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Attablés dans une salle de conférence de l’Université Laval, les professeurs de philosophie Arturs Logins et Pierre-Olivier Méthot l’admettent : l’avènement de l’intelligence artificielle dans leurs salles de classe a remué leurs méthodes d’enseignement.
C’est comme une vague qui déferle et qui prend de l’ampleur à chaque semaine, illustre ce dernier, qui est aussi doyen de la Faculté de philosophie. Ça fait mal au cœur de renoncer à certains types d’évaluation parce qu’on craint qu’il y ait des utilisations abusives ou non autorisées de l’IA, poursuit M. Méthot. Il a notamment choisi de ramener les examens oraux dans ses cours.
Son collègue, qui enseignera un cours sur les enjeux philosophiques et éthiques de l'intelligence artificielle cet hiver, reconnaît avoir mis de côté les travaux de recherche réalisés à la maison. Je demande des travaux d’essai. On les rédige en classe avec un stylo, avec un crayon, sur le papier. On ne prend pas de risques. Je pense que c’est tellement important de pouvoir réfléchir et faire sa propre pensée, explique Arturs Logins.

Pierre-Olivier Méthot et Arturs Logins sont professeurs de philosophie à l'Université Laval.
Photo : Radio-Canada / Vincent Gosselin
Il fait le parallèle avec l’utilisation de la calculatrice dans les cours de mathématiques qui, à une époque pas si lointaine, était perçue comme une menace pour l’aptitude à réaliser des calculs mentaux.
À un moment donné, on a fait le choix, dans l’éducation, de laisser les élèves utiliser les calculatrices. [...] On relègue certaines opérations à la calculatrice, mais d’autres opérations un peu plus poussées, on demande aux élèves de les faire. Peut-être que c’est une voie aussi en philosophie à explorer, mais qui sait?
Un intérêt encore de nos jours?
Le doyen de la Faculté de philosophie de l’Université Laval le concède : des difficultés de recrutement se font sentir au premier cycle. Même s’il avance que le nombre d’inscriptions est en hausse de 17 % depuis deux ans tout programme confondu, c’est le baccalauréat en philosophie qui voit son nombre d’étudiants diminuer.
Pour tenter de renverser cette tendance à la baisse, Pierre-Olivier Méthot dit s’être doté de la mission de rebâtir les ponts avec les cégeps. Certains étudiants collégiaux ont notamment passé une semaine immersive dans les cours de philosophie de l’Université au printemps dernier. On essaie d’aller rencontrer les étudiants là où ils se trouvent.
De l’avis des deux universitaires, les jeunes auraient tout avantage à faire une place à cette discipline dans leur parcours scolaire, et ce, malgré le développement effréné de l’intelligence artificielle. Ce sont des aptitudes qui sont aussi très recherchées par le marché du travail, constate le doyen.
Sa faculté offre depuis peu la possibilité de faire un stage en milieu professionnel ou communautaire pendant le baccalauréat, question de démontrer aux étudiants que les débouchés sont peut-être plus nombreux qu’ils ne pouvaient l’imaginer en intégrant le programme.

La Faculté de philosophie de l'Université Laval, qui occupe des locaux du pavillon Félix-Antoine-Savard, a souligné, en 2025, ses 90 ans d'existence.
Photo : Radio-Canada / Vincent Gosselin
Quand on regarde ce qui se passe sur le marché du travail, on constate que nos étudiants et nos étudiantes qui sont capables d’analyser des textes compliqués, complexes, qui sont capables d’en produire eux-mêmes, qui écrivent bien, qui sont capables de bien s’exprimer à l’oral et à l’écrit, lorsqu’un employeur tombe sur un étudiant ou une étudiante de ce calibre, après, il ne peut plus s’en passer, soutient-il.
Si les étudiants en philosophie étaient traditionnellement encouragés à acquérir une expérience d’enseignement collégial, ils peuvent désormais mettre en pratique leur connaissance d’une discipline universitaire souvent perçue comme purement théorique.
La philosophie du pourquoi? de Bruno Marchand
L’aspect pratique de la pensée critique résonne chez l’actuel maire de Québec, Bruno Marchand, lui-même diplômé en philosophie. J’aimais la question ‘‘Pourquoi?’’. J’avais besoin de répondre au pourquoi et je trouvais que la philo était une façon d’y répondre.
C’est dans cette optique, et non pour remplir les cases d’un plan de carrière tracé d’avance, qu’il s’est dirigé vers cette discipline, qu’il regarde néanmoins d’un œil critique. L’ancien directeur général de Centraide Québec et Chaudière-Appalaches assure ne pas s’être senti interpellé par les grands concepts vaporeux. J’ai trouvé, à certains égards, la philosophie très loin du quotidien et ça, pour moi, c’est une philosophie qui se perdait.
Bruno Marchand reconnaît avoir en lui un côté utopiste qui l’amène à viser la lune et à débattre des grandes idées. Or, ce qui l’anime encore plus, ce sont les étapes à franchir jour après jour pour parvenir aux rêves qu’il souhaite réaliser, raconte-t-il.

Bruno Marchand a été assermenté maire de Québec le 14 novembre 2021. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Jean-Michel Cloutier
Encore aujourd’hui, c’est la question du pourquoi qui l’habite et qui le guide sur la scène municipale. Je trouve que c’est une question qu’on ne pose pas assez. Je trouve qu’on a le jugement rapide sur tout.
À toute étape de la vie, c'est quand on arrête de penser qu'on est un mauvais éboueur ou un mauvais médecin ou un mauvais politicien.
M. Marchand cite l’idée de l’exposition universelle sur l’eau qui a surgi pendant la campagne électorale municipale de l’automne. A priori, je n’étais pas ni chaud ni froid. OK, mais pourquoi? Il a finalement démontré une ouverture pour le projet, mais, selon lui, d’autres politiciens auraient agi sans se questionner sur les fondements de l’idée. Souvent, on est gouverné par notre ego. Particulièrement en politique, on a des politiciens, souvent, qui, si ce n’est pas leur idée, c’est pas bon, dénonce-t-il.
Le maire de Québec croit également que son bagage philosophique l’incite à demeurer nuancé sur l’épineuse question du troisième lien. Ceux qui sont contre quand je ne me positionne pas me mettent du clan des pour. Ceux qui sont pour quand je ne me positionne pas me mettent du clan des contre. En même temps, mon propos a toujours été empreint de philosophie et de dire : ‘‘Pourquoi?’’.
Il est d'avis que le doute apporté par la philosophie l’aide à prendre des décisions à l’hôtel de ville. C’est facile avoir des cadres pour des décisions, mais si ces cadres-là deviennent rigides au point où l'on ne prend plus de décisions, on peut être remplacé par un robot. Pour Bruno Marchand, le doute qui pousse à se mettre dans la peau de l’autre permet de remettre en question, d’être influencé, d’être bouleversé, de revoir le monde sous un œil différent. Et ça, pour moi, c’est de la philosophie.
Le doute qui remet en question mes propres biais de confirmation. Le doute qui remet en question mes propres jugements. Bien voyons donc, as-tu vu ce que lui a fait? [...] Est-ce que tu connais son parcours? Est-ce que tu connais ce qui l’amène à faire ça? Est-ce que tu connais pourquoi l’itinérant, il est dans la rue?

Bruno Marchand est d'avis que le doute apporté par la philosophie l’aide à prendre des décisions à l’hôtel de ville. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Anne-Sophie Roy
Le premier magistrat est toutefois conscient que l’appellation de politicien-philosophe n’est pas toujours perçue positivement à une époque où la réflexion critique peut sembler contraire aux habitudes forgées par les nouvelles technologies. Il se souvient d’un adversaire politique qui s’était vanté de ne pas être philosophe, en faisant référence à son parcours.
À un moment donné, il y a un opposant qui avait dit : ‘‘Moi, je ne suis pas philosophe, là!’’ en essayant de remettre sur mon parcours un peu de noirceur parce qu’être philosophe, c’est être un espèce de pelleteux de nuages loin des gens. Au contraire, la philosophie, elle est dans toutes les vies.
Choisir la philosophie en 2026
La philosophie se retrouve même dans une marche que prennent des étudiants, un midi glacial de novembre, sur le campus de l’Université Laval. Quand on prend les philosophes de la Grèce antique, ils marchaient beaucoup, explique Vincent Rochelle, étudiant au doctorat, qui a eu l’idée de réunir quelques camarades de classe et des membres du corps professoral pour parler de philosophie le temps d’une petite randonnée.
Je pense que, quand on déambule aussi dans l'espace, ça nous permet de déambuler aussi à travers les idées, à travers les concepts, ajoute-t-il. Une dizaine de personnes ont répondu à l’appel de la Faculté de philosophie pour se demander : Devrait-on se contenter de ce que l’on a?.
Laurence Lévesque, qui fait aussi son doctorat en philosophie, en discute avec sa directrice de thèse, Catherine Rioux, pendant cette marche qui leur servira de pause à travers le rythme soutenu de leurs recherches. Est-ce que c’est se contenter par rapport au matériel?, soulève-t-elle pour commencer. Chose certaine, ce n’est pas pour des raisons financières si la jeune femme a quitté sa vie d’entrepreneuse pour amorcer des études en philosophie.

Catherine Rioux est professeure adjointe à la Faculté de philosophie de l'Université Laval et Laurence Lévesque est étudiante au doctorat.
Photo : Radio-Canada / Vincent Gosselin
C’est vraiment par passion personnelle. C’est vraiment un sujet qui me passionne depuis que je suis jeune adolescente, résume-t-elle. C'est sûr que ça limite ton ascension financière, si je peux dire. [...] Dans tes années cruciales de ta vie d'investissements, de faire peu d’argent, c’est là que ça peut être une forme de sacrifice. Pour moi, ce sacrifice en vaut totalement la peine.
La philo, c’est clairement pas un choix sûr!, rigole sa directrice de recherche. Ayant préalablement obtenu un diplôme en gestion, Laurence Lévesque constate un manque d’éducation sur la philosophie et sur son utilité pour l'individu et la société.
Bien que la discipline soit intégrée au tronc commun dans les cégeps de la province, des fois, il y a peut-être un manque de maturité, c’était quand même mon cas, où tu n’es peut-être pas réceptif au contenu, poursuit-elle. Le goût de se plonger dans l’étude de la philosophie s’est donc manifesté plus tard dans son parcours, après avoir fondé une première entreprise. J’ai toujours voulu être entrepreneuse, confie celle qui ne voit pas l’enseignement comme le seul aboutissement d’un doctorat en la matière.

Une dizaine de personnes ont répondu à l’appel de la Faculté pour discuter de philosophie lors d'une marche en plein air.
Photo : Radio-Canada / Vincent Gosselin
L’expérience collégiale de la philosophie n’a pas non plus été concluante pour Catherine Rioux. Je n’allais pas à mes cours!, admet-elle. Pourtant, elle occupe aujourd’hui un poste de professeure adjointe à l’Université Laval. C’est en voyageant, dans sa jeunesse, qu’elle a croisé des gens qui l’ont initiée à la philosophie et aux œuvres de Jean-Paul Sartre.
Son désir d'enseigner la discipline est apparu lorsqu'elle a suivi un cours du professeur Thomas De Koninck portant sur Platon. J’ai appris qu’il existait des textes dont le but était de convaincre. Je me suis dit : ‘‘OK, c’est ce genre de textes-là que je veux écrire’’.
Les De Koninck, des intellectuels influents
La famille De Koninck a laissé sa marque dans le paysage intellectuel de la région de Québec. Thomas De Koninck a été à la tête de la Faculté de philosophie de l’Université Laval de 1974 à 1978. Son père, Charles, en a lui aussi été le doyen pendant près de 20 ans. Il prête aujourd’hui son nom à l’un des principaux pavillons du campus de l’université.

Thomas De Koninck a été doyen de la Faculté de philosophie de l’Université Laval de 1974 à 1978. (Photo d'archives)
Photo : Carl Labrie
Dans un auditorium de 100 personnes, il [Thomas De Koninck] avait l’air de connaître le nom de chaque personne. Il avait vraiment un contact humain et une ouverture à la discussion incroyables. Peu importe ce que l’étudiant disait, il avait toujours moyen de rattraper ce que l’étudiant disait pour faire ressortir quelque chose d’intéressant, se remémore Mme Rioux.
Toi aussi, tu fais ça!, s’empresse de lui dire Laurence. Du moins, de faire sentir la personne comme si elle avait dit quelque chose d’intéressant même si, parfois, c’est pas toujours le cas.
Je me dis, la personne qui vient en classe, qui essaye, qui a pris le temps d’être là, elle a réfléchi, elle a fait de son mieux. Elle lève la main, elle a le courage d’intervenir. Il y a sûrement quelque chose de bon dans ça, analyse la professeure adjointe. Le premier travail du professeur, c’est motiver les étudiants à apprendre, leur donner le goût. Parce que, si tu as la motivation, après, tu peux faire des choses qui ont des applications pratiques ou instrumentales.
Après, sky’s the limit!, conclut Laurence.


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