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Quand arrive la fin juin, avec ses vacances scolaires, ses pivoines en fleurs et ses fraises écarlates et sucrées, je me sens toujours délivrée d’un poids. C’est comme si je devenais soudainement plus légère dans mes habits de mère de trois enfants et de jardinière du dimanche, cette période marquant en quelque sorte mon éclosion annuelle, en parfaite synchronicité avec les fleurs de mes plants de concombres.

Les jours fériés de la fête nationale du Québec et de la fête du déménagement — accessoirement aussi fête du Canada — renforcent cette impression d’un temps un peu suspendu. Notre petite famille a même développé des traditions païennes pour célébrer la période du solstice d’été.

Pour ouvrir ces festivités annuelles, on organise un grand barbecue dans le parc avec mon petit village de voisin. On y célèbre la fin des classes, pour nos enfants, mais aussi pour les parents qui travaillent dans le réseau de l’éducation. Je vois dans les yeux de ces amis profs une belle béatitude bien méritée. On met de la musique et nos enfants s’éparpillent joyeux et sautillants dans le grand parc aux tilleuls géants.

La seconde tradition consiste à aller voir le spectacle de la fête nationale dans un petit village des Basses-Laurentides avec un couple d’amis et nos quatre enfants. Depuis qu’ils sont tout petits, c’est là qu’on va. En 2013, la programmation était modeste, on y avait vu un groupe obscur qui faisait des reprises de chansons québécoises avec un talent, disons, aléatoire, et quelques vieux camions de forains venus d’une autre époque avec leurs peluches de mauvaise qualité et leurs jeux d’adresse improbables. Depuis, les food trucks, les comptoirs de microbrasseries et une offre musicale plus riche ont pris la place. Mais la joie d’être réunis, tous vêtus de bleu vif, reste la même depuis plus d’une décennie.

Ce moment de l’année où les jours sont les plus longs est, à l’instar de Noël, une occasion privilégiée de fêter avec mes proches. Chaque année, ces rassemblements me donnent de l’élan pour affronter la prochaine. Cette année toutefois, la poussée a été moins forte, plus retenue, empreinte même, je dirais, d’une certaine lourdeur. Force est de constater que la balançoire du bonheur n’est visiblement pas montée aussi haut qu’à l’habitude.

C’est que l’actualité me rentre dedans. L’Europe surchauffe. Le continent fait de la fièvre, atteignant des températures plus élevées que celle du corps humain. L’architecture de ces pays n’a pas été conçue pour subir de telles chaleurs. N’en déplaise aux climatosceptiques, la pierre qui avait suffi pendant des siècles à tempérer les immeubles n’est plus efficace devant les grands dérèglements climatiques. La France compte à ce jour plus de 55 noyades. Les gens se lancent dans des cours d’eau dangereux pour tenter de se rafraîchir. Me vient en tête l’image des banquiers qui sautaient dans le vide pendant le krach de 1929, comme si nous étions tous en train de faire faillite à cause de notre inaction climatique.

Tandis qu’à l’autre bout du monde, la terre a tremblé si fort que près de 200 immeubles se sont entièrement écroulés dans la ville de La Guaira, faisant plus de 2000 morts et environ 50 000 disparus au Venezuela, selon l’ONU. Cinquante mille disparus, c’est l’équivalent de la population de Rimouski. Je ne suis pas experte en politique vénézuélienne. Ce que j’en sais me vient des médias et de quelques membres de sa diaspora. Mais ce que j’ai compris, de cette tragédie, c’est que la pauvreté, la corruption et un certain aveuglement volontaire auront permis de construire des bâtiments très loin de correspondre aux normes sismiques actuelles, et ce, malgré la présence de la faille de Boconó, connue depuis au moins le XIXe siècle.

Sans parler d’une très mauvaise gestion des secours lors des premières heures. Imaginer la détresse de la population me chavire. S’il est impossible d’empêcher les séismes (qui sont indépendants des changements climatiques), il est possible d’en réduire les répercussions sur la population. Mais encore faut-il des moyens et une ferme volonté politique.

Si je mesure la chance d’être née dans un endroit sans volcan ni trop de frottements de plaques, d’ouragans, de cyclones, de tsunamis ou d’autres phénomènes naturels catastrophiques, je n’en suis pas moins inquiète. Même s’il nous reste encore assez de lacs et de forêts pour supporter les courtes canicules qui nous guettent dans l’immédiat, même si notre électricité est assez propre pour nous réchauffer pendant les froids polaires, je ne suis pas rassurée. Et ce n’est pas seulement à cause des failles géologiques ou des dérèglements climatiques.

C’est une autre forme de failles et de climat déréglé qui me terrifie dans mon beau et paisible Québec natal.

Le climat social part en vrille. Les mouvements masculinistes gagnent du terrain. Certains de ceux qui adhèrent à cette idéologie rétrograde et misogyne se radicalisent. Le 22 juin dernier, un homme a ouvert le feu dans Côte-des-Neiges au nom de la mouvance incel. Son attaque a fait deux morts et une blessée. Il a laissé un manifeste — appelant à la violence et proposant même des cibles — qui circule déjà dans la communauté des incels. En tant que femme, je tremble d’une affligeante magnitude.

Notre société, et particulièrement nos élus, devront dorénavant penser l’éducation et les législations à l’aune de normes sismiques sociales revues en profondeur si on veut réduire au maximum la faille du masculiniste radical, qui ne cesse de s’élargir. J’ai la chance d’être née quelque part où il n’y a pas de guerre et où la nature nous offre une certaine protection, mais je suis une femme, et moi et mes sœurs de genre, nous savons que nous ne sommes pas à l’abri de cette terreur.

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