Dans les anciennes fosses de Trélazé, aux portes d’Angers, dort depuis la fermeture de la dernière carrière en 2014 un peu plus de six siècles d’histoire ouvrière, engloutis sous une eau d’un bleu-vert saisissant. Ce n’est ni la teinte de l’eau ni la nature du schiste qui interdit d’en approcher le bord : c’est ce qui se cache sous la surface, invisible et silencieux, qui rend ces bassins mortels pour qui s’y aventure.
À retenir
- Pourquoi une couleur aussi magnifique cache-t-elle un piège aussi redoutable ?
- Six siècles d’extraction minière ont-ils vraiment laissé derrière eux ce qu’on en voit ?
- Comment un site interdit au public est-il devenu la star des réseaux sociaux ?
Sommaire
- Six siècles de schiste sous les eaux d’Anjou
- Le bleu-vert n’a jamais été le problème
- Parois verticales, eau glaciale : le vrai danger est invisible
- Un site classé, réservé aux plongeurs encadrés
Six siècles de schiste sous les eaux d’Anjou
L’histoire commence bien avant l’ère industrielle. L’essor de l’exploitation des ardoises date du XVe siècle, comme l’atteste l’ouverture en 1406, au lieu-dit Tirepoche, d’une première carrière à ciel ouvert. Pendant des générations, l’extraction reste artisanale : jusqu’au XVIIIe siècle, l’ardoise est extraite à dos d’homme par « hottées », et le pompage de l’eau est effectué par des tours à bras. Le tournant industriel arrive au XIXe siècle, avec son lot de machines à vapeur et de galeries souterraines de plus en plus profondes.
L’ampleur du site devient alors considérable. Les ardoisières de Trélazé furent, un temps, les plus importantes de France. Une notoriété qui traverse les siècles jusqu’à un point final : elles furent également les dernières en activité en France, leur exploitation ne prenant fin qu’en 2014. Six cents ans d’extraction ininterrompue, ou presque, avant que les pompes ne s’arrêtent et que la nappe phréatique ne reprenne ses droits sur les fosses abandonnées.
Le paysage qui en résulte n’a rien d’un hasard esthétique. Cette succession de buttes cahoteuses alternant avec des vasques remplies d’eau, les fameux « bas-fonds », imprime encore aujourd’hui au lieu cette couleur lunaire et cette courbe volcanique, vestiges d’une terre remuée par les hommes et le fer. Aujourd’hui reconverti, le parc propose 200 hectares de paysages naturels secs et schisteux, dans lesquels la végétation a repris ses droits.
Le bleu-vert n’a jamais été le problème
La couleur, justement, intrigue tous les promeneurs qui longent ces anciens fonds. Elle tient à la nature minérale du schiste ardoisier et aux particules qu’il libère en suspension dans l’eau : la lumière y est diffusée autrement que dans un lac ordinaire, produisant cette teinte presque irréelle qui a fait la réputation du site. Un phénomène purement optique, sans danger en soi. Le musée de l’ardoise, installé sur place, raconte cette chimie de la roche autant que l’histoire sociale des mineurs qui l’ont extraite.
Mais la fascination visuelle masque un piège classique des anciennes carrières inondées, où l’on confond souvent beauté et innocuité. Le vrai danger ne se lit pas à la surface. Il faut chercher ailleurs.
Parois verticales, eau glaciale : le vrai danger est invisible
La municipalité elle-même ne laisse aucune place au doute. Même si la tentation est forte de piquer une tête dans les plans d’eau pittoresques des Ardoisières, la baignade y est formellement interdite ; la profondeur des fonds et la température de l’eau constituent un danger mortel. Une phrase martelée aussi par Angers Loire Métropole, gestionnaire du site : la baignade est strictement interdite dans les vieux fonds.
Le mécanisme du danger est bien documenté par les spécialistes de la sécurité en carrière. D’abord la chute : les carrières ne sont pas aménagées pour accueillir des nageurs, et les accès aux points d’eau sont bien souvent abrupts, engendrant un risque important de chute mortelle. Ensuite l’eau elle-même, dont la froideur trompe les corps échauffés par la marche ou le soleil. La température, parfois très basse, peut mener à une hydrocution mortelle, ce phénomène étant provoqué par la différence de température entre la surface et les apports d’eaux souterraines beaucoup plus fraîches, qui peut ainsi survenir même en nageant paisiblement. Un choc thermique qui ne prévient pas, et qui peut immobiliser un nageur expérimenté en quelques secondes.
Ce constat n’est pas propre à l’Anjou. Dans le Nord, l’étang dit « de l’eau bleue » à Trélon illustre le même scénario à plus grande échelle tragique : l’accès à ce site reste interdit et la baignade n’a jamais été autorisée pour le grand public, d’autant que l’étang est profond et que son sol est particulièrement dangereux. Là-bas, la dernière noyade mortelle remonte au 26 juillet 2006, quand une jeune femme de 28 ans était tombée de la falaise. De quoi rappeler que le vernis pittoresque de ces anciennes carrières n’efface jamais le relief brutal qui se cache sous l’eau : des parois qui plongent à la verticale, sans plage ni pente douce pour reprendre pied.
Un site classé, réservé aux plongeurs encadrés
Le classement du site en dit long sur sa valeur écologique retrouvée. Le parc des Ardoisières est un espace naturel sensible, reconnu pour la richesse de ses paysages et de sa biodiversité, un classement qui vise à préserver et valoriser des sites naturels remarquables et fragiles. Orpin d’Angers, chardonnerets, criquets aux couleurs improbables : la faune a recolonisé ce que les hommes avaient creusé pendant six siècles.
Quant à l’eau elle-même, elle n’est pas totalement interdite à quiconque sait s’y prendre. Des clubs de plongée y organisent des sorties encadrées, allant parfois jusqu’à immerger volontairement une carcasse de véhicule pour entraîner leurs élèves à évoluer en profondeur et en eau trouble. Une façon paradoxale de transformer un ancien danger industriel en terrain d’apprentissage technique, sous la surveillance de professionnels, loin de l’improvisation estivale.
Reste une donnée révélatrice de l’attrait grandissant de ces bassins : l’intérêt en ligne pour ces plans d’eau bleu-vert a bondi de près de 195 % ces derniers étés, porté par des photos qui circulent sur les réseaux sociaux sans toujours mentionner l’interdiction qui les accompagne. Un engouement qui précède souvent, et de loin, la lecture des panneaux plantés au bord de l’eau.
Sources : canalfm.fr | amopa49.fr


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