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Intrépide de profession

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Défenseurs de la démocratie ou enquêteurs opiniâtres, les journalistes sont aussi des personnages de fiction. Leurs multiples incarnations ont souvent modifié le regard du public, mais qu’en est-il de celui des principaux intéressés ? Dans la série 7e art et 4e pouvoir, qui se termine aujourd’hui, Le Devoir donne la parole à des journalistes de tous les horizons pour connaître leur perception du métier à travers le cinéma.

La trajectoire d’Étienne Fortin-Gauthier épouse à la fois la curiosité contagieuse du métier et les multiples façons d’informer. Ce diplômé en communication et en politique de l’Université de Montréal ainsi que du Collège universitaire Glendon, à Toronto, a collaboré aussi bien à La Voix de l’Est qu’au Devoir et à La Presse canadienne. C’est sans compter son passage remarqué à TFO, qui lui a permis non seulement d’explorer les multiples facettes de la métropole canadienne, dont son visage français, mais de parcourir le monde. De retour à Montréal, il est maintenant associé au service de l’information de la chaîne Noovo, offrant aussi de longs reportages à caractère immersif dans le cadre de la série Entre les lignes, accessible également sur Crave. De la réalité tragique des migrants à la frontière canadienne au quotidien bouleversant des paramédicaux en passant par les effets concrets des changements climatiques, la loupe d’Étienne Fortin-Gauthier reste bien collée sur le réel.

Est-ce que le cinéma a marqué votre jeunesse, et, dans l’affirmative, de quelle manière ?

Mon père est professeur de littérature au cégep, et ma mère, travailleuse sociale : je viens d’un milieu imprégné de culture, et où la connaissance et la compréhension de l’autre sont des valeurs importantes. J’ai d’ailleurs grandi à Saint-Laurent, l’un des secteurs les plus multiethniques de Montréal. Nous allions au cinéma en famille, et je peux vous dire qu’après un visionnement, ça discutait ! Mes parents n’étaient pas toujours d’accord, chacun avait parfois sa propre lecture. Je me souviens aussi que mon père m’amenait voir des films au cinéma Impérial, une magnifique salle sur la rue de Bleury et, à l’opposé, celle, toute petite, du Goethe-Institut, jadis située sur la rue Sherbrooke, parce que mon père adorait l’apprentissage des langues — il voulait maîtriser l’allemand… et l’espéranto ! Avant de mettre les pieds en Europe au début de la vingtaine, j’avais vu énormément de films européens, dont beaucoup étaient sous-titrés.

Est-ce que certains d’entre eux auraient pu piquer votre curiosité pour vous diriger vers le métier de journaliste ?

Enfant, deux univers m’ont marqué en ce qui concerne le voyage et l’aventure, et ils définissent encore mon travail aujourd’hui. D’abord, les adaptations de la bande dessinée Tintin, et… Les Intrépides [avec Jessica Barker et Lorànt Deutsch, 1993-1996]. Dans cette série télévisée, deux jeunes répondaient aux appels de gens aux prises avec différents problèmes. Nous ne sommes pas très loin de cette notion de service public, le tout enrobé de grandes péripéties. Dans ma tête d’enfant, le journalisme ressemblait un peu à ça : aller vers l’autre et aller sur le terrain. D’ailleurs, avant d’opter pour le titre Entre les lignes, je me disais que la série aurait pu s’intituler L’Intrépide ! [rires]

Par la suite, est-ce que des films consacrés spécifiquement au journalisme ont pu vous donner une vision plus précise de ce métier ?

Ce qui m’inspire davantage au cinéma, ce sont les films qui racontent la manière dont on met en lumière des secrets d’État, des complots, et certains mettent en vedette des personnages de journalistes. Je pense à Enquête sur un scandale d’État [de Thierry de Peretti, 2021], inspiré d’une histoire vraie sur des dérives policières dans une affaire de trafiquants de drogue et où un journaliste [incarné par Pio Marmaï] se fait manipuler alors qu’il croit révéler un gigantesque scandale. Ici, tout est affaire de nuances, et c’est ce qui me passionne. On trouve une variation de ce type d’intrigue dans Kill the Messenger [V.F. : Secret d’État, de Michael Cuesta, 2014], avec un autre journaliste [incarné par Jeremy Renner] qui enquête sur un trafic de drogue où la CIA est directement impliquée. On l’accuse ensuite d’avoir été lui aussi manipulé, d’avoir « jazzé » les faits, et ces questionnements éthiques sont parfaitement légitimes. Car il faut résister aux dérives du sensationnalisme juste pour le plaisir de livrer de bonnes histoires, tout en refusant le manichéisme : pas besoin de tirer systématiquement des conclusions où tout est noir ou blanc.

De la même façon que les journalistes espèrent changer le monde, ou du moins les mentalités, croyez-vous que le cinéma puisse aussi y contribuer ?

Dans un reportage comme dans un film, on peut entendre la parole de gens qui subissent de profondes injustices et que l’on voit peu ou pas du tout. Je pense, par exemple, à 120 battements par minute [de Robin Campillo, 2017], qui illustre la crise du VIH au début des années 1990, et tout le mouvement social que cette crise a généré. Sur un plan plus personnel, un de mes oncles, que je n’ai pas connu, est mort du sida dans les années 1980, un artiste dont une des toiles appartient à l’oratoire Saint-Joseph. Sa disparition a profondément marqué ma famille et a nourri en quelque sorte mon imaginaire. J’espère un jour approfondir ce sujet, car je sens que cette question demeure taboue au Québec.

Même si vous ne semblez pas éprouver une grande passion pour les « films de journalistes », en revanche, vous affectionnez le travail des grands compositeurs de musiques de film… pour les bulletins de nouvelles. Cette passion nécessite quelques explications. [rires]

En effet, je suis un grand amateur de musiques de bulletins de nouvelles créées par de grands compositeurs. On ne réalise pas à quel point ces thèmes musicaux sont accrocheurs et nous font voyager. Je pense tout autant à John Williams [Jaws, Jurassic Park] pour le bulletin de nouvelles du réseau NBC, Hans Zimmer [Gladiator, Dune] pour ABC News, ou encore James Horner [Braveheart, Titanic], pour CBS. En France, [l’auteur-compositeur] Jean-Michel Jarre [fils du compositeur Maurice Jarre et connu pour ses musiques électroniques] travaille régulièrement avec FranceInfo. Ces artistes ne font pas ces musiques sur un coin de table : ils y mettent tout leur cœur. En un mot, ils m’inspirent.

Est-ce qu’un pan de votre carrière pourrait devenir un film ?

Dans certains reportages d’Entre les lignes, quand on se retrouve dans la nappe phréatique de Montréal ou près de la frontière américaine pour retrouver des migrants, en plein hiver, dont certains sont morts de froid, il y a un côté « aventures » et « intrépide ». Or, au-delà de la vision Tintin du journalisme, ce qui prime, c’est la rencontre humaine, le désir d’aider les gens. Je viens tout juste de terminer mon mandat de porte-parole des Semaines de la presse et des médias, et j’ai rencontré beaucoup de journalistes : la majorité d’entre eux exerce ce métier pour les mêmes raisons que moi, avec passion et certainement pas pour l’argent. Surtout dans ce milieu qui en a de moins en moins.

Sinon, avec ma série Nomade [accessible sur TFO, 2019], je suis parti seul avec mon iPhone pour réaliser des reportages au Cambodge, au Vietnam, au Japon, en Roumanie, afin de comprendre le fait français ailleurs dans le monde. Ça pourrait être un croisement entre l’émission Course destination monde… et 1995 [de Ricardo Trogi, 2024]. Oui, il m’en est arrivé des incidents rocambolesques — comme être arrêté par la police et mon matériel saisi alors que je filmais une manifestation au Sénégal —, mais je retiens surtout l’affirmation de la diversité culturelle francophone et les rencontres chaleureuses. Au fond, c’est un peu comme dans L’Auberge espagnole [de Cédric Klapisch, 2002] : être catapulté dans une nouvelle ville, un nouvel univers, une nouvelle culture, pour peu à peu apprivoiser la différence. Nous faisons la même chose quand nous partons en reportage. Finalement, L’Auberge espagnole, c’est un film très journalistique !

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