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Elle me revient chaque année, cette pensée, toujours à la même période, tandis que nos fils d’actualité s’emplissent d’images des couronnements divers de notre jeunesse : Méritas, bals de finissants et autres remises de diplômes. Tout à côté de la vraie joie partagée face à toute cette fierté parentale légitime, j’éprouve aussi, chaque fois, ce pincement au cœur, devant notre tendance tout de même massive à invisibiliser, collectivement, tout ce qui ne se vit pas sur le versant triomphant des choses.
En phase avec l’Occident, et, même, de plus en plus trempés que nous sommes dans la culture de nos voisins du Sud, nous aimons nous rassembler uniquement autour de ce qui brille, de ce qui réussit, de ce qui constitue l’achèvement du parcours, évacuant de nos rituels les échecs, les douleurs et les pertes. De la maternelle à la fin de l’université, comme si passer de 5 à 25 ans se résumait strictement à « réussir », nous ne célébrerons de ces grandes traversées que les moments où il y aura eu victoire.
Nous aimons tant les récits de persévérance, les photos de belles robes de bal et de confettis virevoltant autour de nos mortiers lancés haut dans les airs que nous oublions de regarder dans nos rétroviseurs tous ceux et celles que nous avons abandonnés sur le bas-côté de la route du succès individuel.
Or, pour moi, comme pour probablement beaucoup de mes collègues qui travaillent en santé mentale jeunesse, nous qui recevons dans nos bureaux des adolescences hachurées, brisées, humiliées, négligées, il devient presque impossible, à chaque mois de juin, de ne pas penser à nos « mal-aimés », à nos échappés de ce système d’éducation tenu à bout de bras par des humains à bout de souffle.
Négligé politiquement, économiquement, socialement depuis trop d’années, ce système croule sous le poids des grands fracas du monde, réussissant de plus en plus difficilement à contenir entre ses murs vétustes toute une déclinaison de souffrance, qui finit par être trop souvent laissée à elle-même. Il y a bien, oui, des filets de sécurité, des humains dotés d’une bienveillance et d’un dévouement inouïs en ces lieux, ce qui fait que du merveilleux continue de s’y vivre, certes. Mais subsistent encore des iniquités scandaleuses, une « école à trois vitesses », créatrice de systèmes d’exclusions d’ailleurs finement décrits dans l’essai Séparés mais égaux, du sociologue Christophe Allaire Sévigny.
À ceux et celles qui aimeraient croire que l’école secondaire publique est devenue plus ouverte, plus sécuritaire, plus tolérante et plus inclusive qu’avant, et même, allons-y, trop « woke » avec ses toilettes non genrées et ses programmes de gestion de l’intimidation, j’aurais envie d’offrir une petite visite guidée de la souffrance adolescente avec le traumavertissement suivant : « Attention, risque de grande désillusion ici. » Les miracles qui continuent d’exister en ces lieux dépendent, tout comme dans le système de santé, d’humains dévoués qui, on ne sait pas toujours à quel prix, réussissent à préserver en eux la souveraineté nécessaire à leur propre santé mentale, tout en offrant aux jeunes à qui ils enseignent une sécurité faite de liens, de temps et de délicatesse.
Nos jeunes évoluent dans un monde scolaire qui reprend de manière microcosmique ce qui se vit socialement à plus grande échelle. En résumé, on a eu beau dire « non à l’intimidation » depuis des années, la violence subsiste, les clivages de plus en plus grands entre les privilégiés et les moins chanceux aussi. Un peu comme en miroir aux caricatures offertes par certains de nos politiques, il y a dans nos polyvalentes tout un cirque social faisant perdurer des systèmes d’oppression où il y a des dominants, des dominés, des chefs et des invisibilisés.
Certains en sortiront marqués à vie, d’autres ne s’en sortiront pas, tout simplement. Et, face à ce qui finit par ressembler à l’Hydre de Lerne, les mêmes questions persistent : est-il possible d’imaginer un monde où les valeurs humanistes, l’empathie, la prise en soin réelle de ce qui « ne pousse pas droit tout seul » agiraient comme un vrai idéal social, se reflétant d’abord dans nos manières de faire de la politique, mais aussi de faire de l’école un vrai espace d’inclusion ?
À ces dates où défilent sur nos réseaux sociaux les visages satisfaits de ceux et celles qui ont réussi, j’ai une pensée, et même plusieurs, pour tous les autres échappés en chemin, ou encore qui arrivent bien abîmés au bout du parcours. Parfois, je me prends même à imaginer pour eux, avec toute la délicatesse et le soin du monde, une véritable cérémonie de passage, portée par une collectivité qui saurait bien que les rituels sont aussi faits pour accueillir le sombre, le souffrant et le tragique de l’existence et pas seulement pour nourrir nos fiertés individuelles.
Ce « bal des mal-aimés », comme dans la chanson, nous offrirait du temps, des gestes, un espace et des symboles pour les célébrer eux aussi, tous ceux qui vivent la fin de ce qui aura parfois pris les allures d’une épreuve terriblement longue, au bout de laquelle il n’y aura même pas eu de couronnement. Je me prends à rêver pour eux de ce grand jardin, ou de cette forêt, tiens, pourquoi pas, où — sous un ciel qui pourrait même être pluvieux, car il y aurait de quoi se mettre à l’abri — nous formerions des haies d’honneur, faites de nos bras d’adultes aimants, contenants, acceptants.
Et tandis qu’ils et elles marcheraient lentement, la tête haute, pour une fois, il y aurait du temps et des larmes déposés sur leurs cicatrices, toutes leurs cicatrices ; les réelles, celles qui révèlent peut-être leur besoin de ritualiser la douleur en l’imprimant dans leur chair, et les autres, invisibles, qui leur tailladent encore le cœur. Un à un, une à une, nous les regarderions traverser un chemin qui tenterait de leur dire quelque chose comme : « Tu appartiens au monde. Il y a bien, oui, une place, une communauté, un espace pour toi. » Ils et elles pourraient, dans des discours bien éloignés des clichés du cinéma américain, nous raconter leurs épisodes d’hospitalisation, leur séjour en centre de réadaptation, leurs tentatives de suicide, le nom de tous leurs médicaments, leurs nouveaux diagnostics, mais, surtout, toutes ces fois où être eux-mêmes a été associé à la honte et au rejet.
Oh, ce ne serait pas joyeux, au premier abord, il n’y aurait ni confettis ni mortier lancé haut dans les airs, mais, j’en suis convaincue, il y aurait bien de cette vraie lumière qui finirait par émaner de notre rituel, de cette même lumière qui inonde nos bureaux, si souvent, lorsqu’ils et elles viennent nous raconter leur monde, leur traversée, sans rien éviter de la douleur.
À tous ces jeunes, à chacun, à chacune, nous devrions aussi dire : « Bravo, tu l’as fait, tu as marché chacun des pas de ces années. Toi aussi, tu mérites la joie. »


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