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« Quand la glace commence à geler, moi, des fois, le soir, je m’habille et je m'assois sur le perron. C’est du Mozart, c’est du Beethoven! Si vous entendriez ça… La glace des fois ça beugle, des fois ça vient de loin, ça arrête pas! Ça dure des demi-heures. »
Guy St-Pierre est né sur le bord du lac Témiscouata, à Saint-Juste-du-Lac, où il a passé toute sa vie. Pendant tout l’hiver depuis cinq ans, il entretient la route de glace qui sépare les deux rives.
De chez moi, je vois le pont de glace, lance-t-il d’un air radieux.

Le jour de l'ouverture officielle du pont de glace, le 1er février dernier, Guy St-Pierre estime qu'il y a eu au moins 300 véhicules qui l'ont parcouru.
Photo : Radio-Canada / Véronique Duval
L’étendue gelée qui se trouve devant lui bouge au rythme des véhicules qui y circulent, laissant entendre toutes sortes de craquements, tantôt inoffensifs, tantôt inquiétants.
Cette connaissance intime de la glace et de son lac permet au gardien du pont de savoir si une voiture roule trop vite, juste au son.
Pour ne pas briser la glace, les automobilistes doivent respecter la limite de 25 kilomètres à l'heure, ce qui est respecté 98 % du temps, selon lui.
Quand les gens roulent plus vite que ça, ça fait une vague, ça casse la glace, et pour les autos en arrière, ça peut être dangereux.

Les règles balisant l'utilisation du pont de glace ne sont pas arbitraires. Elles ont pour but de préserver la solidité de la surface de glace et garantir la sécurité des automobilistes et des piétons qui le parcourent.
Photo : Radio-Canada / Véronique Duval
M. St-Pierre s’étonne aussi toujours de voir des automobilistes téméraires traverser en ne respectant pas la distance de 30 mètres entre les voitures.
Quand elles se suivent de trop près, ça met le double du poids sur la glace, explique-t-il.
Une grande responsabilité
Pour assurer la sécurité de tous, trois fois par jour, l’homme de 75 ans inspecte la glace du fameux pont, à l’affût de la moindre fissure qui pourrait compromettre la sécurité de ses concitoyens.
C’est une grande responsabilité, témoigne-t-il.
Si le pont cède, c'est 75 mètres de profondeur d’eau glacée qui se trouve sous la surface.

Fissure dans la glace du pont de glace qui relie les deux rives du lac Témiscouata.
Photo : Radio-Canada
Cette année, le gardien du pont de glace a accepté cette responsabilité à nouveau, à la condition d’avoir de l’aide.
Avant, j’étais tout le temps tout seul. Tout seul, c’est beaucoup d’heures. C’est sept jours par semaine! C’est pas fermé la fin de semaine!, lance-t-il en riant.
Tous les matins, le gardien du pont doit d’abord percer toutes les fissures qu’il voit avec une scie mécanique. Ce geste permet à l'eau de monter par la crevasse et de geler, ce qui répare les points faibles du pont.
Parce que la glace, quand elle fissure, l’eau monte dedans, mais pas jusqu’en haut. Et là, t’as plus 20 pouces de glace. Quand tu rentres la lame de ta scie à travers la glace, jusqu’à l’eau, l’eau monte, et la fissure se remplit. Au bout d’une heure et demie deux heures, c’est gelé ben dur.
C’est Rémi Bégin, l’ancien gardien du pont de glace, qui lui a montré presque tout ce qu’il sait.
Il disait que les fissures, c’est très, très, très important. C’est tous les jours qu’il faut les faire.

Par souci de sécurité, Guy St-Pierre explique qu'il abaisse toujours la pelle et la souffleuse de son tracteur pour mieux répartir le poids du véhicule quand il est sur le pont de glace.
Photo : Radio-Canada
S'il a neigé pendant la nuit, Guy St-Pierre monte dans son tracteur dès 6 h 30 du matin afin de déneiger le pont de glace pour les travailleurs.
C’est un service que je rends, c’est pour accommoder les gens, lance celui qui a pris sa retraite après 23 ans dans une entreprise du coin. Le lac Témiscouata, il le connaît, ayant également travaillé pendant 21 ans sur le Corégone, le traversier qui relie les deux rives pendant l’été.

Pendant l'été, c'est le traversier Corégone qui permet de traverser le lac entre Saint-Juste-du-Lac et Témiscouata-sur-le-Lac. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Sébastien Ross
Baliser un pont qui n’existe pas
Entretenir le pont de glace, c’est une chose. Le préparer, c'est une autre paire de manches, rappelle toutefois le gardien en plissant ses yeux d'un bleu intense.
C’est beaucoup d'ouvrage, surtout pour le partir, souligne-t-il.

Poser les balises qui délimiteront le pont de glace n'est pas une mince tâche.
Photo : Gracieuseté de la municipalité de Saint-Juste-du-Lac
La glace doit avoir atteint 23 centimètres d’épaisseur pour baliser le pont.
Baliser, ça prend une grosse journée. Ça prend 8, 10 heures, avec quatre gars pour planter les petites baguettes qu’il y a là, et essayer de mettre la première rangée en ligne droite, raconte-t-il.
Les hommes installent un total de 120 piquets, soit un à tous les 30 mètres, en ligne droite, de chaque côté du tracé de la route hivernale.

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Malgré son amour pour le lac Témiscouata et son pont de glace, Guy St-Pierre espère que la Municipalité trouvera son successeur à temps pour l’an prochain.
Photo : Radio-Canada / Véronique Duval
Aujourd’hui, on est bien, dehors. La journée qu’on a balisé, dans l’après-midi, c’était la Sibérie! Au milieu du lac, on ne voyait ni Saint-Juste ni Notre-Dame. Une chance qu’on avait déjà une rangée de balises de l’autre côté en ligne droite!, raconte M. St-Pierre, qui a bien à cœur que le tracé soit droit.
Moi, je suis fier un peu. Je ne veux pas qu’ils disent : ils ont mis ça tout croche!
Les piquets qui servent de balises doivent tenir jusqu’à la fermeture du pont.
Quand on balise, il faut percer un trou et absolument défoncer la glace et aller chercher l’eau. Là, on met la balise, on met de la neige, on la tape. Et il faut que le trou gèle jusqu’en bas, explique-t-il.

« Pour essayer de mettre ça en ligne droite autant que possible, on met un premier piquet à terre et une personne va en planter un autre à 600 pieds. On s’appelle au cellulaire puis là il dit : tasse vers Dégelis, tasse vers Notre-Dame. C’est la seule méthode pour faire le tracé droit », explique Guy St-Pierre.
Photo : Radio-Canada / Véronique Duval
Il se souvient du temps où le pont de glace était balisé avec des branches.
Moi, quand j’ai commencé à le faire, j’ai dit : vous devriez investir pour acheter des tuteurs en bois, de quoi qui est propre, qui aurait plus d’allure. C’est bien plus beau que des branches!, raconte-t-il en souriant.
Cette année, le froid est au rendez-vous : la glace a une épaisseur de 51 centimètres, alors que le minimum requis pour une voiture est de 31 centimètres et de 41 centimètres pour le tracteur de près de 3100 kg.

En 2017, on utilisait encore des branches pour baliser le pont de glace. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Archives/Patrick Bergeron
Si ça continue comme ça, on devrait être bon jusqu’à la troisième semaine de mars, lance-t-il, en ajoutant aussitôt qu’on ne peut plus tellement prédire jusqu’à quand le pont de glace tiendra, avec la météo qui joue au yo-yo.
En plus d’écouter les glaces et d’en observer les fissures, M. St-Pierre coupe parfois des cubes avec sa scie pour en examiner la composition. Je sors le cube de là et je le regarde. Quand l’eau a gelé, j’ai une belle glace. Mais quand c'est de la neige sur laquelle de l’eau a gelé, il y a des bulles d’air dans la glace.
Lien vital cherche relève
Pour les gens de Saint-Juste-du-Lac et de Témiscouata-sur-le-Lac, le pont de glace est un lien fondamental entre les deux rives et aussi un véritable signe, chaque saison, que l’hiver est bien entamé.

Guy St-Pierre, gardien du pont de glace du lac Témiscouata, et Benoît Giguère, maire de Saint-Juste-du-Lac.
Photo : Radio-Canada / Véronique Duval
Ça évite de faire un tour de 40 kilomètres sur l’autoroute. C’est aussi comme une espèce de tradition. Les gens ont hâte que le pont ouvre. C’est attendu chaque année et c’est vraiment un événement, exprime le maire de Saint-Juste-du-Lac, Benoit Giguère, tout de même préoccupé par le défi de trouver une personne pour prendre la relève de Guy St-Pierre et apprendre à « lire les glaces ».
Malgré son amour pour cette étendue d’eau, Guy St-Pierre espère que la Municipalité trouvera son successeur à temps pour l’an prochain. S'ils trouvent quelqu’un, je suis prêt à le former.

Vue du pont de glace et du quai de Saint-Juste-du-Lac, sur l'autre rive du lac Témiscouata. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / François Gagnon
Cette année, le pont de glace sur le lac Témiscouata est ouvert depuis le 1er février.
C’est de valeur que vous ne soyez pas venu dimanche [le 1er février] pour faire votre reportage. S’il n’y a pas 300 voitures qui sont passées, il n’en est pas passé une! C’était épouvantable. Ça n’avait pas de bon sens!, s’exclame le gardien de la glace, une pointe de fierté dans la voix.


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