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Après 2 100 km à pied du Hourdel à Rome pour sensibiliser aux troubles alimentaires, Jacques Leurs, 70 ans, raconte ce que ce périple a changé en lui.
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Par Benoit Doyen Publié le 20 sept. 2026 à 20h46
Le 28 avril 2026, Jacques Leurs quittait à pied le port du Hourdel, à Cayeux-sur-Mer, avec une idée en tête : à 70 ans, il allait parcourir plus de 2 100 kilomètres pour rejoindre Rome. Un défi qu’il s’était fixé pour sa petite-fille atteinte d’anorexie mentale, et pour contribuer à briser le tabou qui entoure les troubles alimentaires et la santé mentale.
Pendant environ trois mois et demi, il a donc avancé sur les chemins avec son sac sur une petite charrette, jusqu’à atteindre la Place Saint-Pierre de Rome le vendredi 14 août.
Un mois plus tard, de retour au Hourdel depuis quelques jours seulement, lorsqu’on lui demande comment il va, sa réponse est presque désarçonnante de simplicité : il va bien. Et même très bien. « J’irais presque mieux qu’avant le départ ! » sourit-il.
Il a perdu une dizaine de kilos durant son périple, y a évidemment laissé quelques forces, mais d’un point de vue médical, les examens réalisés à son retour sont tous positifs. Et surtout, il sent que quelque chose a changé chez lui. « Je reviens différemment de quand je suis parti, avec une autre vision de moi-même. Je me sens bien dans ma vie, bien dans ma peau ».
Et lorsqu’on lui demande ce qu’il retient de cette marche entreprise pour soutenir une cause qui lui tenait à cœur, Jacques formule lui-même tout le paradoxe de cette aventure : « J’ai l’impression que finalement, le grand gagnant de cette marche, c’est moi ».
Une fin redoutée
Pourtant, il y a quelques semaines, plus Jacques Leurs approchait de Rome plus il avait du mal à envisager la fin du voyage.
Après avoir passé la ville de Sienne, et alors que quelques semaines de marche le séparaient encore de sa destination, il a commencé à compter les jours. Mauvaise idée. « Encore 15 jours de marche, encore 14 jours… Le temps ralentissait à mesure que le but approchait. Il s’étire, quand on se met à le compter ».
Et au-delà des efforts physiques encore à fournir, c’est l’échéance en elle-même qui l’effrayait. À tel point qu’il reconnaît avoir eu « vraiment la trouille d’arriver à Rome » à la veille de son arrivée, comparant ce sentiment à celui d’un étudiant qui arrive à un examen avec la peur de rendre une copie blanche.
Une appréhension qui s’explique peut-être par le fait que Rome n’était pas seulement une destination. Elle représentait la fin d’une aventure dont il ne savait pas encore très bien ce qu’elle allait laisser derrière elle. « J’ai comme pris peur en me disant que c’était déjà fini » relate-t-il. « Je me suis demandé : est-ce que j’ai su faire passer le message ? Est-ce que j’ai su toucher les gens ? Est-ce que j’en ai assez fait, et assez bien ? À quoi va servir tout ça ? »
Le 14 août, pourtant, la réponse est arrivée sous une forme beaucoup plus simple. Après des semaines de chemins, de montagne et de rencontres, il aperçoit Rome depuis une colline, avec la basilique Saint-Pierre au loin. « C’était fabuleux… »
Un long chemin
Ces quelques derniers kilomètres sont venus clore un périple au cours duquel Jacques a traversé tous les paysages et toutes les épreuves : la pluie, la grêle, la canicule, le manque d’eau et de nourriture, la neige, les reliefs montagneux…
Des conditions parfois extrêmement difficiles qu’il a traversé les unes après les autres, se mettant parfois, il le reconnaît, presque trop en danger. « Il y a eu un épisode assez terrible : je me suis un peu dénutri parce que je ne trouvais pas à manger comme je voulais, et j’ai fini par perdre la vue pendant de longues minutes. J’ai eu très peur. Là, je n’ai pas été suffisamment prudent ».
L’expérience lui a aussi appris un réflexe en apparence tout simple : alléger le sac qu’il transportait avec lui. Ce qui paraissait indispensable au départ cessait peu à peu de l’être après plusieurs centaines de kilomètres. Et c’est là que la réflexion sur le poids physique a rejoint quelque chose de beaucoup plus personnel.
« Tout ce qui constitue un poids superflu doit être éliminé. Et finalement, dans la vie de tous les jours, c’est pareil. On porte des poids, tant physiques que psychologiques. Parce qu’il y a des choses auxquelles on s’accroche, ou parce qu’on ne se rend pas compte qu’on se complique inutilement la vie… Mais finalement, quand on y pense, non seulement c’est à chacun de porter son sac, mais aussi à chacun de faire son propre tri et de décider de ce qu’il y a dedans ».
Un parallèle qui a nourri ses réflexions et dont il tire un enseignement qui dépasse largement le cadre de la randonnée : « Finalement, c’est assez simple de se dire que telle ou telle chose n’est pas importante, et de s’en alléger. De vraiment se recentrer sur l’essentiel ».
Une « belle humanité »
Il y a aussi tout ce que Jacques n’avait évidemment pas pu prévoir avant de partir : les rencontres. Sur 2 100 kilomètres, il ne savait jamais vraiment qui il allait croiser ni ce que la journée lui réservait. Et contrairement à l’image parfois anxiogène du monde que la société actuelle nous renvoie, son expérience a surtout été faite de belles surprises.
« Une simple conversation au détour d’un chemin ; de l’eau, parfois de la nourriture ou un toit offert sans rien attendre en échange ; de petits cadeaux à emporter dans le sac… » énumère-t-il. « Tout au long du chemin, je me disais que l’Humanité n’était pas seulement ce qu’on nous en montre à la télévision… Moi j’ai vu une belle humanité. Des gens dont on ne parle pas, qu’on ne voit pas, qui ne font pas le buzz… Des gens très simples, très humbles, qui cherchent simplement à vous venir en aide ».

De ces gens, il en a tiré de la force et du courage pour chacun de ses pas. Tout comme auprès de ses proches, et de toutes celles et ceux qui le suivait à distance au quotidien sur l’application PolarSteps. « Chaque petit message, chaque encouragement, chaque mot… C’est là-dedans que je puisais ma force. Je m’en nourrissais. Ça me portait ».
Se découvrir
C’est peut-être pour cette raison que, lorsqu’on lui demande s’il est fier de ce qu’il a accompli, sa réponse est immédiate : « Fier, non. Je ne suis pas fier de ce que j’ai fait. Je suis content de l’avoir fait ».
Une nuance qui illustre une conviction profonde qu’il a acquise : tout le monde en est capable. « Bien sûr que ça demande de la préparation, bien sûr que c’est difficile. Mais dans une certaine mesure, celui ou celle qui veut vraiment accomplir quelque chose a les moyens de le faire. J’ai vite compris, par exemple, que réussir à marcher ne reposait pas seulement sur les jambes, ça se passe aussi beaucoup dans la tête, dans le mental. Et le mental, ça se travaille, ça se nourrit ».
Ce dont il est aussi très content ; et ce qui le surprend presque le plus ; c’est de s’être « découvert » à son âge. Après des semaines entières à marcher et à dépendre de ce qu’il trouvait sur son chemin pour boire, manger ou dormir, retrouver sa vie normale redonne aussi une valeur inattendue aux choses qu’on ne remarquait plus. « Ouvrir le robinet quand on a soif, le réfrigérateur quand on a faim, retrouver sa maison, sa compagne, ses enfants, ses animaux… C’est tout ce dont on a besoin, au fond. Je suis heureux d’avoir pris conscience de ça, et de vivre pleinement, fortement, et avec plaisir chaque instant de vie, même les choses les plus banales. J’ai vraiment l’impression de vivre en pleine conscience ».
Et maintenant ?
Reste la raison première de cette marche : sa petite-fille, atteinte d’anorexie mentale. Jacques Leurs tient toutefois à ne pas lui attribuer une portée qu’elle n’a pas. « Ma petite-fille ne va pas mieux parce que j’ai marché, et ce n’était pas le but recherché. Tout ça a avant tout une portée symbolique, et j’espère qu’un jour elle en percevra le sens et pourra en tirer une force. Mais, pour l’instant, elle se confronte chaque jour à la maladie. Laissons-la faire son propre chemin, et accompagnons-la ».

Jacques ne veut pas davantage faire de son expérience une méthode pour sortir de l’anorexie. « Je ne vais pas sortir un vademecum de la sortie de la maladie. Je ne suis ni médecin ni malade, et je ne prétendrais jamais avoir vécu ce que toutes ces jeunes filles traversent ».
Ce qu’il souhaite transmettre c’est son vécu, avec l’humilité de quelqu’un qui a simplement tenté de comprendre cette réalité et de lever les silences qui l’entourent. D’autant que ses réflexions peuvent dépasser de loin la seule question des troubles alimentaires. « Il y a beaucoup d’enseignements que j’ai tirés de ma marche qui peuvent être applicables à tout un chacun, dans de nombreux scénarios de la vie ».
C’est d’ailleurs ce qu’il aimerait, pourquoi pas, désormais faire de son aventure : la coucher noir sur blanc. Pour lui, d’abord, mais aussi pour les personnes qu’il a représentées pendant ces 2 100 kilomètres et pour toutes celles qui pourraient y trouver quelque chose. « J’ai envie de partager ça. Je pense que j’en ai besoin » avoue-t-il.
Un jour, peut-être, cette expérience deviendra un livre. Mais en attendant, Jacques veut surtout appliquer à sa propre existence ce qu’il a compris en marchant : cesser de regarder derrière lui, moins porter ce qui ne lui appartient pas et profiter davantage de sa vie actuelle et de celles et ceux qui la partagent. « Je suis rentré avec la volonté de mieux vivre, de profiter de chaque instant avec ma compagne, mes enfants, mes animaux, mes proches… Et c’est exactement ce que je vais faire. Vivre ».
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