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La quasi-totalité de l’ancienne toile du stade olympique a été déchiquetée

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« Au Québec, on a une relation amour-haine avec le stade. Là, c’est une section amour, je dirais. »

Yves Plante vogue vers la voie maritime du Saint-Laurent. La main sur la barre de son voilier, les pieds sur le toit du Stade olympique. Oui, c’est la fameuse toile aux 20 000 déchirures qui permet à son bateau de ne pas prendre l’eau.

Le fondateur de Jeunes marins urbains a déjà équipé la coque de trois embarcations de ce type pour son organisme, qui offre des initiations gratuites à la voile.

Après avoir fait un prototype, on voyait que ça permettait de toucher des gens qu'on n'avait pas réussi à toucher jusqu'à maintenant, dit-il. On les entendait dire : “Oui, je veux faire de la voile et je vais faire de la voile sur le bateau qui est fait en toile du Stade.”

Au bord du fleuve Saint-Laurent, trois personnes sont debout sur un quai devant un petit voilier à deux mâts.

Yves Plante, fondateur de Jeunes marins urbains, en compagnie de ses chefs de bord pour la saison, devant son voilier à la coque en toile du stade olympique

Photo : Radio-Canada / Mathieu Prost

Son projet fait partie des 22 idées qui ont été retenues par l’équipe du Parc olympique de Montréal pour recycler les matériaux lors de la phase de démantèlement de l’ancienne toiture.

Héritage Montréal applaudit l’initiative.

Au-delà des termes patrimoniaux, c'est aussi une question environnementale : la réutilisation, le recyclage, énumère Taïka Baillargeon, directrice adjointe des politiques. On le fait pour la brique, on le fait pour différents matériaux de construction, donc le faire pour la toile, c'est une excellente idée.

Mais elle s’interroge aussi sur la séquence.

En avril 2024, deux mois après l’annonce du financement du chantier, un concours international d’idées est lancé : 80 000 $ en prix sont décernés, mais ni le projet coup de cœur du public (une installation flottante) ni les huit autres récompensés ne seront finalement réalisés.

Le Parc olympique avait d’emblée indiqué qu'il ne garantissait pas leur faisabilité.

Un rendu visuel du projet flottant.

Le projet FLOAT, lauréat du prix du public lors du concours international lancé par le Parc olympique en avril 2024 pour la réutilisation des matériaux.

Photo : Populous

À la mi-juin, les équipes cogitent avec le Centre de transfert technologique en écologie industrielle (CTTÉI) pour trouver des débouchés. Mais le temps presse.

Quelques jours plus tard, le 11 juillet, l’ancienne toile commence déjà à être retirée. Le calendrier du chantier force le Parc olympique a faire des choix.

Il a fallu développer l'intérêt et ensuite aller chercher les propositions de projets, explique Pierre-Emmanuel Billeau, le responsable de ce projet de revalorisation.

Ce processus-là a pris du temps et, malheureusement, ça ne s’emboîtait pas parfaitement avec l'échéancier de démantèlement. Donc, c'est là qu'il a fallu aller chercher des initiatives pendant le démantèlement.

Taïka Baillargeon rappelle qu’on évoque le remplacement de cette toile depuis son déchirement spectaculaire en 1999, quelques mois après son installation. Ce n'est pas nouveau. Ce n'est pas comme s’il n’y avait pas eu de temps pour planifier. Moi, j'ai l'impression que c'était un angle mort.

Heureux élus

Un marin sur le fleuve avec Montréal en arrière-plan.

Yves Plante, fondateur de Jeunes marins urbains, à la barre de son voilier en toile du stade olympique

Photo : Radio-Canada / Mathieu Prost

Jeunes marins urbains fait partie de la première vague de porteurs de projets intéressés par les matériaux.

Grâce à l’atelier avec le CTTÉI, Yves Plante fait valider son idée de construire des coques en toile du stade. Le surcyclage est presque total : l’armature de ses bateaux est faite de bois de frênes malades, abattus par la Ville de Montréal et Hydro-Québec.

Une autre créatrice a manifesté son intérêt pour de grandes quantités de toile. Nathalie Barbeau, à la tête d’Atelier 1142, la déclinera en une gamme de sacs et d'accessoires.

Mais il faudra attendre la fin de 2024 pour connaître la majeure partie des projets, issus d’un atelier de présentation des matériaux. Et, à ce moment-là, l’essentiel de la toile a déjà été déchiqueté depuis plusieurs mois.

Un sac blanc, ainsi qu'une trousse et un sac bleus devant le stade.

Nathalie Barbeau, d'Atelier 1142, propose une large gamme de sacs et d'accessoires réalisés avec la toile du Stade olympique de Montréal.

Photo : France Mars Studio

Dès l’été 2024, il a fallu se fixer des objectifs réalistes, explique Pierre-Emmanuel Billeau. On ne voulait pas récupérer de la matière pour rien et l'entreposer. On avait de la difficulté à jauger l'appétit des repreneurs.

On a récupéré 10 % de la toile blanche et 15 % de la toile bleue. On s'est dit : “Ça donne quand même de belles occasions pour faire des ombrières, pour concrétiser certaines idées sans toutefois prendre trop de risques par rapport à récupérer trop de matière et ne plus savoir quoi en faire.”

Héritage Montréal regrette de ne pas avoir été associé en amont à ce projet de revalorisation, comme l’organisme l’a été lors du démantèlement du pont Champlain.

Honnêtement, ce n'est pas acceptable qu'on n'ait que ce pourcentage-là, qu'on n'ait pas eu de grand plan et qu'on n'en connaisse pas nécessairement non plus les détails, estime Taïka Baillargeon. D'autant plus que c'est quand même les Québécois et les Québécoises qui ont payé pour cette infrastructure.

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Le reportage de Mathieu Prost

Refusés ou en attente

Au total, près de 20 % des projets qui ont été soumis ont été refusés ou placés sur une liste d’attente.

Jean-Philippe Roy (Yupedoo) voulait créer des jeux de société avec des matériaux patrimoniaux. Virginie Fleury (Protogear) avait besoin de cinq mètres carrés afin de confectionner des sacs sur mesure pour ingénieurs du son. Mathieu Bastien (Matsac) proposait une gamme de pochettes écoresponsables.

Ils ne remplissaient pas les critères de sélection mis en place pour favoriser les idées qui ont le plus d'impact social, qui ont vraiment une interaction avec la population, précise Pierre-Emmanuel Billeau.

Un chargé de projet du Parc olympique en entrevue devant la tour du stade.

Pierre-Emmanuel Billeau est responsable de l'initiative de revalorisation des matériaux de l'ancienne toiture pour le Parc olympique.

Photo : Radio-Canada

On va favoriser le projet ombrière par rapport à des projets où ça utilise une petite quantité, poursuit-il. Ça vient aussi jouer par rapport aux critères d'impact environnemental. Un projet qui fait de petites pièces, ça a un léger impact environnemental par rapport à un projet qui valorise un grand volume.

Jean-Philippe Roy, de Yupedoo, fait part de sa tristesse par rapport à cette initiative au goût d’inachevé.

De la colère aussi, parce que mon projet, ils pouvaient ne pas y croire, ajoute-t-il. Mais de jeter la toile plutôt que de la donner, quand tu sais que plein de monde en veut [...], je suis vraiment dans l'incompréhension, en fait. Je trouve ça très incohérent.

Officiellement, la toile déchiquetée n’a pas été jetée. Elle sert de recouvrement dans des centres d’enfouissement de la région de Montréal. Elle n’est donc pas catégorisée comme un déchet, mais plutôt comme une matière revalorisée, pour laquelle la redevance est trois fois moins élevée.

Taika Baillargeon en entrevue sur l'avenue du Mont-Royal à Montréal avec le stade olympique en arrière-plan.

Taïka Baillargeon est directrice adjointe des politiques à Héritage Montréal. Elle réclame un plan national pour veiller à la récupération des matériaux patrimoniaux.

Photo : Radio-Canada

Mea-culpa

Avec le recul, on aurait pu en garder plus, reconnaît Pierre-Emmanuel Billeau.

Mais ça aurait été un risque supplémentaire, précise-t-il. Il évoque les coûts de manutention et d’entreposage. Un argument incontestable pour Héritage Montréal, mais qui devrait mener à la naissance d’une politique plus globale.

Il y a un système à mettre en place pour faciliter le réemploi, la réutilisation des matériaux patrimoniaux, entre autres, reprend Taïka Baillargeon. On n'a pas vraiment de stratégie de démantèlement : ce qu'on voudrait garder, préserver, documenter ou comment mettre en valeur les matériaux qui restent et cultiver une certaine mémoire à travers eux.

Une coque de bateau et des rouleaux de toile blanche et bleue.

Des surplus de toile dans l'atelier où Jeunes marins urbains équipe la coque de ses voiliers avec la membrane blanche installée en 1998 au stade olympique.

Photo : Radio-Canada / Mathieu Prost

Yves Plante, informé de l’impasse dans laquelle se trouvent certains des autres projets, souhaite mettre à disposition une partie de ses surplus, mais le contrat du marin urbain avec le Parc olympique l’en empêche.

Une autre procédure administrative est censée permettre la passation au cours des prochaines semaines.

Une installation artistique

De cette relation amour-haine avec le stade, son histoire et ses matériaux, une artiste fera émerger un peu de douceur.

Des fleurs métalliques devant le mât du stade olympique.

L'installation artistique de Pavitra Wickramasinghe, réalisée avec les câbles de la toiture du stade olympique.

Photo : Generique Design

Pavitra Wickramasinghe va bientôt installer trois fleurs monumentales à l’ombre de la tour inclinée, assemblage des câbles de soutien de l’ancien toit.

Un pissenlit en acier au pied de ce stade, une allégorie de la résilience plutôt bien placée.

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