21.09.26 - 08:45
Wang Xiang. Madame la Directrice Zhang, bonjour. Je suis bien arrivée à Genève. J’ai déposé ma valise à l’hôtel. La chambre n’est pas encore prête, je vous écris du hall, où j’ai trouvé une prise et un fauteuil. Vous aviez raison: rien ne vaut l’expérience du terrain pour comprendre une région. Je vous livre ici mes premières impressions.
Zhang Li. Xiao Wang, je suis heureuse de te savoir bien arrivée. Envoie-moi régulièrement tes observations, tant qu’elles sont fraîches. Ne te limite pas aux entretiens et aux rapports: ce qui te surprend dans la vie quotidienne nous intéresse aussi, au desk DACH. Et pense bien à joindre tous les documents que tu trouveras utiles. Nous ferons depuis ici une synthèse avec notre nouveau module DeepSeek intégré.
Wang Xiang. Merci, Directrice Zhang. Tout d’abord, l’aéroport est vraiment petit – j’ai d’abord cru que nous étions arrivés dans une annexe. Il y a bien du verre et de l’acier qui annoncent un pays riche, ainsi que des publicités pour des montres de luxe, mais tout se termine beaucoup plus vite que prévu! À l’aéroport de Beijing-Daxing, j’aurais encore été en train de chercher le début du trajet.
Au contrôle des passeports, on m’a demandé le motif et la durée du séjour. J’avais préparé mon dossier de mission et la réservation de l’hôtel – je crois que j’étais plus pressée de les présenter que l’agent de les lire. Ensuite, ma valise récupérée – c’était assez lent, mais j’avoue que je manque peut-être de patience –, j’ai suivi la sortie «Rien à déclarer», et personne ne m’a demandé d’ouvrir mes bagages. Je me suis retournée pour vérifier que je n’avais pas sauté une étape. C’est vraiment étonnant, cette absence de personnel aux points de passage. On dirait qu’ici, les autorités font confiance aux gens.
J’ai voulu vous envoyer un premier message depuis l’aéroport. Mais pour obtenir le wi-fi gratuit, il fallait recevoir un SMS, et le code ne m’est jamais arrivé. Une borne permettait aussi de scanner la carte d’embarquement. Je l’ai alors ressortie du fond de mon sac, où je venais de déplacer les documents devenus inutiles. Apparemment, nous n’avons pas la même logique de l’ordre des choses ici – le voyage est vraiment un apprentissage de chaque instant.
Après avoir vainement cherché une personne en uniforme pour me renseigner sur l’achat de carte SIM, j’ai fini par me rendre dans une boulangerie. On m’a indiqué qu’il fallait que je m’adresse au bureau de change. Il y a sans doute une logique à vendre les deux au même endroit: pour commencer à comprendre un pays, il faut sa monnaie et une connexion. Sauf qu’au guichet de change, le prix demandé par l’employé pour une carte valable 15 jours m’a paru si exorbitant que j’ai préféré remettre cet achat à plus tard: 40 francs pour quinze jours! J’ai converti, c’est plus du double de ce qu’on paie pour une SIM à l’aéroport chez nous, l’équivalent de presque cinq mois de mon forfait téléphonique personnel. Cela m’a paru excessif. J’ai préféré me renseigner sur la validité de ce prix avant d’engager cette dépense.
J’ai donc utilisé le wi-fi pour charger la carte de mon trajet jusqu’à l'hôtel, et je me suis mise à chercher le train pour le centre-ville de Genève.
Le modèle des Lettres persanes
Pour cette «Exploration», la rédaction s’est inspirée des Lettres persanes de Montesquieu. Nous avons mis en scène une jeune consultante chinoise fictive, envoyée faire un tour de Suisse par son cabinet de Pékin pour percer le secret d’un pays au sommet des classements mondiaux de prospérité, de gouvernance et d’innovation.
Mais Wang Xiang, de Genève à Zurich, en passant par le Valais, Berne ou Bâle, découvre tout autre chose. Elle parle avec des experts, prend le train dans des gares saturées et n’observe que des freins. Elle écrit à sa supérieure, Zhang Li, pour faire part de son étonnement.
Le contenu alterne entre les messages imaginaires des deux femmes sur WeChat, dont le ton subjectif permet de poser des questions provocantes, et des pièces jointes rigoureuses, écrites par des journalistes reconnus, à partir de faits documentés et d’interviews de terrain.
Le tableau proposait des villes beaucoup plus éloignées, comme Lausanne et Zurich, mais cela ne m’a pas aidée à comprendre lequel de ces trains pouvait m’emmener à sept minutes d’ici. Un homme m’a dit: «Tous.» Je lui ai montré de nouveau le nom de la gare «Cornavin». Il a répété : «Tous.» Il avait raison. Mais j’aurais préféré qu’un panneau me le dise aussi.
Le trajet a effectivement duré sept minutes. C’est excellent. Je tiens à le noter, parce que vous allez trouver la suite moins favorable.
À Cornavin, je suis descendue au milieu d’un flot de voyageurs. L’escalier absorbait les gens moins vite que le train ne les déposait. J’ai attendu, ma valise contre les jambes. Sur le quai d’en face, une autre rame déversait déjà ses voyageurs.
Puis j’ai cherché le tram. J’ai suivi une flèche, traversé un passage, retrouvé la lumière et compris que je n’étais pas là où mon plan m’indiquait d’aller. Il y avait des rails, des autobus, plusieurs endroits où patienter et beaucoup de personnes qui savaient manifestement lequel choisir. La signalétique doit sembler très claire à ceux qui connaissent déjà le trajet.
Puis, j’ai cherché le début de la file. Il n’y en avait pas. Les voyageurs formaient de petits groupes qui se déplaçaient à l’approche des portes. Un homme est passé devant ma valise, une femme derrière moi, puis j’ai compris que nous attendions tous la même chose. J’ai vraiment été très surprise du manque d’organisation et de discipline de la population locale, et il me semble que cela contribue beaucoup à la sensation d’être à l’étroit, même s’il y a beaucoup moins d’habitants ici. Sur ma ligne à Beijing, aux heures de pointe, je sais au moins où me mettre et personne ne me bouscule.
Madame la Directrice Zhang, je passe maintenant à la mission que je suis venue accomplir ici: comprendre comment la Suisse investit dans son avenir. À ma grande surprise, j’ai déjà trouvé dans la presse locale un article polémique sur la question des investissements.
Nous avions déjà remarqué, en effet, que le pays était particulièrement peu endetté: la dette de la Confédération avoisine 15% du PIB – et je rappelle ici pour comparaison que ce taux avoisine 40% pour le Bund allemand, 94% pour la France, 131% pour l’Italie et 98% pour le gouvernement fédéral des États-Unis – j’ai choisi délibérément les chiffres comparables des administrations centrales, sans tenir compte de l’endettement des cantons suisses, des Länder allemand ou des États d’Amérique.
L’article que je vous joins formule une difficulté que notre documentation préparatoire m’avait laissée sous-estimer: ce petit pays très prospère s’est doté d’un article constitutionnel qui l’oblige à l’équilibre budgétaire, mais avec une conception qui semble aujourd’hui beaucoup trop restrictive aux yeux de nombreux économistes.
Cela semble expliquer pourquoi, aujourd’hui, les différentes régions qui constituent ce très petit pays se disputent comme des affamés des investissements ferroviaires qui semblent partout nécessaires: n’est-ce pas normal, dans un pays qui affiche une telle croissance économique, que l’État investisse dans les infrastructures de mobilité pour s’aligner aux besoins d’une population qui augmente?
Qui sont Wang Xiang et Zhang Li?
Wang Xiang a 31 ans, vient de Baoding et a étudié à l'Université du Hebei. Elle est titulaire d’un MPA, un Master en adminstation publique. Elle travaille comme consultante au sein du Beijing Public Investment Research Bureau (BPIRB), une filiale du Beijing International Public Administration Consultancy (BIPAC), un organisme de recherche public-privé qui emploie 12’567 personnes dans le monde. Elle occupe un poste de «junior international research analyst».
Sa supérieure hiérarchique s’appelle Zhang Li. A 48 ans, elle est «head of DACH research», et dirige une équipe de 87 analystes spécialisés dans la région Allemagne-Autriche-Suisse.
En Chinois, il est d’usage que les supérieurs hiérarchiques appellent les collaborateurs “junior” par leur nom de famille, précédé de 小 (Xiao), qui signifie «jeune», sans que cela soit infantilisant. L’usage veut aussi que les supérieurs tutoient leurs collaborateurs, et que ces derniers vouvoient les premiers.
Xiang a été envoyée en voyage d’étude en Suisse, alors qu’elle travaille déjà depuis 3 ans au desk DACH. C’est son premier travail de terrain. Elle connaît la Suisse sur le plan théorique, s’imagine un pays de cocagne, mais découvre l’envers du décor au cours de ce voyage en train de 12 jours.
Les différents documents que j’ai lus dans l’avion semblent aussi démontrer que les projets d'adaptation aux canicules, à la sécheresse et aux catastrophes naturelles sont ici quasiment inexistants, alors que le pays a déjà commencé à subir ces conséquences il y a plusieurs années déjà.
Autres constats qui semblent relever de l’absence d’investissement confédéral: l'accès à l'internet à haut débit – comme je l’ai constaté à l’aéroport – est l'un des plus chers au monde, et aussi, très inéquitable pour les régions périphériques; la transition énergétique, qui relève pourtant d'un engagement politique international, a été déléguée au bon vouloir d'un marché fragmenté; et la cybersécurité du pays, comme nous le savons bien, est un objet de plaisanterie chez nous...
Pourquoi la Suisse peine-t-elle autant à investir dans le bien commun et dans l'avenir de ses enfants? Manque-t-il une banque de développement comme en Allemagne, ou des fonds d’investissement dédiés? Dans le débat politique, d’aucuns plaident pour une modification de la mission de la Banque nationale, apparemment assise sur un bilan faramineux. D’autres estiment qu’il s’agit de blocages politiques, culturels ou même idéologiques. J’ai même pu lire sur certains sites spécialisés que cela pourrait tenir au fédéralisme, à la souveraineté cantonale, aux limites de la péréquation financière, voire au système politique de milice…
Quatorzième économie de l'OCDE, troisième en termes de PIB par habitant après le Luxembourg et l’Irlande, «la Suisse a un problème de dette: elle n'en a pas assez!», résume Cédric Tille, l'un des quatre économistes interrogés dans cet article.
Je vous transmets l’article, qui répond à plusieurs des questions ci-dessus. Je vous serais reconnaissante de me dire si cette piste vous paraît pertinente pour la suite de la mission. Pour l’instant, je ne comprends pas encore comment un pays peut être aussi riche et paraître aussi inquiet à l’idée de dépenser.
Pièce jointe: un article de Rinny Gremaud
«Et si la dette était une bonne chose?»
Quatre économistes s'accordent à dire que la Suisse a une conception trop étriquée du frein à l'endettement, ce qui va nuire aux générations futures. Il existe pourtant des outils financiers qui permettraient à ce petit pays riche d'investir intelligemment dans son avenir.
Jean-Pierre Danthine, professeur honoraire de l’EPFL et de l’Université de Lausanne où il a enseigné la macroéconomie et la finance. Il a été membre de la direction générale de la Banque nationale suisse de 2010 à 2015, puis vice-président de cette direction à partir de 2012.
Ugo Panizza, professeur d’économie internationale au Geneva Graduate Institute, est titulaire de la chaire Pictet en finance et développement. Spécialiste de la dette souveraine, de la finance internationale et des banques, il a notamment dirigé l’unité d’analyse de la dette et de la finance de la CNUCED.
Sergio Rossi, professeur ordinaire à l’Université de Fribourg, est titulaire de la chaire de macroéconomie et d’économie monétaire. Ses recherches portent sur les questions monétaires et financières, notamment la politique monétaire, les crises et les systèmes de paiement.
Cédric Tille, professeur d’économie internationale au Geneva Graduate Institute, a été économiste à la Réserve fédérale de New York. Il travaille notamment sur les monnaies, les mouvements de capitaux et la transmission internationale des fluctuations économiques.
1. À l'heure actuelle, comment la Suisse fait-elle pour investir dans de grands projets nationaux?
Deux dispositifs sont souvent cités en exemple: le Fonds pour les infrastructures ferroviaires (FIF) et le Fonds pour les routes nationales et le trafic d’agglomération (FORTA), alimentés par des recettes fiscales affectées.
Pour le rail, c'est une combinaison d'impôts généraux, de contributions cantonales et de taxes routières. Pour les routes, ce sont des prélèvements liés aux véhicules et aux carburants. Les deux fonds financent les investissements, l’entretien et l’exploitation.
Mais quid des autres investissements pour le bien commun? «Tout le reste doit être financé par le budget ordinaire de la Confédération ou au niveau cantonal, explique Ugo Panizza. Et c'est un problème, parce que le mécanisme de frein à l'endettement requiert un équilibre budgétaire sur la durée d'un cycle économique. Il n'y a pas de distinction faite entre les investissements à long terme, comme des équipements durables, et les dépenses de fonctionnement ordinaires, comme les salaires des fonctionnaires.»
D’autres pays, comme le Royaume-Uni, requièrent aussi un budget courant équilibré, mais autorisent l’emprunt pour les investissements à long terme, notamment par l'émission d'obligations – des tranches de dette publique vendues sur les marchés financiers, versant des intérêts annuels et remboursées à l’échéance.
Plus l'économie d'un pays est réputée stable et croissante, plus il peut emprunter à bas coût sur les marchés. Les bons du Trésor américain, par exemple, ont longtemps été considérés comme des investissements stables et rentables, et même s'il y en a beaucoup sur les marchés (le pays est très endetté), les investisseurs en redemandent, notamment les caisses de retraite.
Les obligations de la Confédération sont aussi très demandées: les fonds de pension suisses, entre autres, en achèteraient volontiers davantage, mais peu sont en circulation.
La Confédération émet chaque année des obligations pour financer ses besoins de trésorerie à long terme et renouveler les emprunts arrivant à échéance. Pendant la pandémie de Covid-19, par exemple, les émissions ont servi à couvrir les besoins supplémentaires de financement.
2. Qu'est-ce qui empêche la Suisse de s'endetter pour investir dans son avenir?
Le frein à l’endettement est la première explication avancée. «La Constitution fédérale oblige la Confédération à équilibrer les dépenses ordinaires avec les recettes ordinaires durant un cycle économique, détaille Sergio Rossi. Si cette année les choses vont mal, on accepte un déficit. Mais l’année suivante ou celle d’après, il faut que la situation soit renversée. Seulement, cette règle budgétaire ne considère pas correctement les dépenses d’investissement dont les rendements ne sont pas financiers mais bénéficieront aux générations futures, pour le bien commun.»
Cédric Tille estime pour sa part que «le mécanisme de frein à l'endettement est une très bonne idée, mais en Suisse, nous en avons une interprétation trop restrictive. On en fait une obligation de stabilité budgétaire en valeur absolue, donc en francs. Mais, d’un point de vue économique, la dette en francs ne veut rien dire. Il faut la penser par rapport à la taille économique du pays. Aujourd'hui, le taux d'endettement de la Confédération, par rapport au PIB, est extrêmement bas. On pourrait très bien viser un taux d’endettement, disons de 20-30% du PIB, à long terme.» Cela reste un frein, mais il est exprimé en proportion de la production économique, ce qui semble plus logique.
Également partisan du principe du frein, Jean-Pierre Danthine y voit pourtant un handicap: «Le frein à l’endettement est un outil extrêmement utile. Regardez la France où, pour des tas de raisons, parce que l'essence est trop chère, ou que sais-je, on veut toujours dépenser plus. Ce n’est pas justifié. Il faut gérer son budget correctement, avoir une certaine discipline. Cela nous a extrêmement bien réussi en Suisse. Mais tellement bien que le frein à l'endettement est devenu un tabou: on n’y touche pas!»
«Tabou». Voilà un mot qui n'appartient pas au lexique économique, mais renvoie à la psychologie et à la culture. Cédric Tille y voit même une «sorte d’idole à laquelle il ne faut surtout pas toucher». Selon lui, «ce qu’il faut dépasser, c’est cette idée que "dès qu’on s’endette, ça va déraper". La prudence, c’est bien. Être tétanisé par la peur, ça l’est moins.»
Vous connaissez «le bon père de famille»? Celui qui tient les cordons de la bourse confédérale et hante notre corps politique? Le voilà couché sur le divan.
«C'est ironique à dire de nos jours, mais la Suisse a été pauvre historiquement, analyse Cédric Tille. Elle n’est devenue riche qu’au début du 20e siècle. Vous me direz, ça fait plus d’un siècle. Mais il est resté cette mentalité: "Attention, pas de folies, on ne sait jamais!" Quand on présente un grand projet à des Suisses, leur première réaction, c’est: "Combien est-ce que cela va coûter?" C’est bien, mais après, il ne faut pas rester bloqué là-dessus. Dans les années 1990, la dette a dérapé avec une forte augmentation. C’est pour ça qu’on a créé le frein à l’endettement. Mais c’était une décennie de faible croissance. Maintenant que cette bataille a été gagnée il y a un tiers de siècle, il faut se demander: comment recalibrer, puisque l’environnement a changé?»
3. Adaptation climatique, transition énergétique, transformations numériques, cybersécurité: comment financer la Suisse de demain?
«Il faudrait mettre sur pied un fonds d’investissement public, propose Sergio Rossi. On pourrait imaginer un "fonds suisse pour les investissements stratégiques", notamment dans les domaines de la résilience, de l’économie verte et de la durabilité, voire de la digitalisation de la société. Les cantons seraient chargés de proposer des projets, qui seraient approuvés au niveau fédéral. On pourrait aussi imaginer un modèle à deux niveaux, avec une banque d'investissement, à laquelle le fonds serait confié, et dont la mission et les objectifs seraient définis au niveau politique. Avec une affectation des fonds à un horizon de vingt, trente ou quarante ans, elle serait chargée d'évaluer et d'allouer les investissements.»
C'est aussi ce que suggère Ugo Panizza: «Si on décide d'assouplir le frein à l'endettement, il faut avoir les moyens de s'assurer que la dette servira à un investissement valable, aux sens financier et socio-économique. Il faut une institution qui évalue les projets. La solution qui consiste à développer un fonds dédié, comme pour le rail, présente la difficulté d'y associer des recettes, et ce n'est pas la solution la plus facile.» Mais pour prévenir les catastrophes naturelles, quelles recettes prévoir, et qui accepterait de payer?
L'Allemagne, par exemple, s'est dotée d'une banque publique d'investissement, la KfW, qui finance notamment les infrastructures, la transition énergétique, le logement, l’innovation et les entreprises, pour le compte de l’État fédéral et des Länder. Notre grand voisin du nord a aussi créé en 2025 un Fonds spécial pour les infrastructures et la neutralité climatique, doté de 500 milliards d’euros, financés par l’emprunt, pour des investissements supplémentaires sur douze ans.
«L’Allemagne était dans une situation proche de la nôtre, avec un frein à l’endettement, commente Jean-Pierre Danthine. Elle se trouve dans une situation qu’elle considère comme catastrophique pour les investissements d’infrastructure et de défense. La conviction politique a alors été que, dans ces cas précis, il est justifié de contourner – un mot qu’ils ne voudraient peut-être pas utiliser – ou de compléter le frein par un fonds. C’est une réflexion qu’il me paraît utile d’entamer en Suisse. La rentabilité n’est certainement pas financière, mais elle peut être existentielle. Il y a donc de bonnes raisons d’y réfléchir. Mais l'urgence ne crée pas les conditions idéales. On fait toujours mieux d'y réfléchir avant, sinon, on laisse les problèmes aux générations futures.»
Alors, fonds dédié, banque d'investissement, les deux ensemble ou tout autre chose? «Fondamentalement, il n'y a pas vraiment de différence, estime Cédric Tille. À la fin, il s'agit de dette souveraine, et l'objectif est donné au niveau politique. Après, ce sont des questions d'implémentations techniques.»
Mais, tout comme Sergio Rossi, Jean-Pierre Danthine complète la réflexion au sujet d'une banque d'investissement: «Si elle permet de mélanger du capital privé et du capital public, cela peut être une excellente idée. Pour certains investissements, les caisses de pensions et les assurances seraient heureuses de participer, mais elles ont besoin d’un petit coup de main: le risque est trop élevé par rapport au rendement. L’intervention de l’État peut être le petit déclencheur qui fait que l’argent privé complète l’argent public.»
4. Et la BNS dans tout ça? N'est-elle pas assise sur une montagne d'argent?
«La Banque nationale a un très gros bilan, mais quasiment entièrement en devises étrangères, explique Jean-Pierre Danthine. Ce ne sont pas des francs suisses. Elle ne peut pas les rapatrier en francs suisses, parce que cela ferait monter le franc: c’est de la politique monétaire. Il est exclu que cet argent soit utilisé pour des investissements en Suisse. Ce n’est simplement pas possible.»
Cédric Tille complète: «Depuis 2008, les investisseurs ont décidé de se réfugier dans le franc suisse. Cela a fait monter la valeur du franc. La BNS a donc racheté des actifs en dollars, en euros et autres, et pour ce faire, crée des francs suisses. Elle a accru la taille du bilan et pris le risque de change que le privé ne voulait plus prendre. Cela s’est fait dans le cadre de son mandat de stabilité des prix. La BNS, comme banque centrale, n’a pas un mandat d’investissement à long terme, ce n’est pas sa tâche.»
Sergio Rossi souligne toutefois la dimension idéologique de cette conception du mandat: «Aujourd'hui, la BNS a l'interdiction d'acheter les obligations de la Confédération sur le marché primaire. Parce que, du point de vue monétariste de l'école de Chicago, cela consisterait à faire marcher "la planche à billets" pour financer le déficit public et serait source d'inflation. Dire que la banque centrale doit être complètement indépendante de la politique est une forme de pensée unique. Une banque centrale qui achète de la dette publique, cela peut aussi permettre de relancer l’activité économique.»
Quoi qu'il en soit, même Sergio Rossi ne privilégie pas un changement de mission de la BNS pour financer des investissements. Ugo Panizza résume: «Je laisserais la Banque nationale en dehors de cela.»
5. Et si on se mettait à penser que la dette est une bonne chose?
Comme le relève Sergio Rossi, «en allemand, le mot Schuld – la dette – signifie quelque chose de mauvais: ich bin schuldig, je suis coupable, je dois me repentir ou être sanctionné...»
Et voilà notre «bon père de famille» qui rentre chez lui la tête basse.
Heureusement, Cédric Tille voudrait lui remonter le moral: «On ne le dit pas assez: la dette publique est une forme d’infrastructure. Beaucoup d’investisseurs veulent un actif en francs suisses sans risque, comme les obligations de la Confédération. Aujourd'hui, notre pays emprunte à un peu plus de 0,5% à dix ans, ce qui est incomparablement bas. Qu’est-ce que cela veut dire? Les marchés disent à la Suisse: "Nous avons besoin de cet actif." Si l'on appelle "infrastructures" les dispositifs mis en place par un gouvernement au nom d'une utilité publique, alors la création d'un actif financier sûr, avec un certain volume et suffisamment liquide, est une infrastructure.»
Et d'ajouter que «même si on n’avait rien à financer dans l'immédiat, il y aurait quand même cette bonne raison de fabriquer de la dette: amener sur les marchés financiers un actif dont tout le monde a besoin.»
6. Et si on créait un fonds souverain?
Dans la foulée de ce retournement conceptuel, Cédric Tille embraye: «Depuis plusieurs années, je dis qu'il faudrait créer un fonds souverain en Suisse. En le finançant par la dette. Nous n'avons pas de pétrole, mais nous avons un actif intangible d'une très grande valeur: la confiance du monde entier. En émettant des obligations souveraines, on peut rentabiliser cette confiance en empruntant à bas coût, puis en réinvestissant ailleurs. De tels investissements sont ce que fait le fonds souverain de Singapour par exemple, ou d'autres, qui adoptent une perspective à très long terme, avec des rendements en conséquence.»
Endettez-vous, ça vous rapportera. Mais peut-être avons-nous déjà perdu le «bon père de famille» qui hante les Chambres fédérales. Est-il capable d'entendre un tel raisonnement contre-intuitif? «Le Parlement doit quand même traiter de sujets compliqués, donc j’ose espérer qu’il puisse comprendre, estime Cédric Tille. Après, on pourrait me répondre qu’il y a toujours un risque que l’investissement ne fonctionne pas, et qu’on préfère ne pas le prendre. Je peux entendre cela, mais il faut avoir conscience que l'inaction a aussi un coût.»
7. Et si on ne faisait rien du tout?
Le coût auquel Cédric Tille fait référence, c'est le coût d'opportunité: les gains auxquels on renonce ou les charges qu’on aurait pu éviter en investissant: prévenir les catastrophes naturelles, qui s’amplifieront et se multiplieront avec le changement climatique, ou une paralysie des infrastructures critiques par des développements dans la cybersécurité. Ces services aux populations présentes et futures, que le marché ne parvient pas à facturer, relèvent de la responsabilité politique.
«Quand vous savez que vous allez devoir isoler les bâtiments pour consommer moins de pétrole et émettre moins de CO₂, le faire aujourd’hui est plus efficace et coûte moins cher que dans cinq ans, estime Jean-Pierre Danthine. Maintenir nos sols agricoles productifs, c’est aussi un investissement à rentabilité positive. Si je sais que demain je vais dépenser un milliard après une catastrophe naturelle, reconstruire tout un village comme à Blatten, et que je peux dépenser 100'000 francs aujourd’hui pour empêcher cela, c'est aussi rentable sur le plan financier. Invoquer le frein à l'endettement pour ne pas faire ces investissements aujourd'hui, c'est, du point de vue strictement économique, une absurdité.»


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