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L’Espagne a classé en 2000 les 42 000 hectares des Bardenas Reales en réserve de biosphère : ce qui tombe encore au milieu du parc n’est ni la pluie ni la grêle

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Deux mille deux cent vingt-deux hectares : c’est la surface, en plein cœur des Bardenas Reales, où l’aviation espagnole largue toujours des bombes d’entraînement, parfois avec munitions réelles. Depuis 1951, un polygone de tir occupe ce territoire de Navarre classé réserve de biosphère par l’UNESCO en 2000. Ce qui tombe au milieu du parc n’est ni la pluie ni la grêle. Ce sont des engins explosifs, tirés depuis des chasseurs qui s’entraînent au tir air-sol.

À retenir

  • Comment une réserve mondiale de biosphère peut-elle accueillir le seul polygone de tir aérien de l’OTAN en Europe ?
  • 2 222 hectares largués de bombes d’entraînement chaque année : un impact réellement mesuré ou minimisé ?
  • 210 millions d’euros : le prix que la nature doit-elle payer pour la stabilité économique locale ?

Sommaire

  1. Un désert protégé, sanctuarisé par l’UNESCO
  2. 2 222 hectares où tombent encore les bombes
  3. Le seul polygone aérien d’Europe, au cœur d’une réserve mondiale
  4. Une cohabitation qui n’a jamais vraiment cessé

Un désert protégé, sanctuarisé par l’UNESCO

Les Bardenas Reales s’étendent sur un territoire de 42.500 hectares situé dans le sud-est de la Navarre, à la frontière avec l’Aragon. Le paysage, presque lunaire, alterne cabezos érodés, badlands et plaines de gypse à perte de vue. Reconnu parc naturel en 1999, l’ensemble a franchi une étape supplémentaire l’année suivante : en novembre 2000, l’UNESCO a placé cette steppe semi-désertique sous protection internationale au titre des réserves de biosphère, une distinction qui récompense la richesse exceptionnelle de sa faune et de sa flore steppiques.

Le classement aurait dû sceller la tranquillité du lieu. Il est arrivé bien après l’installation d’une autre institution, nettement moins pastorale. En 1951, la dictature franquiste avait décidé d’y installer un champ de tir aérien qui est aujourd’hui le seul d’Espagne et le plus étendu d’Europe. Le contrat originel, signé le 9 juin de cette année-là, liait déjà le ministère de la Défense à la Communauté de Bardenas Reales, l’entité séculaire qui gère ces terres pour le compte de dix-neuf villages, deux vallées pyrénéennes et un monastère.

2 222 hectares où tombent encore les bombes

Le polygone occupe très précisément un terrain de 2.222 hectares, implanté par un contrat signé le 9 juin 1951, sous le régime franquiste. D’autres décomptes administratifs parlent de 2 244 hectares, la différence tenant aux zones tampons et aux emprises annexes du casernement. Peu importe l’arrondi : c’est un morceau d’à peine 5 % du parc qui concentre l’essentiel de la controverse.

Sur ce terrain, l’activité n’a rien de symbolique. L’unité de l’armée de l’air y forme des pilotes de chasse au tir air-sol depuis sa création en 1951, grâce à un polygone de tir de 2 200 hectares. Les avions larguent le plus souvent des charges d’exercice sans explosif, mais pas seulement. Selon les militaires eux-mêmes, 2 244 hectares sont utilisés pour les manœuvres, dont seulement environ 300 pour les exercices de tir avec munitions réelles. Le reste du matériel, précisent-ils, correspond à des bombes de 60 centimètres sans charge explosive qui dégagent de la fumée au contact du sol, comme des pétards, pour vérifier la précision du pilote.

L’empreinte dépasse largement le simple périmètre du polygone. Le champ de tir occupe plus de deux mille hectares au cœur des Bardenas Reales, mais les avions occupent en pratique tout le ciel dans un rayon de plus de cinquante kilomètres. Concrètement, l’espace aérien mobilisé pour un simple exercice de tir couvre une zone bien plus vaste que la réserve tout entière.

Le seul polygone aérien d’Europe, au cœur d’une réserve mondiale

Ce qui rend la situation presque absurde, c’est l’unicité de l’installation. Le polygone de tir et de bombardement des Bardenas Reales est le seul champ de tir aérien de l’armée espagnole et de l’OTAN en Europe. Après la fermeture d’autres sites espagnols, il est devenu incontournable pour l’Alliance atlantique, qui y a préparé des interventions allant des Balkans à la Syrie. L’intensité de l’usage reste toutefois loin de sa capacité théorique : le site enregistre environ 2000 exercices annuels, très en dessous de sa capacité maximale de 100 exercices par jour.

Un biologiste résume la contradiction mieux que n’importe quel rapport officiel : « Il est absurde qu’il y ait un champ de tir dans une réserve de biosphère », note-t-il, en pointant qu’à certaines périodes de l’année, l’accès humain est interdit pour ne pas déranger les oiseaux, tandis que les avions, eux, continuent de bombarder.

L’argument économique pèse pourtant lourd face aux critiques environnementales. Le bail signé en 2008, valable jusqu’en 2028, a représenté une injection économique totale de 210 millions d’euros répartie sur deux décennies pour la Communauté de Bardenas Reales. Cette rente locative constitue près de 84 % des fonds annuels de la Communauté, ce qui explique pourquoi les élus locaux, malgré les levées de boucliers écologistes, ne se pressent pas pour rompre le contrat.

Une cohabitation qui n’a jamais vraiment cessé

Le paradoxe administratif ne s’arrête pas là. Le Ministère espagnol de la Transition écologique lui-même reconnaît la difficulté à concilier les deux statuts : « bien qu’il soit situé hors de la réserve, on ne peut ignorer la présence d’un polygone militaire à l’intérieur des Bardenas. L’armée de l’air y a démarré l’entraînement de ses pilotes en 1951 et c’est aujourd’hui son seul terrain d’entraînement sur le sol espagnol ». Une manière de dire que la ligne de démarcation entre nature protégée et zone de guerre simulée reste, sur le terrain, largement théorique.

Chaque année, des milliers de randonneurs et de cyclistes traversent ces mêmes paysages arides, à quelques centaines de mètres des pistes où décollent les avions de chasse. Les routes qui contournent le camp ne sont fermées qu’à l’occasion des exercices les plus sensibles, et les touristes continuent de photographier les cabezos sans se douter que, de l’autre côté de la colline, des chasseurs de l’OTAN s’entraînent à larguer des charges depuis plus de sept décennies.

Sources : europarl.europa.eu | navarra.okdiario.com | parlamentodenavarra.es

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