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ENTRETIEN - Rentré d’une mission au Moyen Orient il y a quelques jours, le journaliste de la chaîne info est revenu sur son parcours et son expérience de la guerre dans le monde entier.
«J’ai vu des victimes se faire couper à la machette sous mes yeux. Ça m’a marqué plus que tout le reste réuni». Nicolas Poincaré fête ses 64 ans ce mardi 31 mars 2026. L’occasion de revenir sur son parcours, après avoir passé plus de quarante ans à couvrir l’actualité dans le monde entier. Le bac en poche, dans les années 1980, le futur grand reporter est embauché dans une radio libre. Il a toujours rêvé de devenir animateur radio. Mais une chose en entraînant une autre, il débarque sur France Info afin d’y réaliser des reportages. Très vite, il est envoyé à l’étranger et notamment en zones de guerre afin de raconter ce qu’il s’y passe.
Un métier devenu une passion que Nicolas Poincaré ne compte pas arrêter de sitôt. Aujourd’hui grand reporter pour BFMTV, il dirige aussi les équipes de l’émission «Ligne rouge» sur la chaîne info. Le programme propose des formats plus ou moins longs sur divers faits d’actualités, allant de la mort de Loana à l’affaire Epstein, en passant par l’utilisation de drones dans les conflits armés. Nous nous sommes entretenus avec le journaliste.
TV MAGAZINE. - Comment s’est déroulée votre dernière mission ?
Nicolas POINCARÉ. - Je suis rentré du Liban samedi 21 mars dernier. J’y suis resté onze jours. C’était très intéressant parce que dans cette guerre, le Liban est le seul endroit dans lequel nous, journalistes, pouvons savoir ce qu’il se passe. Nous n’avons pas de possibilité d’aller en Iran puisque les Iraniens ne délivrent quasiment aucun visa. C’est un pays presque fermé à la presse. Quand la guerre a éclaté, BFMTV a envoyé du monde un peu partout. Je crois que nous sommes allés jusqu’à onze équipes en même temps dans toute la région du Golfe. En Irak, en Israël, au Liban... Je suis tombé sur le Liban et ça me plaisait bien. D’un commun accord avec la chaîne, nous avons décidé que je devais y aller.
Quelles régions avez-vous été amené à couvrir dans votre carrière ?
Je suis très souvent allé en Israël, en Irak, en Iran et parfois même en Syrie. Mais il se trouve que le Liban, j’y étais allé une ou deux fois, mais de manière vraiment expéditive. Je connaissais mal le pays, à vrai dire. C’est une zone qui m’a passionné. Pour ma génération de reporters, c’était vraiment le terrain de guerre dont tout le monde parlait juste avant que je devienne journaliste. Ce sont les reporters qui couvraient le Liban dans les années 1980 qui m’ont fait rêver. C’est un peu ma jeunesse. Certains m’ont inspiré. Tous ceux qui se sont fait prendre en otage au Liban. Dans les années 1980, plein de reporters français ont été enlevés par le Hezbollah. Il y a eu Jean-Louis Normandin et Roger Auque. J’ai même connu Paul Marchand à Sarajevo. Tous étaient des otages, certains pendant trois ans. Le «20 heures» de France 2 s’ouvrait tous les soirs par leur nom. Ce sont des journalistes qui racontaient cette guerre et qui ont marqué les reporters de ma génération.
Que représente le Liban pour vous ?
J’avais très envie de connaître ce pays et surtout la guerre là-bas. C’est une région souvent rattachée au conflit, peut-être à tort. On n’en parle pas assez quand il n’y a pas la guerre. Mais pour nous, les Français, le Liban est étroitement lié à la guerre des années 1970, 1980 et aujourd’hui encore avec notamment l’offensive israélienne de l’année dernière. Pour un journaliste, le Liban, c’est la guerre. Ce qui m’a frappé pendant cette mission, c’est que le pays ne demandait rien à personne. Les Libanais étaient en train de se reconstruire. Ils ont connu des crises économiques monstrueuses, l’explosion du port de Beyrouth, les invasions israéliennes... Ça allait un peu mieux. Et d’un seul coup, entre les frappes américaines, israéliennes et iraniennes, ils s’en prennent plein la gueule. Quelle que soit leur confession, leurs opinions politiques, ils disent tous : «C’est quand même un peu injuste ce qui nous arrive». Géographiquement, il y a une bande de 30 kilomètres au sud qui est vraiment en guerre, bombardée par les Israéliens. Mais dans tout le reste du pays, il n’y a pas de combats, pas de bombardements. On ne peut pas dire que la vie continue normalement, mais en même temps, il est possible d’aller boire un coup entre copines le soir.
Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire ce métier ?
Les hasards de la vie. J’adorais la radio. J’aurais pu être animateur. J’ai commencé dans les années 1980. C’était facile, il y avait les radios libres, de la place pour tout le monde. J’ai vite compris que ce qui m’amusait, c’était le reportage, courir pour un feu de poubelle, suivre les pompiers, aller voir les accidents de la route... Tout ça me plaisait beaucoup. Après, il y a eu la création de France Info. J’ai été embauché. La guerre en Yougoslavie venait d’éclater, puis la chute du mur de Berlin. Ces événements m’ont amené à faire de l’international. Quand j’avais dix ans, je ne me disais pas : «Je voudrais être grand reporter de guerre», mais plutôt : «Je voudrais travailler à la radio».
J’ai vu des victimes se faire couper à la machette sous mes yeux. Ça m’a marqué plus que tout le reste réuni.
Nicolas PoincaréDans votre carrière, quels événements vous ont le plus marqué ?
Il y en a un qui surpasse tous les autres et qui est incomparable. C’est le génocide au Rwanda en 1994. Un million de morts en cent jours. J’ai vu des choses épouvantables. J’y suis allé cinq fois pendant les trois mois du génocide. J’étais au cœur des massacres. J’ai vu des victimes se faire couper à la machette sous mes yeux. Ça m’a marqué plus que tout le reste réuni. Ce n’est pas tous les jours mais à chaque fois que je me retourne sur mon passé, c’est ce souvenir qui revient. Quand nous nous retrouvons entre journalistes qui ont couvert le Rwanda, la conversation reprend là où nous l’avons laissée, même si nous ne nous sommes pas vus depuis longtemps. Ce sont des conversations sans fin. Nous avons besoin d’en parler avec ceux qui étaient là parce que nous n’avons pas tellement envie d’en parler avec ceux qui n’étaient pas là.
Ressentez-vous parfois le besoin de vous confier à des professionnels ?
Avec des psychologues, non. Au début, quand je rentrais de Sarajevo, par exemple, ou d’autres zones en conflit, j’éprouvais le besoin de raconter ce que j’avais vu mais que mon entourage n’avait pas forcément envie que j’en parle. Ça crée une frustration. On peut gonfler son entourage assez vite. J’ai compris que le mieux, c’était plutôt de retrouver les personnes qui connaissent bien la situation. Parler de Sarajevo avec ceux qui en rentrent, avec ceux qu’on a connus là-bas ou avec même des Bosniaques de Paris, c’est le mieux. J’ai pris l’habitude d’en parler avec ceux qui ont la même envie que moi, pour ne pas l’imposer aux autres. Chacun a sa vie et tous n’ont pas envie de vous voir rentrer pour que vous rameniez Sarajevo ou le Rwanda à la maison. J’ai appris à compartimenter.
Quelles régions du monde avez-vous couvertes ?
J’ai beaucoup été en Russie et j’adorais ça. La chute de l’URSS, la guerre en Tchétchénie... J’ai fait de grands carnets de route à travers plusieurs anciennes républiques détruites. J’ai aussi été en Yougoslavie, dans les Balkans, en Afrique aussi. Je n’avais pas vraiment de zone spécialisée. D’ailleurs, mes copains me charriaient : «Tu es partout, mais tu ne connais nulle part». Quand je travaillais pour France Info le groupe avait vocation à couvrir le monde entier. On envoyait des reporters un peu partout. Nous n’étions pas assez nombreux pour avoir un spécialiste du Moyen-Orient, un autre de la Russie, un troisième des États-Unis. Tout le monde faisait tout. J’ai gardé quelques amis de mes voyages. Je suis retourné voir certains à Sarajevo récemment. Au Kosovo, j’avais un super copain, mais il est mort dans une bagarre à la sortie de boîte de nuit. C’était vraiment un ami.
Le journalisme, une passion
Qu’est-ce qui vous importe dans votre profession ?
Les habitants de Sarajevo nous disaient : «En fait, vous ne servez pas à grand-chose. Vous ne changez pas le cours de l’histoire. Vous avez beau raconter le drame, raconter que notre ville est assiégée depuis deux ans, elle est toujours assiégée. Mais si vous n’étiez pas là, ce serait encore pire. Nous vivrions la même chose, il n’y aurait pas de différence, mais personne ne le saurait». Ça fait plus de bien qu’on le pense. J’ai toujours eu beaucoup de modestie par rapport à notre influence sur les choses. Je pense que nous n’en avons que très peu. Et en même temps, il faut que ce soit raconté. Il y a des conflits qui n’intéressent personne ou qui sont trop durs à couvrir ou trop dangereux ou trop loin. Je pense au Soudan. Je pense que ce que vivent les Soudanais dans l’indifférence générale, c’est pire que s’ils le vivaient en étant couverts par les médias du monde entier.
Vous est-il déjà arrivé d’avoir peur pour votre vie ?
Oui, souvent. Et à chaque fois, je me dis : «Si je m’en sors cette fois-là, je n’y retournerai pas». Et finalement, j’y retourne quand même. Par exemple, je m’étais promis de ne pas retourner à Bangui. Il y avait une mutinerie de l’armée. Je me suis retrouvé dans un carrefour où les mutins et l’armée tiraient partout et je ne savais pas qui tirait sur qui. D’un seul coup, une voiture est passée et m’a embarqué. Je ne savais pas si c’étaient des mutins ou l’armée régulière. Le mec qui était à côté de moi avait la main arrachée, il saignait beaucoup. Je ne savais pas où il m’emmenait, eux-mêmes ne savaient pas. Et là, je m’étais dit: Si je me sors de ce truc-là, j’arrête. Je n’ai pas arrêté. Ça s’est bien terminé ce jour-là, mais j’ai quand même eu très peur. En l’occurrence, c’étaient les mutins qui m’avaient pris. Ils m’ont emmené dans leur quartier général où ils m’ont gardé trois jours.
Comment voyez-vous votre avenir dans le journalisme ?
Il est un peu derrière moi. J’ai 64 ans aujourd’hui, c’est l’âge de la retraite ! Mais j’ai envie de continuer encore un peu, tant que j’aurai l’énergie, mais je n’ai plus de carrière à construire. Je n’ai pas des grandes ambitions. J’ai juste envie de me m’amuser encore un peu. Plus sérieusement, diriger l’équipe de «Ligne rouge» sur BFMTV, ça me passionne. C’est vraiment intéressant. Nous avons dix projets en cours de route. On fait des longs formats en permanence. Nous les reprendrons quand le conflit au Moyen-Orient se sera calmé. Je raccrocherai le jour où l’on me dira : «C’est bon, laisse la place aux jeunes».


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