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L’histoire de la tolérance n’est pas un long fleuve tranquille, mais une eau à remous, faite d’avancées et de reculs. Le Maroc, société aujourd’hui fort conservatrice où les identités queers demeurent hors la loi, fut pourtant une terre pionnière en ce qui a trait à l’affirmation de genre. Dans les années 1960 et 1970, le Dr Georges Burou pratiquait en toute quiétude des opérations de réassignation sexuelle dans sa clinique de Casablanca et comptait parmi ses patientes des vedettes de cabarets parisiens comme Coccinelle et Bambi.
À la même époque, au Canada, la pratique de l’homosexualité était interdite. C’est dans ce contexte que Pierre Elliott Trudeau lança son fameux « l’État n’a rien à faire dans les chambres à coucher de la nation », amorçant un mouvement de réformes progressives, marqué de reculs et de résistances, qui culminera avec la légalisation du mariage homosexuel, en 2005. C’est dans ce Canada en pleine ascension des droits LGBTQ+ qu’Aziza, héroïne fantomatique du long métrage L’héritier des secrets, débarque, en 1989, et restera jusqu’à sa mort. Elle a fui le Maroc, y abandonnant son fils adoré de 4 ans et, avec lui, l’homme qu’elle avait été : Azzeddine.
Adaptation libre du roman Désir émancipé, signé par l’écrivaine et pédiatre marocaine Fatiha Morchid, le film de Mohamed Nadif s’articule autour d’un dispositif d’absence, mais n’en tire au final qu’une charge émotionnelle diffuse. Le cinéaste choisit de relater l’histoire complexe d’Aziza à travers de brefs retours en arrière, où son éveil identitaire se heurte à l’intransigeance des siens, ainsi que par des entrées de journal (narrées par une voix hors champ chevrotante) que découvre son fils Farid, devenu chirurgien plastique ultrariche et menant une vie éteinte aux côtés d’une épouse aussi coquette que superficielle.
« La rue Sainte-Catherine, c’est pas le Maroc »
Coproduction maroco-canadienne, L’héritier des secrets suit le parcours de Farid sur les traces d’Aziza, d’abord à Casablanca, puis à Montréal. C’est durant ce voyage dans la métropole québécoise que surgit le seul personnage nord-américain d’importance, Chadia, campée par Mounia Zahzam. L’actrice québécoise d’origine algérienne prête ses traits à une réfugiée syrienne débarquée au Québec dans la foulée du Printemps arabe (mais qui a curieusement perdu toute trace d’accent).
Chadia, qui fut amie et colocataire d’Aziza, devient la passerelle par laquelle transitent les « secrets » vers l’héritier, au fil de conversations un brin didactiques sur la transsexualité. « Son cœur fatigué qu’elle avait tant mis au service des autres » : c’est en ces mots — et bien d’autres formules sentimentalistes — que la diaspora arabe queer rencontrée par Farid érige en sainte cette femme qu’il n’aura jamais connue.
Farid, qui, tout au long de son périple montréalais, affiche un air tantôt placide tantôt désabusé, tente tant bien que mal de canaliser son deuil impossible en un projet concret. L’étincelle survient lors d’une visite au centre communautaire où œuvrait Aziza : devant une photo de son père métamorphosé, le chirurgien en lui reprend soudain le dessus. « J’aurais pu faire mieux », laisse-t-il tomber. Il s’agit là d’une des rares fulgurances du film.
Autre moment notable : Farid, de passage dans un cabaret drag du Village, assiste à un lip-synch hypnotique d’une pièce lyrique pour castrat que livre Crystal Starz (alias Guillaume Lamothe). Un joli encart poétique qui nous fait néanmoins regretter que l’esthétique du film ne s’imbibe pas davantage de la culture trans et queer, qu’il aborde pourtant de front, mais presque exclusivement à renfort de mots.


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