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La Suède a construit un vaisseau si déséquilibré qu’il a coulé devant la foule au premier coup de vent : la vase l’a préservé pendant 333 ans

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Vingt minutes. C’est le temps qu’il a fallu au Vasa, le vaisseau amiral censé incarner la toute-puissance de la Suède, pour sombrer sous les yeux d’une foule venue l’acclamer. Le navire sombre après avoir navigué environ 1 300 mètres lors de son voyage inaugural, le 10 août 1628. Trois siècles plus tard, en 1961, il refait surface avec 98 % de ses pièces d’origine intactes. Entre les deux, la vase froide de la Baltique a fait le travail qu’aucun conservateur n’aurait pu accomplir.

À retenir

  • Un vaisseau amiral coule en 20 minutes sous les yeux d’une foule entière — pourquoi ?
  • Des officiers savaient que le navire était dangereux mais n’ont pas osé le dire au roi
  • Retrouvé 333 ans plus tard, il continue mystérieusement de bouger au même endroit

Sommaire

  1. Le jour où la fierté suédoise a bu la tasse
  2. Une catastrophe écrite d’avance, que personne n’a osé signaler
  3. Pourquoi la vase de la Baltique a tout sauvé
  4. Un puzzle géant de 14 000 pièces, encore en mouvement

Le jour où la fierté suédoise a bu la tasse

Ce dimanche d’août 1628 ressemblait pourtant à une fête. Après de nombreux retards, le Vasa, nouvellement équipé, était ancré sous le château, avec ses canons enfin à bord et l’équipage à son poste. Le quai était bondu de monde et l’eau grouillait de petites embarcations venues assister au départ de ce monstre des mers. Le vent était presque inexistant, une simple brise venue du sud-ouest. Rien, sur le papier, ne laissait présager le drame.

Le navire fut halé le long du front de mer oriental de la ville jusqu’au sud du port, où quatre voiles furent hissées, et le navire prit la direction de l’est. Les sabords étaient ouverts, et les canons sortis pour tirer une salve d’honneur. C’est précisément ce détail, presque anecdotique, qui allait devenir fatal. Alors que le Vasa passait sous l’abri des falaises au sud, une rafale de vent gonfla ses voiles et il gîta brusquement sur le port. Les écoutes furent larguées et le navire se redressa lentement à mesure que la rafale passait. Puis, à un endroit où les falaises formaient une brèche, une rafale encore plus forte le repoussa sur son flanc portuaire, poussant cette fois les sabords ouverts de la batterie basse sous la surface. L’eau s’est engouffrée en quelques secondes.

Le résultat a été aussi rapide que brutal : de nombreux bateaux se sont précipités pour porter secours, mais malgré ces efforts et la courte distance jusqu’à la terre, 30 personnes ont péri avec le navire. Le Vasa a sombré sous les yeux d’une foule de centaines, voire de milliers de Stockholmois venus en simples curieux. Parmi eux, des ambassadeurs étrangers qui n’allaient pas manquer de rapporter l’humiliation à leurs cours respectives.

Une catastrophe écrite d’avance, que personne n’a osé signaler

Le roi Gustave II Adolphe, occupé à guerroyer en Pologne, avait exigé la mise en service rapide de son fleuron. Le problème, c’est que les hauts de la coque étaient trop hauts et trop massivement construits par rapport à la relativement faible partie immergée de la coque, ce qui rendait le navire potentiellement rapide, mais plaçait son centre de gravité trop haut au-dessus de l’eau, si bien qu’une brise légère suffisait à le faire gîter dangereusement. Une architecture bâclée, en somme, mais personne n’a eu le courage de le dire au souverain.

Le signal d’alarme avait pourtant été tiré des mois plus tôt. Le vice-amiral Klas Fleming, arrivé récemment à Stockholm, avait organisé un test de stabilité : trente hommes couraient d’un bord à l’autre du pont supérieur pour faire rouler le navire, mais l’amiral avait arrêté l’essai après seulement trois passages, craignant que le navire ne chavire. Le maître du navire rapportera même que Fleming aurait murmuré souhaiter que le roi soit rentré au pays. Mais l’information ne remonte jamais jusqu’au souverain, trop impatient de voir son navire prendre la mer.

L’enquête qui suit l’accident, menée devant le Conseil privé, ne débouchera sur aucune sanction. Les subordonnés du roi n’avaient pas eu le courage d’aborder avec lui en toute franchise la question de la structure du navire ni d’envisager un report du voyage inaugural, et aucune sanction ne fut prise contre quiconque à l’issue de l’enquête. Le principal responsable, l’architecte naval Henrik Hybertsson, était déjà mort l’année précédente. Personne à blâmer, tout le monde soulagé.

Pourquoi la vase de la Baltique a tout sauvé

C’est là que le destin du Vasa bascule d’un fiasco militaire vers un miracle archéologique. La Baltique, contrairement à la plupart des mers du globe, abrite très peu de tarets, ces mollusques qui dévorent habituellement le bois immergé en quelques décennies. Anders Franzén savait que le taret, un mollusque dont les larves se nourrissent des épaves en bois, n’était pas présent dans la Baltique, et que le Vasa était donc probablement bien conservé. Cette intuition allait le pousser à chercher l’épave pendant plusieurs années.

La découverte a eu lieu presque par hasard. Le 25 août 1956, son dispositif de carottage artisanal ramena un morceau de bois. Environ 20 mètres plus loin, le même dispositif rapporta un autre morceau de bois. En septembre, des plongeurs confirmèrent que ces carottes provenaient d’une épave, et la seule épave connue dans cette zone était le Vasa. Un demi-siècle après avoir été oublié au fond du port, le navire retrouvait un nom.

Le renflouement, lui, tient de la prouesse d’ingénierie pure. De 1957 à 1959, des plongeurs creusèrent des tunnels sous le navire à travers lesquels ils firent passer des câbles d’acier, fixés à chaque extrémité à un ponton. Les pontons furent remplis d’eau, puis les câbles furent tendus. L’opération se déroule en dix-huit étapes de levage progressif, avant l’apparition finale de la coque à la surface le 24 avril 1961, sous les caméras du monde entier.

Un puzzle géant de 14 000 pièces, encore en mouvement

Sortir le bois de l’eau après 333 ans n’a été que la première étape. Les planches gorgées d’humidité risquaient de se désintégrer au contact de l’air libre. Pour lutter contre les infestations bactériennes et la rouille, une solution d’eau et de polyéthylène glycol fut vaporisée sur le Vasa, d’abord manuellement puis, à partir de 1962, via un système d’arrosage automatique resté en fonction sans interruption pendant 17 ans. Un traitement digne d’un patient en soins intensifs, appliqué à un vaisseau de guerre.

Le résultat dépasse toutes les attentes. Le Vasa est aujourd’hui le navire du 17ème siècle le mieux conservé au monde, orné de centaines de sculptures ciselées et constitué à 98 % de ses pièces d’origine. Depuis son ouverture, le musée qui l’abrite à Stockholm a accueilli une foule considérable : entre son sauvetage en 1961 et le début de 2025, le Vasa a été vu par plus de 45 millions de visiteurs, soit à peu près l’équivalent de la population de l’Espagne défilant devant une même coque de bois.

Le navire n’a pourtant pas fini de bouger. Depuis 2003, des capteurs mesurent en continu les micro-déformations de la coque, car le Vasa continue lentement de s’incliner sur le port, exactement comme le jour où il a chaviré, en raison de la répartition inégale de son poids intérieur. Le vaisseau censé prouver la toute-puissance suédoise a fini par devenir son inverse exact : un cas d’école mondial, étudié jusque dans les écoles de management sous le nom de « syndrome du Vasa », pour illustrer ce qui arrive quand personne n’ose dire non à son chef.

Sources : theatrum-belli.com | actunautique.com

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