L’idée est née il y a 40 ans dans les colonnes de The Economist, et elle tient en une phrase: le Big Mac se ressemble partout dans le monde, alors pourquoi son prix varie-t-il autant d’un pays à l’autre? Le burger star de Mc Donald’s coûte 6,22 dollars aux Etats-Unis. En théorie, si toutes les monnaies avaient une valeur «juste», ce même montant devrait permettre d’acheter le sandwich partout ailleurs, une fois converti.
Ce n’est presque jamais le cas. En Suisse, un Big Mac coûte 7,30 francs. Or, au moment du calcul de l’indice, un dollar échangé ne rapporte que 0,81 franc, alors qu’il en faudrait 1,17 pour s’offrir l’équivalent d’un Big Mac américain. Autrement dit, le franc suisse est jugé 45% trop cher par rapport à sa valeur «burger». C’est la monnaie la plus surévaluée de tout le classement, où un Big Mac suisse revient au final à 9,04 dollars, le prix le plus élevé au monde. A l’inverse, à Taïwan, un Big Mac ne coûte que 2,42 dollars une fois converti. Là-bas, The Economist calcule que la monnaie locale est sous-évaluée de plus de 60%.
Pourquoi un tel écart?
The Economist explique la différence par le prix de sa soixantaine d’ingrédients et des coûts de production. Le bœuf, très protégé en Suisse par des règles agricoles strictes, y coûte près de trois fois plus cher qu’à Taïwan. Mais le vrai responsable, c’est le loyer: payer un local commercial coûte plus de trois fois plus cher en Suisse. Les salaires, eux, pèsent le plus lourd dans la facture globale d’un Big Mac, environ la moitié du prix, et sont plus de deux fois plus élevés en Suisse qu’à Taïwan. A l’inverse, des produits faciles à transporter et à échanger, comme les oignons, ne coûtent que 20% de plus en Suisse qu’à Taïwan.
Le Big Mac Index repose sur la théorie de la parité des pouvoirs d’achat, formalisée par l’économiste suédois Gustav Cassel après la Première Guerre mondiale, selon laquelle la valeur d’une monnaie devrait refléter ce qu’elle permet réellement d’acheter. De nombreuses variantes ont été testées ou proposées: un indice comparant le prix d’un latte Starbucks dans différents pays, un autre suivant l’évolution des bibliothèques Billy d’Ikea, un troisième basé sur les iPod, iPad et iPhone d’Apple. En 1991, l’Union de banques suisses (aujourd’hui UBS) a utilisé le Big Mac pour comparer les salaires à travers le monde, en calculant le temps qu’il faudrait à un salarié moyen pour gagner le prix d’un hamburger-frites.
16 millions pour un Big Mac
Quand l’indice a été lancé en 1986, il jugeait déjà le franc français surévalué de 73% et le réal brésilien sous-évalué de 87%. Depuis, certaines monnaies ont carrément disparu du classement: l’Union soviétique a cédé la place à la Russie en 1992, elle-même exclue après l’invasion de l’Ukraine en 2022. L’indice a aussi permis de mesurer, presque en direct, des effondrements monétaires spectaculaires: au Brésil, le prix d’un Big Mac est passé de 2,5 à 77 000 cruzeiros entre 1986 et 1993, juste avant la disparition de cette monnaie. Le record absolu revient au Venezuela, où un Big Mac valait 16 millions de bolivars en 2021, le chiffre le plus élevé jamais enregistré dans l’indice.
Ce petit gadget économique, pensé au départ comme une simple plaisanterie, a fini par devenir un classique enseigné dans les universités du monde entier, avec plus de 3000 citations dans les études académiques. The Economist reconnaît toutefois que son indice n’est pas un outil de prédiction fiable: certaines monnaies, comme le franc suisse, restent surévaluées année après année sans jamais se corriger. «C’est le concept qui est important, pas les chiffres eux-mêmes», ponctue Pam Woodall, ancienne rédactrice en chef de The Economist, chargée des questions économiques.


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