Le recueillement populaire serbe lors des funérailles de Ratko Mladic, condamné en 2017 par le Tribunal pénal pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) pour génocide, a suscité une couverture médiatique mondiale d'une intensité rare. Les mêmes médias sont pourtant restés plus que timides lors des mois de manifestations démocratiques à travers toute la Serbie en 2024 et 2025. Ce biais cognitif est dangereux, pour la Serbie autant que pour l'équilibre de la région.
Les images des dizaines de milliers de personnes venues saluer le cercueil de Ratko Mladic le lundi 7 septembre à Belgrade ont fait le tour du monde. Les articles et les reportages se sont multipliés sur la toile, à un rythme effréné. Chaque grand titre européen et américain en fait sa une. Cet empressement ne semble pas injustifié. Qu'un homme condamné pour génocide, crime de guerre et crime contre l'humanité soit traité en héros par des milliers de personnes, reçoive les honneurs militaires et soit accompagné au tombeau par le patriarche de l'Église orthodoxe serbe peut, et doit choquer.
Le doute n'est pas permis quant à la culpabilité de Mladic pour les faits épouvantables qui lui sont reprochés, à Srebrenica, à Sarajevo et au Kosovo. Accorder à un tel homme de tels honneurs revient, au mieux, à nier ses crimes – au pire à les justifier. Il n'est donc pas excessif que Marta Kos, commissaire européenne à l'Élargissement, elle-même d'origine slovène, renonce à sa visite à Belgrade prévue le 9 septembre, en signe de protestation.
Cette émotion est par conséquent justifiée, mais elle porte aussi en elle un goût amer. La couverture médiatique du week-end dernier a abondamment insisté sur les retards de la Serbie en matière d'intégration européenne et sur le non-respect de la liberté de la presse par le gouvernement serbe. Or de cela, les Serbes eux-mêmes en sont douloureusement conscients. De novembre 2024 à juin 2025, ils ont manifesté par centaines de milliers contre tous les abus et la corruption du gouvernement.
Ignoré des médias
Point d'orgue de ces manifestations, le rassemblement du 15 mars 2025 a été le plus important de l'histoire du pays, qui pourtant n'en est pas avare. Plus de 300'000 citoyens se sont rassemblés au centre de Belgrade et ont respecté un silence absolu pendant 16 minutes, une minute par victime de l'effondrement de l'auvent de la gare de Novi Sad, point de départ de ce mouvement.
À côté de ce mouvement de masse, les funérailles de Ratko Mladic font petit bras. Or, en 2024 et 2025, alors que des étudiants étaient gravement blessés ou emprisonnés, la presse mondiale est restée évasive. Épisodiquement, un article ou un reportage s'est fait l'écho d'un mouvement qui semblait défier le cliché serbe au point d'être invraisemblable. S'il est difficile d'en faire la recension exacte, il ne semble pas exagéré de souligner que la couverture médiatique de ces événements a été très largement inférieure à celle réservée aux obsèques de Mladic.
Ce ratage lamentable, médiatique autant que politique, n'est pas un hasard. Vae victis, une fois de plus. Les Serbes ont perdu, malheur à eux. Pour des longues décennies encore, ils seront sans cesse rappelés à leurs méfaits lors des guerres yougoslaves des années 1990. Leurs faits d'armes héroïques lors des deux guerres mondiales, leurs combats incessants pour plus de démocratie, tout cela semble pour toujours ignoré. La couverture médiatique de ce week-end, une fois de plus, en a offert une démonstration aussi attendue que dangereuse.
À la porte de l’Europe
Car la Serbie n'est pas une portion congrue. Elle reste le centre de gravité démographique, économique et géopolitique de toute la région. Et pourtant l'Europe persiste à en ignorer l'importance. Dans son fameux livre Le Monde d'hier, l'écrivain autrichien Stefan Zweig relate son expérience de l'entrée en guerre de son pays en juillet 1914. Le mot Serbie n'y est cité qu'une seule fois pour évoquer, à tort d'ailleurs, un différend commercial entre Vienne et Belgrade. Cette démonstration d'ignorance et de dédain, on la retrouve aujourd'hui dans le traitement médiatique et diplomatique réservé à Belgrade. Peu importe que l'empire des Habsbourg s'y soit suicidé.
Il existe une dynamique pourtant évidente, manifestée par tous les pays de la région qui ont depuis été intégrés dans l'Union européenne. Qu'il s'agisse de la Croatie, de la Roumanie ou de la Bulgarie, tous ces pays ont connu des améliorations considérables dans le fonctionnement de leurs institutions, de leur pluralité démocratique et de leur liberté de la presse. Dans tous ces pays, qui connaissaient des conditions semblables à la Serbie actuelle, la corruption a été combattue plus efficacement, et l'état de droit mieux respecté depuis leur entrée dans l'Union.
La Serbie est candidate à l'intégration européenne depuis 14 ans. Désillusionnés, le nombre de Serbes favorables à cette intégration est en net recul et risque bientôt d'être dépassé par ses opposants.
Plus on la tiendra à distance, plus on lui réservera un traitement médiatique biaisé et négatif, plus on rendra cette intégration impossible. Et plus la Serbie sera maintenue à l'écart, plus ses gouvernants pourront s'y comporter sans devoir rendre de comptes à personne, mater les rébellions, célébrer les criminels de guerre, et plus l'équilibre régional, précaire, sera menacé.


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