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Le brouillard de la Loi sur la clarté référendaire

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Danielle Smith avait fait une fleur à Mark Carney, dans sa tentative de sauver son poste à la tête du Parti conservateur uni de l’Alberta, en soumettant à ses concitoyens albertains une question — référendaire, certes, mais détournée — quant à l’avenir constitutionnel de sa province. Le premier ministre canadien, qui se targue de défendre l’unité du Canada par la voie d’un « fédéralisme coopératif », n’a néanmoins pu s’empêcher de sauter à pieds joints dans le fédéralisme paternaliste.

En réaction au rejet par la justice de la tenue d’un référendum citoyen sur l’indépendance de l’Alberta, au motif que ce processus a manqué à l’obligation de consulter les peuples autochtones en amont, la première ministre albertaine y est allée de sa propre démarche participative : une question référendaire qui invite à choisir, pour commencer, entre le statu quo au sein de la fédération canadienne et le déclenchement d’un processus qui mènerait à un second référendum sur la sécession.

Aucune modification immédiate au cadre actuel, donc. Aucune revendication de négociations constitutionnelles avec Ottawa, en somme. Une seule question alambiquée, par laquelle Mme Smith tente en vain de contenter les quelque des deux tiers de ses militants pro-sécession sans amorcer la séparation de sa province pour autant.

Que le premier ministre Carney ait reconnu que la loi sur la clarté référendaire ne s’y applique pas était la moindre des choses. Qu’il lui ait fallu une semaine pour convenir d’une telle évidence, malgré l’avis immédiat de l’ancien ministre Stéphane Dion en ce sens, fut contrariant. Qui aurait cru, de surcroît, que le père de cette loi fédérale serait celui qui le premier indiquerait les limites de son carcan…

Mark Carney ne s’est par ailleurs pas arrêté là, n’ayant pu s’empêcher de surenchérir. En statuant que la loi sur la clarté ne s’appliquerait pas à ce premier référendum albertain, le premier ministre en a cité les modalités lorsqu’elle est au contraire invoquée — l’ampleur de la majorité des suffrages exprimés de même que le pourcentage d’électeurs y ayant participé. « Ce n’est pas 50 % plus un », a-t-il pris soin d’ajouter, une fois ses notes préparées récitées et mises de côté.

Cet élan d’ingénuité est étonnant de la part d’un chef de gouvernement qui détient une majorité d’à peine 50,7 % des sièges aux Communes. Un verdict surprenant en outre qui, bien qu’il s’inscrive dans la lignée de ceux de ses prédécesseurs, vient d’être asséné haut et fort non pas seulement à l’aube d’un référendum albertain, mais également juste avant une campagne électorale référendaire au Québec. Ce qui semble échapper à la vision tubulaire du premier ministre, résolument tournée vers la province où il a grandi.

Cette semaine de bévues ne fut pas exclusive à M. Carney. La première ministre Christine Fréchette s’est quant à elle fourvoyée par son indolence, en tergiversant en cours de journée mardi avant de réitérer finalement qu’en vertu de la volonté de l’Assemblée nationale et de sa loi 99 validée par les tribunaux, il revient aux Québécois et à leur majorité simple de décider seuls du sort constitutionnel du Québec, et non aux élus fédéraux de le leur dicter.

À se préoccuper à temps plein de l’unité canadienne dans l’Ouest, Mark Carney perd de vue celle qu’il néglige et précarise par ce fait même dans l’Est. Son improvisation, afin d’apaiser les 35 % d’Albertains prêts à voter en octobre pour réclamer un référendum sur la sécession (selon Angus Reid), révèle une inconscience qu’il provoque par le fait même les 32 % d’indépendantistes au Québec (selon Léger). Un manque de sensibilité qui semble échapper complètement au premier ministre aux racines albertaines.

Ce détachement est le même à l’endroit du député démissionnaire et porte-étendard de la cause environnementale au caucus libéral, Steven Guilbeault. Que Mark Carney n’ait daigné remercier et saluer que du bout des lèvres l’ancien ministre de l’Environnement manquait d’élégance.

Rien ne garantit pourtant que les concessions du premier ministre à l’endroit de l’Alberta — avec son protocole d’entente, sa promesse d’oléoduc et ses reculs environnementaux ayant mené au départ de M. Guilbeault — pourront éteindre pour de bon la colère populaire. Bien au contraire. L’achat de l’oléoduc Trans Mountain par le précédent gouvernement libéral en 2018, pour assurer son expansion, n’avait rien calmé du tout. Quant au plaidoyer de M. Carney pour l’unité canadienne, son appel à résister au « bluff très dangereux » d’un référendum pour soutirer des victoires subséquentes fut à son tour accueilli froidement.

La politique est aussi une affaire de pondération, pour ce qui est des esprits, des préoccupations, des valeurs de tout un chacun. Nonobstant ses habiletés de gestionnaire d’État et de premier ministre, Mark Carney peine visiblement en ce qui a trait à cet exercice d’équilibriste. Raison de plus pour tendre l’oreille aux Québécois de son caucus, de son Conseil des ministres et de son équipe. Et pour les écouter, surtout, à l’avenir.

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