Longtemps portée par ses cultures d’exportation, la Côte d’Ivoire entend désormais rééquilibrer son modèle agricole. Sans remettre en cause le rôle central du cacao, le pays accélère ses efforts pour réduire sa dépendance aux importations alimentaires, diversifier ses productions et adapter son agriculture aux effets du changement climatique. Une stratégie qui se traduit déjà sur le terrain et qui s’inscrit dans une réflexion plus large sur la souveraineté alimentaire du continent africain.
L’impératif de la réduction des importations vivrières
La Côte d’Ivoire figure parmi les grandes puissances agricoles africaines. Premier producteur mondial de cacao, elle exporte également du café, de l’hévéa, de l’anacarde ou encore de l’huile de palme. Cette performance masque pourtant une réalité plus contrastée : une part importante des denrées consommées par les ménages continue d’être importée. En 2024, les achats de produits alimentaires à l’étranger ont atteint 2 161 milliards de francs CFA, soit une progression de près de 10 % en un an. Le pays est désormais le deuxième importateur alimentaire d’Afrique de l’Ouest, derrière le Nigeria.
Dans ce contexte, renforcer la production nationale apparaît aussi comme un moyen de mieux maîtriser les risques et de sécuriser l’alimentation des populations. Le gouvernement assume clairement cette orientation. « Entre sécurité alimentaire et souveraineté alimentaire, nous avons choisi plutôt la souveraineté alimentaire : produire nous-mêmes ce que nous voulons consommer », résumait le ministre de l’Agriculture et du Développement rural, Kobenan Kouassi Adjoumani. Une ambition qui vise à réduire l’exposition du pays aux chocs internationaux tout en créant davantage de valeur sur le territoire.
Le riz illustre cette évolution. Autosuffisante dans les années 1970, la Côte d’Ivoire s’est progressivement tournée vers les importations pour répondre à l’évolution des habitudes de consommation. Depuis 2012, les autorités ont engagé un changement de cap à travers le Programme national d’investissement agricole (PNIA) et la Stratégie nationale de développement de la riziculture (SNDR). L’objectif affiché est d’atteindre la souveraineté en riz d’ici à la fin de l’année 2026.
Au défi de l’adaptation climatique
Toutefois, produire davantage ne suffira pas. Encore faut-il produire là où les conditions le permettent et avec des cultures capables de résister à un climat de plus en plus incertain. En Côte d’Ivoire, les variations de la pluviométrie et la hausse des températures conduisent progressivement les pouvoirs publics à repenser l’organisation de la production agricole. L’enjeu n’est plus seulement d’améliorer les rendements, mais d’adapter chaque filière aux spécificités des territoires. Cette approche passe par une meilleure connaissance des microclimats, le développement de semences plus performantes, l’amélioration des intrants, mais aussi des investissements dans l’irrigation, la mécanisation et l’accompagnement technique des producteurs. L’objectif est double : renforcer la résilience des exploitations face aux aléas climatiques tout en améliorant durablement leur productivité.
Le développement d’une filière de pomme de terre dans le nord du pays illustre cette logique. Les premières évaluations menées dans plusieurs zones septentrionales ont mis en évidence un potentiel de production jusqu’ici peu exploité. Avec l’appui de l’ANADER, du CNRA et de GUDE-PME, les autorités souhaitent désormais structurer une véritable filière locale, depuis la production de semences jusqu’à la commercialisation. Ici, le gouvernement cherche à mieux approvisionner le marché national, à limiter les sorties de devises et à offrir de nouveaux débouchés économiques aux producteurs locaux. À terme, la structuration de cette filière pourrait également contribuer à stabiliser les prix et à sécuriser les revenus dans les régions concernées.
Au-delà de la Côte d’Ivoire, renforcer la coopération continentale
L’enjeu dépasse largement les frontières ivoiriennes. Si nombre de pays africains cherchent aujourd’hui à renforcer leur production agricole, beaucoup restent confrontés aux mêmes déséquilibres entre une demande alimentaire en forte progression et une offre locale encore insuffisante. Le riz en est une bonne illustration. Selon la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture), sa consommation augmente d’environ 6 % par an en Afrique subsaharienne, alors que la production régionale ne couvre encore qu’environ 60 % des besoins. Ce déficit continue d’alimenter les importations et expose de nombreux États aux fluctuations des prix internationaux comme aux tensions sur les chaînes d’approvisionnement. Pour y répondre, plusieurs pays misent sur une coopération renforcée. Depuis plusieurs années, la FAO accompagne notamment des programmes de coopération Sud-Sud, qui reposent sur le partage de technologies, d’expertises et de solutions développées dans d’autres pays confrontés à des problématiques similaires. Des partenariats noués avec la Chine, le Brésil, le Maroc, le Vietnam ou encore le Venezuela ont ainsi permis de diffuser de nouvelles pratiques en matière d’irrigation, de mécanisation ou d’amélioration des rendements.
À cette coopération technique s’ajoute désormais un cadre économique clair, incarné par la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) ; elle doit progressivement faciliter les échanges agricoles entre pays africains en réduisant les barrières tarifaires et en harmonisant certaines règles commerciales. Pour les filières vivrières, l’objectif est de fluidifier la circulation des productions sur le continent, de renforcer les chaînes de valeur régionales et d’offrir de nouveaux débouchés aux producteurs africains.
Cette évolution ne résoudra pas, à elle seule, les difficultés du secteur. Le développement des infrastructures, la modernisation de la logistique, l’amélioration des capacités de stockage ou encore l’harmonisation des normes sanitaires resteront des conditions indispensables pour que ces échanges prennent véritablement de l’ampleur.


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