Un phare qui s’allume tout seul, sans technicien, sans câble électrique, pendant des décennies. Voilà le pari qu’a fait l’Union soviétique dans les années 1970 le long de sa côte arctique : des milliers de kilomètres de littoral gelé, aucune présence humaine, et pourtant des balises qui clignotent nuit après nuit. La solution s’appelait Beta-M, un générateur nucléaire miniature capable de fonctionner sans la moindre intervention humaine. Le problème, découvert bien plus tard, c’est que ces machines contenaient assez de radioactivité pour tuer, et que personne n’avait prévu ce qui se passerait le jour où l’URSS s’effondrerait.
À retenir
- Comment l’URSS a résolu le problème logistique d’éclairer 24 000 km de côte gelée sans intervention humaine
- Les raisons pour lesquelles cette technologie s’est transformée en catastrophe radiologique après 1991
- L’opération internationale secrète qui a dû récupérer près d’un millier de sources nucléaires orphelines en Arctique
Sommaire
- Une centrale nucléaire de poche pour éclairer le bout du monde
- Le chaos des années 1990 : quand le pillage rencontre le nucléaire
- Rosatom, la Norvège et les Américains à la rescousse
Une centrale nucléaire de poche pour éclairer le bout du monde
Éclairer et baliser 24 000 kilomètres de côtes arctiques représentait un défi logistique insoluble pour les ingénieurs soviétiques. Envoyer des équipes changer des piles ou entretenir des générateurs diesel dans des zones où l’hiver dure huit mois relevait de la mission impossible. La réponse technique tient en une phrase : une source d’énergie qui tourne toute seule pendant des années, une matière radioactive se désintègre en dégageant de la chaleur, et cette chaleur est directement convertie en électricité, sans pièces mobiles ni entretien.
Le principe n’a rien d’exotique en soi. C’est exactement la technologie qui alimente les sondes Voyager depuis les années 1970, ainsi que Cassini et New Horizons. Mais là où la NASA a toujours privilégié le plutonium-238, coûteux mais relativement stable, les ingénieurs soviétiques ont opté pour une solution radicalement moins chère : plutôt que du plutonium raffiné, l’URSS a pris un raccourci lourd de conséquences en optant pour le strontium-90, tout simplement un déchet de combustible nucléaire. Un recyclage de déchets radioactifs transformé en source d’énergie civile, installé en pleine nature, sans clôture ni gardien.
Le modèle qui a le plus essaimé s’appelle Beta-M. Son cœur radioactif, le fameux RHS-90, contient l’équivalent de 280 grammes de strontium-90, pour une puissance thermique de 250 watts et une activité de 1 480 TBq. De quoi produire, une fois converti par effet thermoélectrique, une dizaine de watts d’électricité en continu, largement suffisant pour faire clignoter une lanterne de phare. La durée de vie de ces générateurs était initialement de dix ans, prolongeable de cinq à dix ans supplémentaires. Sur le papier, un dispositif ingénieux. Dans les faits, une bombe à retardement radiologique posée à même le sol arctique.
Le chaos des années 1990 : quand le pillage rencontre le nucléaire
La chute de l’URSS en 1991 n’a pas seulement bouleversé la carte politique de l’Europe. Elle a aussi fait disparaître les circuits d’entretien, de surveillance et de traçabilité de ces générateurs disséminés sur des milliers de kilomètres de côte. Plus de mille modules avaient été installés jusqu’en 1980 le long de la route maritime du Nord, mais la désorganisation administrative qui a suivi l’effondrement soviétique a fait perdre la trace d’une partie du parc.
Dans une région où l’économie s’effondrait et où le métal se revendait au poids, ces boîtiers métalliques isolés au milieu de nulle part sont devenus des cibles. Les pilleurs ne savaient pas, ou ne voulaient pas savoir, ce qu’ils manipulaient. En novembre 2003, l’épisode le plus documenté s’est produit sur la péninsule de Kola : les cœurs de strontium-90, dont la demi-vie est d’environ 26,5 ans, ont été retrouvés à même le sol des installations, hautement radioactifs, émettant environ 1000 roentgens par heure. Le communiqué officiel était sans équivoque : le générateur avait été entièrement démantelé, jusqu’à l’enveloppe de protection en uranium appauvri. Une source de chaleur radioactive a même été retrouvée près du rivage, dans une eau profonde de 1,5 à 3 mètres.
Le lendemain, un second générateur du même modèle, alimentant un autre phare de la baie de Kola, a été découvert dans un état identique : tous ses métaux précieux avaient été arrachés, y compris l’uranium appauvri, et une source de chaleur radioactive gisait sur la partie nord de l’île. Les voleurs cherchaient de l’uranium appauvri et des alliages non ferreux à revendre, sans mesurer qu’ils manipulaient des cœurs capables de provoquer des brûlures graves en quelques minutes de contact. Le pire est survenu en Géorgie, hors du strict cadre arctique mais avec le même type de générateur : en décembre 2001, trois habitants de Lia ont découvert des fragments d’un Beta-M abandonné en forêt en ramassant du bois de chauffage, et ont souffert de brûlures et de symptômes de syndrome d’irradiation aiguë. Un accident qui a servi d’électrochoc à la communauté internationale.
Rosatom, la Norvège et les Américains à la rescousse
Face à ce risque de prolifération de matières radioactives à ciel ouvert, un chantier international s’est organisé, mêlant diplomatie nucléaire et logistique polaire. Le travail de démantèlement des GTR a bénéficié du soutien de la Norvège et des États-Unis, avec des discussions engagées également avec l’Allemagne, le Canada et la France. Côté norvégien, l’engagement a démarré tôt : le gouvernement norvégien a mené un projet industriel de soutien au démantèlement des GTR dans le nord-ouest de la Russie dès 1997.
L’ampleur de la tâche donne le vertige. Selon les décomptes de Rosatom au milieu des années 2000, 651 générateurs répartis sur le territoire russe devaient être déclassés ou remplacés par d’autres sources d’énergie. Le rythme s’est accéléré au fil des accords bilatéraux : entre le début de 2001 et la fin de 2005, 295 générateurs ont été remplacés le long de la route maritime du Nord, dont 214 démantelés. Techniciens russes et américains ont uni leurs efforts, avec l’appui logistique de laboratoires américains comme Lawrence Livermore, pour récupérer des unités jusque dans l’extrême Est russe et jusqu’en Antarctique. Sur la seule côte Pacifique, 196 générateurs ont été retrouvés et récupérés, chaque site posant ses propres contraintes de transport dans des zones sans routes ni infrastructures.
Le bilan final, annoncé au milieu des années 2010, a de quoi rassurer autant qu’interroger. En 2015, la Norvège a fait savoir qu’elle avait contribué à débarrasser la côte russe de près d’un millier de sources orphelines, un effort chiffré à 20 millions d’euros investis dans le repérage et le retrait de générateurs souvent vandalisés, remplacés par des panneaux solaires. Un chiffre qui donne la mesure du problème : autant de sources radioactives que de communes moyennes françaises comptent d’habitants, disséminées sur un territoire grand comme plusieurs fois la France, sans registre fiable pour les localiser toutes.
Le dossier n’est pourtant pas totalement clos. Quelques mois à peine après l’annonce de la fin du programme norvégien, Rosatom a dévoilé son intention de développer une nouvelle génération de générateurs radio-isotopiques, cette fois au nickel-63, jugé moins dangereux que le strontium-90 et destiné à équiper des installations mieux surveillées en Arctique russe. Preuve que l’idée d’une énergie nucléaire autonome, sans entretien, continue de séduire Moscou, même après les leçons douloureuses des années 1990.
Sources : dailygeekshow.com | bellona.org


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