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On ne compte plus les études et les articles sur les bienfaits de la lecture, pratique absolument essentielle sur le plan cognitif. À l'heure où notre faculté de concentration se réduit et où l'addiction aux écrans nous détourne souvent des livres, il nous est souvent répété que l'important, c'est de lire, pas la nature de ce qu'on lit. Un roman classique du XIXe siècle, une BD marrante, un thriller de Freida McFadden: tout est censé faire du bien à notre cerveau, les bons bouquins comme les mauvais.
Faisons confiance aux experts et acceptons l'idée selon laquelle lire n'importe quoi vaut mieux que de ne pas lire du tout. Est-ce qu'il n'existerait tout de même pas quelques exceptions? Prenons l'exemple de Je m'appelais Franck, l'autobiographie de Vincent Lagaf' parue en mars 2023. Après s'être coltiné ses 432 (oui) pages, on en vient à se demander si la lecture d'une notice de fer à repasser ou de l'arrière d'une boîte de céréales n'aurait pas davantage fait travailler nos cerveaux.
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«Tu t'es fait eu!»
En préambule, l'auteur annonce lui-même la couleur: «Salut à toi, lecteur qui as osé acheter ce livre. […] Je vais essayer d'être le plus simple possible, je n'ai pas envie de faire chanter les petits oiseaux ni de te décrire la couleur du ciel. Non seulement je n'en ai pas envie, mais je ne pense pas être doué pour ça. Si tu t'attends à de la grande littérature avec moi, désolé, mais tu t'es fait eu!» La suite consistera effectivement en un long babil aux allures de premier jet, truffé de fautes de français certes volontaires et de jeux de mots non retravaillés.
On peut se dire que pourquoi pas. Que tout le monde a le droit de s'exprimer. Qu'une écriture aussi simple (doux euphémisme) peut tout à fait convenir à celles et ceux qui ont envie ou besoin qu'on leur parle simplement. Mais on peut aussi se dire que la personne qui écrit et celle qui lit gagneraient toutes les deux à faire preuve d'un peu plus d'exigence. Ça permettrait aux deux parties de se sentir un peu plus vives d'esprit à la fin du livre qu'au début. Mais en l'état, il est strictement inconcevable que Je m'appelais Franck puisse améliorer les capacités cognitives de qui que ce soit.
Sans surprise, le livre de Vincent Lagaf' est publié par XO Éditions, producteur de livres sans envergure et sans qualité. L'une des spécialités de cette maison, ce sont les livres dans lesquels des célébrités (de Patrick Sébastien à Michel Sardou) et des pseudo-stars peuvent étaler leur vie, leurs états d'âme et leurs raisonnements de bas étage sans être jamais contredites. Sous couvert de simplicité et d'accessibilité, cette maison d'édition pond des livres plus indigents les uns que les autres. Le pire, c'est qu'apparemment, ça marche.
L'exploit du livre de Vincent Lagaf', en plus d'être écrit avec le talent et la verve d'un élève de cours élémentaire, c'est que tout en étant étonnamment épais, il parvient à ne rien dire de ce qu'on avait vraiment envie d'y trouver. Jusqu'à la page 118, le trublion-chanteur-comique-animateur va ainsi prendre le temps de nous raconter… sa jeunesse. Elle fut certes marquée par les coups durs, avec un passage par l'assistance publique avant l'âge de 3 ans, puis une adoption par une famille normande.
Celle-ci décide de lui donner un nouveau prénom, Vincent venant se substituer à Franck. Il faut reconnaître qu'être rebaptisé contre son gré lorsqu'on a déjà atteint l'âge de le comprendre, c'est rude. «Je ne suis pas psy, écrit l'intéressé, mais je peux te garantir que changer le nom d'un enfant à l'âge de 3 ans, c'est la plus grosse connerie que tu peux faire pour le déstabiliser un peu plus.»
À ce stade, malgré l'écriture rudimentaire, on a envie de prendre le petit Franck-Vincent dans ses bras. Plusieurs dizaines de pages plus loin, on a surtout envie de l'inciter à abréger, à accélérer sa croissance et à nous livrer enfin des souvenirs de l'époque où, après s'être nommé Vincent Rouïl, il est devenu Vincent Lagaf'.
C'est ce qui s'amorce (beaucoup trop) doucement avec le deuxième quart du livre, dans lequel il décrit notamment ses années d'animateur au Club Med (pardon, de «GO», comme «gentil organisateur»), qui ont fini par l'amener à monter sur scène. Là aussi, ça traîne en longueur et ça tire à la ligne. Les anecdotes ont beau nous être racontées pour la première fois, l'impression de déjà-vu domine. Il est franchement compliqué de ne pas sauter les pages par dizaines –même si la jurisprudence Daniel Pennac l'autorise, il est de mon devoir de ne pas perdre une miette des livres dont je vous parle, qu'ils viennent ou non d'un bac à 2 euros.
En attendant «La Zoubida»
Au fond, ce qu'on attend d'un livre de Vincent Lagaf', ce ne sont pas ses souvenirs d'enfance, ni ses mémoires de GO –bien que si elles avaient été correctement racontées, on aurait éventuellement pu y prendre un certain plaisir. Ce ne sont pas non plus ses considérations sur le jet-ski, le Flyboard et toutes ces disciplines à sensations qu'il affectionne tant –elles ne nous seront cependant pas épargnées, au gré d'une dernière partie de livre bien pénible. Non, ce qu'on veut, ce sont les coulisses du «Bigdil», éventuellement celles de «Fort Boyard» (émission à laquelle il participa en tant que Mégagaf pendant quatre saisons entre 2018 et 2024)… mais surtout, un chapitre consacré à «La Zoubida».
Petit point culturel pour les moins de 40 ans: ce titre est celui d'une chanson à vertu humoristique, écrite et interprétée par Vincent Lagaf' lui-même, et restée onze semaines consécutives à la tête du Top 50 français en 1991 –elle passera même trente-quatre semaines dans ce classement. Singeant un accent maghrébin indéterminé, l'auteur y raconte l'histoire d'une jeune femme nommée Zoubida, dont la mère refuse qu'elle se rende à un bal organisé à Barbès. Mais un certain Mokhtar débarque sur un scooter doré, qui s'avèrera avoir été volé. Il finira par être arrêté par la maréchaussée.
À ce stade, si vous n'avez jamais entendu «La Zoubida» ni vu son clip, et si vous aimez les expériences extrêmes, il serait judicieux que vous regardiez cette vidéo. En revanche, que les personnes trop fragiles –ou subissant déjà bien trop de racisme dans leur quotidien– s'épargnent ce visionnage éprouvant.
À la question «Est-ce que “La Zoubida” est raciste?», on répond oui à 101%. Si jamais quelqu'un a un doute en écoutant la chanson, le clip a l'avantage de faire disparaître la moindre trace d'ambiguïté en enfonçant lourdement le clou. Trente-cinq ans après (comme le temps passe), c'est donc sur ce sujet qu'on attendait de lire Vincent Lagaf'. Allait-il nous brandir, à la manière de Michel Sardou, un beau-frère racisé en guise de totem d'immunité face à de telles accusations? Ou effectuer un mea culpa tardif mais sincère?
Ni l'un ni l'autre. Alors que «La Zoubida» peut être considérée comme le plus gros succès de sa carrière toutes catégories confondues, Vincent Lagaf' ne s'y attarde que le temps d'une page et demi. Nous expliquant juste qu'il a écrit la fin du morceau entre la poire et le fromage juste avant d'aller enregistrer, il se dédouane ensuite très rapidement: «Jamais au grand jamais, il n'y a eu une once de méchanceté dans mes propos. Je n'avais aucun message à faire passer. Et curieusement, jamais une personne d'origine maghrébine ne m'a fait le moindre reproche. Les seuls qui m'ont fait chier, ce sont des pseudo-intellos en manque de reconnaissance.» Fin du débat.
La vidéo proposée par l'humoriste Djamil Le Shlag en réaction à ce mode de défense systématiquement employé par Vincent Lagaf' sur le sujet semble constituer une réponse suffisante.
Jouant les autruches avec une décontraction déconcertante, Lagaf' n'a jamais vu le problème et il ne le voit toujours pas. On est dans le racisme le plus aveuglément décomplexé qui soit. Est-ce si étonnant de la part de quelqu'un qui, dès la page 52, retranscrit les propos de Hamed, père d'un de ses camarades arrivé d'Algérie dans les années 1960, en imitant son accent à l'écrit? «Ji désolé, faut pas qu'ti sois fâché, lui fait-il dire. Jamais pli y va r'commencer.» Stupeur et tremblements. On rappelle que le livre date de 2023 et qu'en 2023 plus personne ne pouvait dire qu'il ne savait pas que ce genre d'imitation, à l'écrit comme à l'oral, est raciste.
Depuis la parution du livre, Vincent Lagaf' n'a pas eu davantage d'épiphanie. On aurait presque pu y croire en lisant l'accroche d'une interview accordée début 2025: «Aujourd'hui, si tu prends l'accent arabe, t'es raciste». Mais oui, Vincent, c'est ça, bravo! Source de l'article: le JDD. Et l'on comprend qu'en fait, la citation qui précède n'est pas un signe de progressisme, mais une expression de la consternation de la part de celui qui considère qu'on ne peut plus rien dire et que c'est scandaleux. Dans le même ordre d'idée, Lagaf' avait affirmé sur Europe 1 qu'«aujourd'hui, on ne pourrait plus sortir “La Zoubida”», phrase qui peut elle aussi faire beaucoup de bien à condition d'être lue sur un ton réjoui –et pas sur un air de regret.
Un vrai «Baltringue»
Il faut alors beaucoup de courage –oui, de courage– pour ne pas totalement sortir du livre. À partir de cet instant, il devient totalement clair que tous les sujets potentiellement épineux seront traités par-dessus la jambe, à l'image de la totale plantade du film Le Baltringue, donc Vincent Lagaf' a signé le scénario. Celui-ci raconte que le réalisateur prévu (Chris Nahon, de l'écurie Besson) a jeté l'éponge deux semaines avant le tournage sans explication, qu'il a fallu lui trouver un remplaçant manu militari et qu'un choix a été fait dans la précipitation. La description du cinéaste providentiel, un dénommé Cyril Sebas, est sacrément séduisante: «Il n'a pas fait grand-chose dans sa vie, mais il a l'air motivé.»
En quelques paragraphes, Vincent Lagaf' attribue la nullité du film à ce jeune metteur en scène vraisemblablement incompétent. Pour expliquer le bide total du film, il a également une explication toute prête: celui-ci «sort le même jour qu'Avatar. T'as compris le souci?» Le souci, c'est que Le Baltringue est sorti en France le 27 janvier 2010, soit six semaines après le film de James Cameron, en salles depuis le 16 décembre 2009. Plus le livre avance, plus se dessine donc le portrait d'un type prêt à raconter n'importe quoi et à jeter n'importe qui sous le bus, plutôt que de se livrer à un semblant d'autocritique.
Là encore, côté Baltringue, on aurait aimé de l'anecdote de tournage un peu croustillante, mais Vincent Lagaf' passe à autre chose en moins de deux pages. C'est tout un pattern qui se dessine: dès qu'un sujet nécessiterait de reconnaître ses erreurs («ma chanson était raciste», «mon scénario était nul», «j'ai choisi le réalisateur n'importe comment»), Vincent trace en mode TGV afin d'arriver très vite sur le sujet suivant.
Il consacrera par exemple quinze pages (les plus amusantes du livre) au tournage catastrophique d'un téléfilm belge auquel il avait accepté de participer bénévolement –en pensant à tort que Thierry Lhermitte et Jean-Claude Van Damme seraient de la partie. Comme sur ce coup-là, le fiasco n'est pas de son ressort, il n'a cette fois aucun mal à donner mille détails pour pointer l'amateurisme des uns et des autres.
La description des années «Bigdil», l'un des principaux faits de gloire de celui qui était devenu animateur quelques années plus tôt sur TF1 avec l'émission «L'Or à l'appel», n'est guère plus intéressante. Les anecdotes de plateau s'y enchaînent avec assez peu de passion, le plus salé –il y a forcément plus salé– restant hors champ. Seule exception: l'évocation de son aventure extraconjugale avec l'une des «Gafettes», ces jeunes femmes court vêtues qui l'accompagnent dans ses aventures télévisuelles: «Il y en a une que je guettais du coin de l'œil, et… Oui oh ça va, me me juge pas, tu sais ce que c'est… […] Nous avons eu une belle et longue relation, que nous avons longtemps gardée secrète.»
Le melon
L'avantage d'un livre aussi long, c'est qu'il donne l'impression d'avoir réellement fait le tour de son auteur. En bref, Je m'appelais Franck dessine le portrait d'un homme déterminé, qui aime les gens mais surtout ce qu'ils lui renvoient, qui déteste se remettre en question, recevoir des ordres ou être contredit, et doté d'un ego certain. En témoigne ce passage, en fin de livre, où il raconte avoir été contacté pour «Mask Singer». Extrait d'une discussion avec son agent, qui lui parle de l'émission diffusée sur la première chaîne.
«– TF1 est OK pour que j'anime ce format?
– Non, l'animation, c'est Camille Combal.
– Ah… OK. Alors tu me vois parmi les quatre du jury qui tentent de découvrir qui se cache sous les déguisements?
– Non plus. Je voudrais que tu chantes, déguisé en courgette.»
Chez d'autres, un tel échange aurait permis une prise de conscience. Il n'y a pas de honte à être moins à la mode qu'hier. Le chanteur Jean-Pierre Mader, lui, l'a très bien compris. Mais lorsqu'il constate qu'il n'est plus assez populaire pour faire partie des cadres de cette émission amenée à cartonner, Vincent Lagaf' ne se contente pas d'un simple refus.
«Après plus de trente ans de collaboration, après tous ces disques d'or, […] après toutes ces récompenses télé qu'on a eues ensemble, tu me demandes de monter à Paris pour chanter déguisé en courgette ou en frigo! […] Même si je me doutais que l'amitié qui nous liait durant ces trente années n'était que professionnelle, je ne pensais pas qu'on puisse autant manquer de respect à celui qu'on appelait son associé.»
Il y a dans cette façon de réagir quelque chose de très caractéristique de la génération également représentée par Patrick Sébastien et Julien Lepers, qui refusent de comprendre que leur apogée est derrière eux et qu'il est sain de laisser la place à plus de jeunesse, de diversité, de renouveau. Parfois, l'écriture permet de panser ses plaies, de prendre un recul inédit, de faire la paix avec soi-même et les autres. Avec Vincent Lagaf', on ne peut pas être plus aux antipodes de ce genre de valeurs.
Pour cette série d'été, on a lu pour vous des autobiographies de stars plus ou moins oubliées, dénichées au fond des bacs à 2 euros des bouquineries. Une plongée dans le service après-vente des célébrités, où l'ego déborde parfois plus que le talent, mais toujours avec un certain charme.




























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