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J'ai lu l'autobiographie de Michel Sardou et j'ai vite arrêté de compter les «red flags»

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Mais qu'est-ce qu'ils ont tous avec leur mère? Dans chacun de ses livres ou presque, dès qu'il manque d'inspiration ou qu'il veut insuffler du dynamisme à ses propos réactionnaires, Patrick Sébastien fait intervenir sa mère Andrée, morte en 2008. Sur des pages et des pages, il imagine un dialogue avec elle, dans lequel elle lui assène généralement ses quatre vérités. Dommage que PatSeb ne croie pas aux psys, car évoquer cette pratique en séance lui aurait sans doute fait grand bien.

Dans Je ne suis pas mort… je dors!, Michel Sardou utilise exactement le même procédé. Il devise avec sa mère Jackie, comédienne gouailleuse disparue en 1998. Cette fois, le dialogue fictif n'est pas juste une parade pour remplir quelques pages ou faire dire à feu sa génitrice ce qu'on n'ose pas révéler soi-même: c'est carrément le principe de tout le livre, paru en 2021. Par moments, le chanteur oublie son parti pris et se lance dans un tunnel en semblant totalement oublier qu'il est censé discuter avec sa daronne. Mais celle-ci finit toujours par repointer le bout de son nez.

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Y en a un peu plus, je vous le mets quand même

Je ne suis pas mort… je dors! n'est pas tout à fait l'autobiographie officielle de Michel Sardou. Pour cela, il aurait fallu lire Et qu'on n'en parle plus, publiée en 2009 et dont la simple couverture (représentant un ours sans doute mal léché) suffisait à faire très envie. Mais dans les bacs à 2 euros, nulle trace de ce probable banger sur lequel le fantôme de Jackie Sardou émet quelques réserves d'entrée. «Les événements étaient vrais, mais tu as trop romancé», lui dit-elle. «Personne n'y a cru», reconnaît Michel à propos de ce premier livre.

Jackie Sardou est la principale attraction du livre, ce qui est tout de même cocasse étant donné qu'elle a passé l'arme à gauche vingt-trois ans avant la parution. Car pour le reste, son fils Michel semble ne pas avoir grand-chose à dire.

Et nous voici en présence d'un ouvrage plus modeste que le précédent, dont il se présente comme un complément rapide et léger. Pour Michel Sardou, c'est l'occasion de revenir sur des anecdotes et bribes de vie non évoquées en 2009. On se trouve donc en présence d'un addendum, ce qui est assez inhabituel dans le registre (auto)biographique.

De deux choses l'une: soit la mémoire de Michel Sardou est vacillante et il lui a fallu douze ans de labeur pour réunir ces souvenirs précédemment laissés de côté, soit ce qu'il nous sert dans ce livre-ci est purement et simplement du réchauffé permettant à l'éditeur XO Éditions (celui de Patrick Sébastien, tiens donc) de faire son beurre sur le dos des fans.

Nul doute que ceux-ci se délecteront de son franc-parler et du ping-pong avec la mère Jackie, dont les répliques sont mille fois plus réjouissantes si on les imagine prononcées par elle-même. Si vous ne connaissez pas la voix de Jackie Sardou, il vous faut rattraper cela immédiatement (voir ci-dessous, par exemple). Vous pourrez alors l'imaginer prononcer des phrases comme: «Je tenais une boîte de filles en dessous du Moulin de la Galette, c'était vert de Fritz.» Elle est la principale attraction du livre, ce qui est tout de même cocasse étant donné qu'elle a passé l'arme à gauche vingt-trois ans avant la parution.

Car pour le reste, Michel Sardou semble ne pas avoir grand-chose à dire. Très vite, Je ne suis pas mort… je dors! ne parvient plus à cacher son statut de résidu de corbeille, d'amas de séquences vite abandonnées sur la table de montage car jugées insuffisamment éclairantes. Le livre permet néanmoins de confirmer que l'image publique du chanteur est tout à fait juste. Les sphères dans lesquelles il gravite ne semblent constituées que d'hommes (une exception: la parolière Vline Buggy) et il est bien rare qu'une artiste féminine puisse faire l'objet de son admiration ou de son respect.

Il en nomme cependant trois, du bout des lèvres –ou plutôt du stylo. «Puisque tu en es aux chanteuses, on ne peut pas dire que c'était ton truc», fait-il dire à sa mère. «Si. J'en ai beaucoup aimé trois: Barbara, Mylène Farmer et la préférée des préférées, Kim Carnes pour son titre “Bette Davis Eyes”», lui répond-il. Quel honneur pour ces trois-là. Les autres ne semblent même pas exister à ses yeux. Le reste du temps, quand il daignera parler de femmes, ce sera pour évoquer celles qu'il a séduites –ou épousées. Avec un red flag récurrent: s'il ne tarit pas d'éloges sur sa femme actuelle (Anne-Marie Périer), ses ex sont toutes réduites à des erreurs qu'il n'aurait pas dû commettre et qui lui ont empoisonné la vie.

Abandonnée sur l'autoroute

Lui, en revanche, s'est toujours bien comporté. À propos d'Élisabeth «Babette» Haas, sa deuxième femme, épousée en 1977, voici par exemple ce qu'il confie: «Persuadé d'une inconduite de sa part, ce qui se révélera faux, je l'ai plantée sur l'autoroute de l'Estérel sans beaucoup la ménager. Mes adieux ont été: débrouille-toi pour rentrer aux Issambres! Une heure plus tard, je me sentais lamentable.» Bonne analyse, Michel: c'est totalement lamentable, sans compter que le «sans beaucoup la ménager» ressemble à une litote.

«Tu n'as pas cherché à rattraper le coup?», l'interroge alors sa mère. «Non, répond ce cher Mimi. Je suis d'une jalousie maladive, débordant largement le sens commun. Je le suis encore! […] Et il n'y a pas de vaccin!» Quand un homme se dit jaloux incurable et en rigole, on sait qu'il est plus que probable que ce genre de propos se traduise par des violences, qu'elles soient psychologiques ou physiques.

On en profite pour rappeler que si Michel Sardou est aussi horrifié par l'infidélité potentielle de ses partenaires, lui ne se pose en revanche guère de limite. Cynthia, sa fille d'un premier mariage, est née le 4 décembre 1973; Romain, le premier fils qu'il a eu avec Babette, est né le 6 janvier 1974. On vous laisse vous emparer de votre calendrier ou de votre calculatrice. Chacun gère son couple comme il le veut. Cependant, le jaloux maladif qui se permet tout mais châtie sa femme au moindre écart supposé, ça passe mal.

De droite, lui? Jamais

Ce cher Michel en profite également pour revenir sur l'une de ses chansons les plus polémiques, «Je suis pour». Dans ce morceau datant de 1976, le narrateur s'adresse à celui qui a tué son enfant. «J'aurai ta peau, tu périras. […] J'aurai ta tête en haut d'un mât», lui promet-il entre autres douceurs. L'ensemble ressemble à un vaste plaidoyer en faveur de la peine de mort, les paroles renvoyant dos à dos «les bons jurés qui s'accommodent des règles prévues par le code» et «les philosophes, les imbéciles» qui «pardonneront mais pas moi».

Un demi-siècle plus tard, Michel Sardou tente de s'expliquer: «Je n'ai jamais été en faveur de la peine de mort.» Que nous sommes bêtes, c'était un personnage, ce que l'utilisation du «je» aurait dû nous faire comprendre! Comme Orelsan des années après avec le morceau «Sale pute», le chanteur brandit l'argument de la première personne du singulier pour tenter de nous convaincre qu'il n'est pas en accord avec le contenu de sa propre chanson. «Mon intention n'était pas le parti pris: je jouais à un jeu de rôle.»

N'en démordant pas, Michel Sardou évoque donc un tout petit malentendu auquel il aurait dû s'attendre (sous-entendu: le public français est un peu idiot, ce n'est pas nouveau). Il conclut ensuite la section dédiée à cette polémique par un enchaînement de phrases involontairement hilarantes. Cela commence par ce constat clairvoyant: «Pour beaucoup, je resterai un chanteur de droite un chouia réactionnaire.» L'auteur du «Temps des colonies» (entre autres bijoux) qui s'étonne qu'on le classe à droite: c'est sublime.

«J'échapperai à “raciste”, mon beau-frère Jean-Marie Périer que j'aime beaucoup étant noir et ma petite-fille Lucie juive… De ce côté-là, je suis bordé.»Michel Sardou, dans son livre Je ne suis pas mort… je dors! (2021)

Au passage, on découvre avec une incroyable surprise qu'il n'est pas écolo non plus. Comme Patrick Sébastien, sous le prétexte de partager des souvenirs liés à sa carrière, Michel Sardou en profite régulièrement pour tirer à vue sur les uns et les autres… et en particulier sur les écologistes. Juste après avoir éructé sa haine des réseaux sociaux, il saute du coq à l'âne pour y aller de ce refrain si chantant:

«J'allais oublier les verts! Tellement verts qu'ils nous prennent pour des pommes! La pandémie des éoliennes bruyantes qui défigurent nos paysages! La liberté ressemble à une peau de chagrin. Tout régulé! Qualifié! La cigarette, l'alcool, le stationnement, au risque de passer pour des irresponsables, on ne fait plus l'amour sans caoutchouc. Les voitures électriques! Elles n'ont aucune gueule!»

Vous avez bien lu. Dans un sandwich anti-écolo à la ponctuation hasardeuse et dont l'absence de finesse touche à l'exploit, Michel Sardou parvient à glisser que si on ne peut plus baiser sans capote, c'est la faute de ce camp-là, qu'il ne nomme pas mais qu'on peut aisément circonscrire: les écologistes-wokistes-féministes-gauchistes-LGBT+, en somme. Ces empêcheurs de tourner en rond. On est pourtant tellement bien en France.

La suite du paragraphe vient enfoncer le clou. Évoquant les divers qualificatifs qui lui sont attribués par ses opposants, Michel Sardou se fend de cet incroyable commentaire: «J'échapperai à raciste, mon beau-frère Jean-Marie Périer que j'aime beaucoup étant noir et ma petite-fille Lucie juive… De ce côté-là, je suis bordé.» Espérons que Michel ait aussi un arrière-petit-neveu gay vachement sympa et que la fiancée du fils de son médecin généraliste soit musulmane: cela le protégerait d'à peu près toutes les accusations possibles. Nadine Morano aurait-elle osé? Ce n'est même pas certain.

De façon plus ou moins larvée, tout le livre baigne dans ce genre de saumure un peu rance, où personne ne fait la différence entre une saillie humoristique et une remarque raciste. Relatant les festivités de son mariage avec Anne-Marie Périer, qui se sont déroulées dans l'immense atelier du couturier Azzedine Alaïa, le chanteur rapporte cette remarque signée Eddy Mitchell: «Pourquoi tu fais ta soirée dans un couscous?» On aimerait dire que cette France-là, raciste et patriarcale, fait partie du passé. On sait hélas que non. Et que même quand Michel Sardou et ses amis seront morts, elle ne cessera jamais de l'être.

Pour cette série d'été, on a lu pour vous des autobiographies de stars plus ou moins oubliées, dénichées au fond des bacs à 2 euros des bouquineries. Une plongée dans le service après-vente des célébrités, où l'ego déborde parfois plus que le talent, mais toujours avec un certain charme.

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