En 2015, le ministère de l’Intérieur lance Scribe — un logiciel censé révolutionner la rédaction des procédures pénales pour les policiers français. Dix ans plus tard, la Cour des comptes chiffre le fiasco à 257,4 millions d’euros. Six responsables viennent d’être condamnés à 18 000 euros d’amende au total. Et les policiers ont toujours besoin de 17 clics pour sauvegarder un simple fichier PDF.
Ce que vous allez apprendre
- Ce que devait faire Scribe — et pourquoi il n’a jamais vraiment fonctionné
- Comment 257,4 millions d’euros ont pu disparaître dans un projet informatique sans résultat probant
- Pourquoi la Cour des comptes a condamné six hauts fonctionnaires à une amende totale qui représente 0,007 % du préjudice
2015 : un logiciel miracle pour les enquêteurs
Le projet Scribe naît d’un constat simple et légitime. Le logiciel de rédaction des procédures pénales utilisé par la police nationale — le LRPPN — est jugé obsolète, lent et inadapté par les enquêteurs. Chaque procédure pénale exige une série de manipulations fastidieuses. La direction générale de la police nationale et le ministère de l’Intérieur décident de le remplacer.
L’ambition initiale est large : doter simultanément la police nationale et la gendarmerie d’un outil commun, moderne, capable de dématérialiser les procédures et d’améliorer l’interopérabilité entre les services. Le marché est confié à Capgemini, qui prend en charge non seulement le développement du logiciel mais aussi le choix de son architecture technique. Le déploiement devait être achevé fin 2019.
Une gouvernance chaotique documentée sur 500 pages
L’ordonnance de la Cour des comptes — 500 pages — détaille avec une précision implacable la succession de dysfonctionnements qui ont conduit au naufrage.
Premier problème documenté : la gendarmerie se retire rapidement du projet — décision qui réduit d’emblée l’ambition de mutualisation et prive le projet d’une partie de sa justification initiale. Sans la gendarmerie, Scribe n’est plus un outil commun mais un logiciel exclusivement policier, dont le coût unitaire explose mécaniquement.
Deuxième problème : les responsabilités sont diluées. La Cour des comptes pointe des « responsabilités diluées », un « suivi budgétaire défaillant » et « neuf décisions stratégiques contestables » qui ont contribué, chacune à leur niveau, à l’aggravation du fiasco. Elle qualifie l’ensemble de « faute collective grave » — ce qui illustre précisément pourquoi il est si difficile de désigner un seul coupable.
Troisième problème : les choix techniques de Capgemini. Le prestataire, chargé à la fois du développement et du choix de l’architecture, se retrouve dans une situation de conflit d’intérêt structurel. La Cour pointe des « irrégularités comptables significatives » et l’attribution contestable d’un marché public d’assistance au prestataire lui-même.
Le résultat : 17 clics pour sauvegarder un PDF
Après six années de développement et des dizaines de millions dépensés, Scribe est abandonné en 2021. Mais le terme « abandonné » mérite d’être nuancé : le logiciel a bien été partiellement déployé. Le problème, c’est qu’il est resté « toujours inadapté aux réalités des fonctionnaires de police » selon la formulation exacte de la Cour des comptes.
Le détail le plus révélateur de l’échec est aussi le plus concret : il faut pas moins de 17 clics pour enregistrer un fichier au format PDF dans Scribe. Un logiciel censé simplifier le travail des enquêteurs a rendu certaines tâches plus complexes qu’avant.
En 2022, une relance complète du projet est décidée sous le nom XPN. En février 2025, Le Monde révèle que ce successeur est lui aussi sur le point d’être abandonné. Une commission d’enquête parlementaire est déposée à l’Assemblée nationale en mars 2025 — signée par des dizaines de députés. La mise en service d’XPN n’est désormais pas prévue avant 2029.
257 millions d’euros : ce que cache ce chiffre
Le coût global du fiasco Scribe évalué à 257,4 millions d’euros par la Cour des comptes mérite une explication. Ce chiffre ne représente pas uniquement les coûts de développement versés à Capgemini. Il intègre un périmètre bien plus large : les missions d’appui externes, les frais de maintenance de l’ancien système LRPPN qui aurait dû être remplacé, et surtout le coût du temps perdu par des milliers d’enquêteurs contraints d’utiliser pendant des années un outil défectueux.
La Cour des comptes distingue ce chiffre global du préjudice financier direct retenu dans la procédure judiciaire : 30,21 millions d’euros. C’est sur cette base — et non sur les 257 millions — que les sanctions ont été calculées. La juridiction financière reconnaît elle-même qu’il est « impossible de déterminer précisément » quelle part du préjudice est imputable à chaque responsable.
Six responsables, 18 000 euros d’amende : le calcul qui choque
L’ordonnance de la chambre du contentieux de la Cour des comptes, rendue le 16 octobre 2025 et dévoilée par Le Monde le 2 décembre 2025, condamne six personnes pour leur rôle dans le fiasco Scribe :
- Deux anciens directeurs généraux de la police nationale
- Deux anciens secrétaires généraux du ministère de l’Intérieur
- Un conseiller « technologies » de la police
- Un ancien général de gendarmerie, chef du Service des technologies et des systèmes d’information de la sécurité intérieure (STSI²)
Le montant total des amendes prononcées : 18 000 euros. Soit 0,007 % des 257 millions engagés dans le projet. Soit moins qu’un mois de salaire d’un commissaire divisionnaire.
La Cour justifie ce montant par l’impossibilité d’identifier un responsable unique dont les décisions auraient constitué « la cause principale du fiasco » — les différents manquements formant selon elle « un ensemble indissociable ». Une « faute collective grave », donc, mais des sanctions individuelles symboliques.
Ce que ce fiasco révèle
L’affaire Scribe s’inscrit dans une série noire des projets informatiques de l’État français. Elle suit l’abandon de Louvois — le logiciel de paie des militaires qui avait coûté 157 millions d’euros et versé des soldes erronées à 160 000 soldats — et précède SIRHEN, le système de gestion des ressources humaines de l’Éducation nationale abandonné en 2018 après 400 millions dépensés pour 2 % des agents couverts.
Dans chacun de ces cas, le même constat : une gouvernance insuffisante, des prestataires privés en position trop dominante, des responsabilités trop diluées pour permettre une imputabilité réelle — et des sanctions si faibles qu’elles ne constituent aucune dissuasion pour les décideurs futurs.
La vraie question posée par les 18 000 euros d’amende pour 257 millions de préjudice n’est pas juridique. Elle est politique : comment faire en sorte que les responsables de tels fiasques aient une raison concrète d’éviter qu’ils se reproduisent ?


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