilleure délégation possible et qu’on encadre nos athlètes comme il se doit.

Et si ce n’est pas important, qu’on cesse de jouer la comédie et qu’on dise simplement que nous abandonnons désormais la notion d’excellence dans le monde du sport. Ce ne serait que le reflet de ce que nous faisons déjà dans plusieurs autres domaines de la société.

Une athlète sourit au moment de porter le drapeau de son pays dans une cérémonie.

Valérie Maltais portait le drapeau canadien avec Steven Dubois (en bas à gauche) lors de la cérémonie de clôture en Italie.

Photo : Associated Press / Ashley Landis

Il est ahurissant que le gouvernement fédéral ait omis pendant 21 ans d’ajuster les budgets consacrés à ses meilleurs programmes sportifs. Dans les pays industrialisés semblables au nôtre, une telle dévalorisation de la compétitivité relèverait de la science-fiction.

Au cours des cinq dernières années, voyant la facture de la Coupe du monde de foot de 2026 monter en flèche, des membres du cabinet se sont opposés à ce que le gouvernement dépense des centaines de millions pour présenter une poignée de matchs (13) en sol canadien. Et ils s’y opposaient spécifiquement parce que le financement des fédérations nationales n’avait pas été ajusté depuis une éternité. Cette question a été débattue et, comme on le sait maintenant, le gouvernement a préféré la FIFA à ses athlètes olympiques.

En même temps, si le COC avait été animé par des valeurs claires, il n’aurait pas laissé couler le bateau pendant tout ce temps. En constatant la lenteur et la mollesse avec laquelle on les défend, les athlètes commencent peut-être à comprendre pourquoi ils s’endettent et font du camping.

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