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L’URSS a vendu sans le savoir le métal de l’avion qui allait l’espionner : la CIA l’achetait à Moscou via des sociétés-écrans

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Plus de 90 % de la carlingue du SR-71 Blackbird, l’avion espion le plus rapide jamais construit, provenait du sol soviétique. La CIA, qui supervisait aussi le développement de son prédécesseur l’A-12 Oxcart, a mis en place des sociétés-écrans à l’étranger pour acheter ce métal à la nation même qu’elle espionnait. L’ennemi a payé, sans le savoir, la matière première de sa propre surveillance.

L’histoire commence par une gifle diplomatique. Le 1er mai 1960, un missile soviétique abat un avion espion américain U-2 au-dessus de l’Oural, et le pilote Gary Powers est capturé. Washington comprend alors une chose brutale : voler haut ne suffit plus face aux défenses antiaériennes soviétiques. Il faut aussi voler vite, très vite, assez pour semer n’importe quel missile. C’est de cette urgence géopolitique que naît le programme confié aux fameux Skunk Works de Lockheed, dirigés par l’ingénieur Kelly Johnson.

À retenir

  • Un avion espion révolutionnaire nécessite un matériau que seule l’URSS maîtrise vraiment
  • Des fours à pizza fictifs et des intermédiaires internationaux brouillent les pistes de Moscou
  • L’ennemi a financé sa propre surveillance sans jamais découvrir le stratagème

Sommaire

  1. Le titane, seul métal capable de survivre à Mach 3
  2. Sociétés-écrans, pays tiers et fours à pizza
  3. Pourquoi Moscou n’a rien vu venir

Concevoir un avion volant à plus de trois fois la vitesse du son pose un problème que personne n’avait résolu à l’époque : la chaleur. Même en volant à des altitudes supérieures à 96 % de l’atmosphère, la friction avec les molécules d’air suffisait à faire grimper la température du fuselage jusqu’à 800 degrés Fahrenheit. L’aluminium, matériau standard de l’aviation, fond littéralement dans ces conditions. L’acier inoxydable, lui, tient la chaleur, mais son poids condamne tout espoir de vol supersonique soutenu.

Restait le titane. Un métal réputé difficile à trouver au début des années 1960, et plus difficile encore à travailler. Le hic, c’est que les États-Unis n’en produisaient pas assez sous sa forme métallique raffinée, celle utilisable pour l’aérospatiale. Si les minerais de titane sont bon marché et abondants, les transformer en titane métallique est laborieux et coûteux, et la production soviétique de titane métallique dépassait plusieurs fois la production américaine. L’Union soviétique disposait à la fois du minerai brut, le rutile, et des installations industrielles capables de le raffiner aux normes aérospatiales. Un comble : le pays visé par l’espionnage détenait la clé technique du programme censé le surveiller.

Sociétés-écrans, pays tiers et fours à pizza

Acheter ouvertement des milliers de tonnes de titane à Moscou aurait immédiatement éveillé les soupçons. C’est pourquoi la CIA, sans que les Soviétiques le sachent, a fait appel à des sociétés intermédiaires fictives pour se procurer ce titane métallique soviétique destiné à un usage militaire américain. Le montage était sophistiqué : des commandes passées via des pays tiers, souvent des nations du tiers-monde ou des intermédiaires européens, brouillaient toute traçabilité jusqu’à Washington. Selon certains récits, une cargaison de titane pouvait changer de propriétaire légal plusieurs fois avant même d’accoster, chaque société-écran revendant le chargement en pleine mer à une autre entité dans un pays différent.

Pour justifier ces achats massifs, il fallait une couverture crédible. La plus célèbre reste celle des fours à pizza industriels. Selon le colonel Rich Graham, pilote du Blackbird, l’avion est composé à 92 % de titane, un métal issu d’un minerai appelé rutile, rare et sableux, dont le principal fournisseur était l’URSS, obtenu en passant par des pays du tiers-monde et des opérations fictives. D’après ses souvenirs, les Soviétiques ont cru aux sociétés américaines bidon cherchant ce métal pour fabriquer des fours à pizza, ce qui a permis aux ingénieurs du SR-71 d’obtenir le titane nécessaire à la construction de l’appareil. D’autres façades commerciales invoquaient des machines textiles, des silos agricoles ou des canalisations pour l’industrie chimique. Le titane a en effet des usages civils légitimes pour l’équipement résistant à la chaleur et à la corrosion, ce qui rendait la couverture techniquement plausible.

Cette anecdote des fours à pizza mérite d’ailleurs une nuance. Elle repose essentiellement sur les mémoires publiées en 1994 par Ben Rich, patron des Skunk Works, qui écrivait que « notre fournisseur, Titanium Metals Corporation, n’avait que des réserves limitées de ce précieux alliage, si bien que la CIA a mené une recherche mondiale et, via des intermédiaires et des sociétés fictives, a réussi à acheter discrètement le métal brut à l’un des principaux exportateurs mondiaux : l’Union soviétique ». Des historiens de l’aviation soulignent que ce détail précis du four à pizza reste difficile à documenter par des archives déclassifiées, même si l’essentiel du montage (sociétés-écrans, pays tiers, achat soviétique) est, lui, largement corroboré.

Pourquoi Moscou n’a rien vu venir

Le vrai carburant de cette opération n’était pas seulement le secret bien gardé de la CIA. C’était aussi la nécessité économique soviétique. L’opération a fonctionné entièrement grâce au besoin désespéré de l’Union soviétique en devises occidentales durant la stagnation économique des années 1960, le gouvernement soviétique étant si pressé d’injecter de l’argent liquide dans son économie qu’il accélérait les exportations de matières premières sans vérifications rigoureuses sur les acheteurs. Les usines tournaient à plein régime pour honorer des quotas de production rigides, sans se soucier de qui, au bout de la chaîne, réceptionnait réellement la marchandise.

Le résultat de cette filière tordue s’est révélé à la hauteur de son ambition. La CIA a fini par sécuriser suffisamment de titane pour construire 32 SR-71, plus d’une douzaine d’A-12 et quelques dérivés, le tout à partir de minerais obtenus illégalement auprès de l’Union soviétique. Une fois sur le sol américain, la discrétion restait de mise : le métal devait être blanchi une seconde fois pour le dissimuler aux observateurs nationaux et aux espions soviétiques présents aux États-Unis. Rien n’indique, à ce jour, que Moscou ait découvert la supercherie du vivant opérationnel de l’appareil : aucune preuve déclassifiée ne confirme que les Soviétiques aient su, à quoi servait réellement ce titane, le réseau de sociétés-écrans de la CIA ayant maintenu la sécurité opérationnelle tout au long du programme.

Reste un détail qui donne toute sa mesure à l’ironie : une fois construit avec ce titane soviétique, le Blackbird n’a jamais été abattu en mission. Plus de 4 000 missiles ont été tirés sur des Blackbirds durant leur carrière, et aucun n’a atteint sa cible, l’avion se contentant d’accélérer pour distancer la menace. L’URSS a ainsi financé, minerai après minerai, l’un des rares engins volants qu’elle n’a jamais réussi à intercepter au-dessus de son propre territoire.

Sources : combataerien.com | 19fortyfive.com

L'équipe Sciencepost

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