Soixante-six mille quatre cent cinquante-huit kilomètres carrés d’eau. C’était la mer d’Aral au début des années 1960, avant que Moscou ne décide d’en faire le réservoir d’irrigation d’un empire cotonnier. Dans les années 1960, la mer d’Aral, encore alimentée par les puissants fleuves Amou-Daria et Syr-Daria, formait la quatrième plus vaste étendue lacustre du monde, avec une superficie de 66 458 km². Aujourd’hui, à la place de cette étendue bleue visible depuis l’espace, s’étend un désert de sel baptisé Aralkum. Un désert dont on connaît, chose rare sur cette planète, la date de naissance exacte.
À retenir
- Un désert créé volontairement en 60 ans seulement : comment une bureaucratie peut effacer une mer de la carte
- Chaque année, 100 millions de tonnes de poussières toxiques s’envolent d’un endroit qu’on connaît précisément la date de naissance
- Des habitants dont l’anémie a été multipliée par 20 : le prix humain d’une ambition agricole
Sommaire
- Une décision de bureau qui a asséché une mer
- L’Aralkum, un désert qui porte une date de naissance
- Des tempêtes qui empoisonnent les poumons
- Planter des arbres pour retenir un désert
Une décision de bureau qui a asséché une mer
Tout part d’un décret. Pas d’une catastrophe naturelle, pas d’un caprice du climat : une ligne administrative signée par le Comité central du Parti communiste. Un décret du Comité central du Parti communiste et du Conseil des ministres de l’URSS, daté du 6 août 1956, portait sur l’irrigation et la mise en valeur des terres vierges de la steppe de la faim en RSS d’Ouzbékistan et en RSS du Kazakhstan afin d’augmenter la production cotonnière. L’objectif était clair : transformer l’Asie centrale en usine à « or blanc » pour affranchir l’industrie textile soviétique des importations.
Les moyens engagés donnent le vertige. Des milliers de kilomètres de canaux d’irrigation ont été construits, souvent de manière peu efficace, avec d’importantes pertes d’eau par infiltration et évaporation. Résultat immédiat sur le terrain : dès 1960, entre 20 et 60 km³ d’eau douce étaient détournés chaque année, et le manque d’apport en eau assécha alors peu à peu la mer d’Aral dont le niveau baissait de 20 à 60 cm par an. En Ouzbékistan seul, la superficie des terres irriguées est passée de 1,2 million d’hectares en 1913 à 4,2 millions d’hectares en 1990, une expansion rendue possible par un pillage méthodique des deux fleuves. Le coton a rendu l’URSS autosuffisante, c’est vrai. Mais la facture écologique, elle, ne s’est jamais éteinte.
L’Aralkum, un désert qui porte une date de naissance
La chute a été aussi rapide qu’implacable. En 2000, la superficie de la mer avait déjà été divisée par deux par rapport à 1960, et le processus s’est ensuite accéléré : selon l’analyse satellite du CNES, la superficie recule à 44 790 km² en 1986, 28 756 km² en 1999 pour atteindre les 9 452 km² en 2009. Là où des chalutiers pêchaient encore dans les années 1960, il ne reste plus qu’une poignée de flaques résiduelles séparées par des dizaines de kilomètres de sel. Sur ce fond marin mis à nu s’est levé un continent minéral tout neuf : l’Aralkum, un désert plus grand que la Croatie, plus vaste que la Belgique et les Pays-Bas réunis.
Ce qui distingue l’Aralkum de n’importe quelle dune du Sahara, c’est sa composition. Ce n’est pas du sable ordinaire mais un mélange de sel cristallisé et de résidus chimiques accumulés pendant des décennies d’agriculture intensive : pesticides, engrais, défoliants épandus sur les champs de coton en amont. Chaque année, environ 100 millions de tonnes de poussières fines, chargées de sel, de pesticides et de résidus chimiques issus de décennies d’agriculture intensive, sont soulevées par les vents. Ces nuages ne restent pas sagement au-dessus du désert : les nuages de sel et de poussière peuvent atteindre 400 km de longueur, et les particules les plus fines peuvent parcourir 1 000 km. Certains chercheurs ont même tracé la trace de ces sels jusqu’en Arctique et dans l’Himalaya.
Des tempêtes qui empoisonnent les poumons
La poussière de l’Aralkum ne se contente pas de brouiller l’horizon. Elle s’infiltre. Les tempêtes soulèvent les poussières du fond de mer, sel mais aussi résidus de pesticides agricoles, et ces particules fines pénètrent profondément dans les poumons. Les habitants du Karakalpakstan, la région ouzbèke la plus exposée, en paient le prix chaque jour : selon un entretien avec un écologue né à Moynaq, les habitants de la région ont des taux d’anémie, de maladies rénales et de problèmes respiratoires significativement plus élevés que la moyenne nationale ouzbèke. Ailleurs, une étude relève que le nombre de cas d’anémie a été multiplié par 20 par rapport aux statistiques des années 1960. L’Organisation mondiale de la santé a établi un lien entre l’exposition à ces poussières et une hausse des naissances prématurées dans la région.
Le climat lui-même s’est retourné. La mer, autrefois régulatrice thermique, jouait un rôle d’éponge climatique pour toute la région. Sans elle, en raison de la progression des terres dénudées et salines, le climat local est devenu plus aride, avec des étés plus chauds et des hivers plus froids. Les glaciers du Pamir et du Tian Shan, à des centaines de kilomètres de là, en subissent aussi les conséquences : les sels déposés sur la glace assombrissent sa surface et accélèrent sa fonte.
Planter des arbres pour retenir un désert
Face à ce chantier de désolation, une réponse timide mais tenace a émergé, celle du saxaoul, un arbuste capable de pousser dans un sol saturé de sel. Il pousse dans des sols hyperalins où presque rien d’autre ne survit, et son système racinaire profond stabilise les dunes et retient le sel dans le sol. L’Ouzbékistan en a fait un outil de reconquête à grande échelle : le pays a planté environ 1,7 million d’hectares de saxaoul sur l’Aralkum depuis les années 2000, avec une accélération depuis 2017. Sur les parcelles les plus anciennes, les effets se mesurent déjà : une réduction de 40 % de la fréquence des tempêtes de poussière locale et une remontée de la biodiversité en insectes et reptiles.
Côté kazakh, une autre stratégie a porté ses fruits, plus modestement mais plus vite : retenir l’eau plutôt que reboiser le sable. La digue de Kokaral, achevée en 2005, a isolé la Petite mer d’Aral du reste de la dépression asséchée. Des poissons y sont revenus, des pêcheurs aussi. Mais la Grande mer, elle, reste une étendue de sel quasi déserte, et aucun projet sérieux n’envisage aujourd’hui de la ressusciter entièrement. L’Aralkum n’a que soixante ans. À l’échelle d’un désert, c’est un nourrisson, et il continue de grandir chaque année que le coton pousse en amont.
Sources : brut.media | voyageenouzbekistan.fr | odysseedelaterre.fr


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