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La Corée du Nord a terminé la façade de sa tour de 330 mètres en 2011 : ce qui empêche encore d’y dormir n’est ni le verre ni l’argent

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Il existe des monuments qui racontent une réussite éclatante, et d’autres qui témoignent, malgré eux, d’un échec magistral. À Pyongyang, un immense triangle de béton et de verre appartient clairement à la seconde catégorie. Vu du ciel, il ressemble à une fusée prête à décoller ou à une pyramide futuriste tout droit sortie d’un film de science-fiction. Pourtant, derrière cette silhouette qui domine la capitale nord-coréenne depuis près de quarante ans se cache l’un des projets architecturaux les plus surréalistes de l’histoire moderne, un gratte-ciel achevé en apparence, mais totalement vide en réalité.

À retenir

  • L'hôtel Ryugyong, lancé en 1987 par rivalité avec la Corée du Sud, a vu sa structure interrompue de 1992 à 2008 après la perte du soutien financier soviétique
  • La façade en verre a été achevée le 14 juillet 2011 grâce au groupe égyptien Orascom, mais l'aménagement intérieur promis pour 2012 n'a jamais eu lieu
  • Achever entièrement les 360 000 m² d'intérieur coûterait environ 5 % du PIB nord-coréen, rendant ce gratte-ciel de 330 mètres toujours vide, hormis sa façade équipée de LED depuis 2018.

Une pyramide de béton plantée au cœur de Pyongyang

Impossible de la manquer lorsqu’on se promène dans la capitale nord-coréenne : l’hôtel Ryugyong s’élève à 330 mètres de hauteur, répartis sur 105 étages, ce qui en fait sans conteste le plus haut bâtiment du pays. Sa forme pyramidale, aux arêtes acérées, tranche radicalement avec le reste du paysage urbain, composé principalement d’immeubles gris et austères hérités de l’époque soviétique. Ce gigantisme n’a rien d’un hasard : il s’agissait à l’origine d’affirmer, aux yeux du monde entier, la puissance et la modernité du régime nord-coréen.

Mais ce colosse architectural cache un paradoxe troublant. Si sa façade est aujourd’hui achevée, brillante, presque futuriste avec ses jeux de lumière, l’intérieur du bâtiment demeure, lui, à l’état de coquille vide. Ni chambre équipée, ni réception, ni couloir aménagé : le Ryugyong n’a jamais accueilli le moindre client depuis le lancement du chantier. Un comble pour ce qui devait être le fleuron hôtelier de la Corée du Nord.

1987-1992 : la course folle contre un hôtel de Singapour

L’histoire de ce chantier commence par une rivalité, presque une piqûre d’orgueil. En 1987, le régime de Kim Il-sung apprend qu’une entreprise sud-coréenne vient d’ériger à Singapour un hôtel spectaculaire, symbole de réussite économique et de modernité. Pour le pouvoir nord-coréen, il est hors de question de laisser son rival du Sud rafler la vedette sur la scène internationale. La réponse ne se fait pas attendre : le 28 août 1987, les travaux du Ryugyong démarrent, avec l’ambition affichée de construire l’un des plus hauts hôtels au monde.

La structure grimpe alors à une vitesse impressionnante et atteint sa hauteur définitive dès 1992. Mais le rêve tourne court. L’effondrement de l’URSS en 1991 prive brutalement la Corée du Nord de son principal partenaire commercial et de ses sources de financement. Sans matériaux, sans budget, sans perspective claire, le chantier s’arrête net. Pendant seize longues années, entre 1992 et 2008, la carcasse de béton brut reste figée dans le ciel de Pyongyang, dépourvue de fenêtres, de finitions, presque comme une ruine avant même d’avoir existé. Les habitants de la capitale s’habituent alors à ce triangle inachevé, surnommé par certains observateurs étrangers l’un des plus grands échecs architecturaux de la planète.

2011, la façade brille enfin, mais l’intérieur reste un vide sidéral

Il faudra attendre 2008 pour qu’un nouvel acteur s’invite dans cette histoire hors norme. Le groupe égyptien Orascom accepte de reprendre les travaux, en échange d’un avantage de taille : le monopole sur le réseau de téléphonie mobile nord-coréen. Un accord gagnant-gagnant, du moins sur le papier, qui permet enfin au chantier de sortir de sa longue léthargie.

Le 14 juillet 2011, l’extérieur du bâtiment est officiellement achevé. Verre, façade lisse, silhouette impeccable : de loin, l’hôtel Ryugyong ressemble enfin à ce gratte-ciel futuriste imaginé près d’un quart de siècle plus tôt. L’aménagement intérieur, portant sur pas moins de 360 000 mètres carrés, est alors annoncé pour février 2012. Mais cette échéance ne sera jamais tenue. Aucune chambre, aucun étage, aucun espace commercial ne verra le jour à l’intérieur de la structure. Le bâtiment reste, à ce jour, une enveloppe magnifique sans le moindre contenu.

Depuis 2018, une partie de la façade a toutefois trouvé une utilité inattendue : elle a été équipée de plus de 100 000 LED, transformant l’édifice en un gigantesque écran urbain. Spectacles lumineux, animations géométriques et messages de propagande s’y affichent régulièrement, visibles depuis une bonne partie de Pyongyang. Une manière habile de donner une seconde vie, presque publicitaire, à un projet qui n’a jamais rempli sa fonction première.

Ce que révèle ce gratte-ciel fantôme sur la Corée du Nord

Pourquoi ne pas simplement terminer le travail, pourrait-on se demander. La réponse tient en un chiffre qui donne le vertige : selon les estimations relayées par Business Insider, achever intégralement le Ryugyong représenterait environ 5 % du PIB total du pays. Une somme colossale, totalement disproportionnée par rapport aux ressources d’une économie déjà fragilisée par des décennies de sanctions internationales et d’isolement diplomatique.

Ce gratte-ciel devient alors bien plus qu’un simple projet hôtelier avorté. Il agit comme un miroir grossissant des contradictions du régime nord-coréen : d’un côté, la volonté farouche d’afficher une modernité éclatante face au reste du monde ; de l’autre, l’incapacité structurelle à financer les projets les plus ambitieux jusqu’à leur terme. En 2026, soit près de quarante ans après le lancement du chantier, l’hôtel Ryugyong demeure inoccupé, planté au milieu de Pyongyang comme un symbole figé dans le temps, à la fois vitrine et aveu d’impuissance.

Cette tour, que l’on pourrait facilement confondre avec un décor de film à gros budget, illustre finalement à merveille le fossé qui peut exister entre l’image que veut projeter un pays et la réalité de ses moyens. Verre, béton, LED dernier cri : tout y est, sauf l’essentiel, à savoir la moindre présence humaine dans ses murs. Alors, la prochaine fois que vous verrez une photo de cette pyramide illuminée trônant dans le ciel nocturne de Pyongyang, souvenez-vous que derrière cette façade impressionnante ne se cache, pour l’instant, qu’un vide silencieux, à la mesure des ambitions qui l’ont fait naître.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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