Trois mortiers de pierre. Creusés à même le sol d’une grotte du mont Carmel, en Israël. À l’intérieur, des résidus microscopiques d’amidon de blé et d’orge, déformés précisément comme le sont les grains lors d’une fermentation contrôlée. Ces trois récipients, datés entre 11 700 et 13 700 ans, constituent la plus ancienne preuve physique de brassage de bière jamais découverte. Avant l’écriture, avant l’agriculture, avant les villages permanents : quelqu’un, quelque part dans le Levant, avait déjà compris comment transformer des céréales sauvages en boisson alcoolisée.
Ce n’est pas un accident de fouille. C’est le résultat d’une étude publiée en octobre 2018 dans le Journal of Archaeological Science: Reports, signée par l’archéologue Li Liu de l’université de Stanford et ses collègues de l’université de Haïfa. Leur conclusion, prudemment formulée mais politiquement explosive pour l’histoire de l’humanité : le brassage de la bière pourrait avoir été, au moins en partie, une motivation sous-jacente à la domestication des céréales dans le Levant méridional. on aurait peut-être appris à cultiver le blé non pas pour se nourrir, mais pour se saouler rituellement.
À retenir
- Trois mortiers de pierre cachent un secret vieux de 13 000 ans en Israël
- La bière aurait pu être le moteur caché de la révolution agricole
- Un rituel funéraire natoufien dévoile une pratique étonnamment sophistiquée
Sommaire
- Une grotte funéraire comme première brasserie du monde
- La théorie « beer before bread » : soixante ans de débat remis à flot
- Brasser pour les morts : le rituel au cœur de tout
- Une preuve, mais pas un consensus
Une grotte funéraire comme première brasserie du monde
Le site se trouve dans la caverne de Raqefet, au sud de Haïfa, dans le nord d’Israël, qui servait de lieu de sépulture pour les hommes et les femmes du Natoufien. Cette culture est caractérisée par la mise en place des premières expériences connues de sédentarisation et l’apparition des premiers villages, dans une société de chasseurs-cueilleurs, donc sans agriculture. Un peuple fascinant, à mi-chemin entre deux mondes : les Natoufiens sont considérés comme un lien de transition entre les chasseurs-cueilleurs et les premières communautés agricoles du Proche-Orient.
Les restes de 30 individus y ont été mis au jour, avec des ossements d’animaux, des outils et des empreintes végétales, indiquant que les Natoufiens enterraient leurs morts sur des lits de fleurs. Ce n’est donc pas une grotte banale, c’est un lieu chargé de sens, un espace consacré aux rites du passage. Et c’est précisément là, dans ce contexte funéraire, qu’on a brassé de la bière. Les Natoufiens de la grotte de Raqefet collectaient des plantes disponibles localement, stockaient des graines maltées, et produisaient de la bière dans le cadre de leurs rituels funéraires pour honorer les morts et renforcer la cohésion du groupe parmi les vivants.
Le détail technique change tout. Cette fermentation de céréales était volontaire, et non accidentelle ou produite comme sous-produit de la fabrication du pain. L’équipe de Li Liu a reconstitué le processus en laboratoire pour identifier les signatures microscopiques d’un brassage délibéré. Les archéologues pensent que les Natoufiens utilisaient un processus en trois étapes : d’abord, l’amidon du blé ou de l’orge était transformé en malt par germination des grains dans l’eau, puis séchage et stockage. Ensuite, le malt était écrasé et chauffé. Enfin, il était laissé à fermenter grâce aux levures sauvages de l’air. Un protocole qu’un brasseur artisanal d’aujourd’hui reconnaîtrait sans peine.
La théorie « beer before bread » : soixante ans de débat remis à flot
Il a longtemps été supposé que la soif de bière pourrait avoir été le stimulus derrière la domestication des céréales, ce qui a conduit à un changement social et technologique majeur dans l’histoire humaine ; mais cette hypothèse a été très controversée. Le débat a été lancé dans les années 1950, lors d’un symposium académique où des chercheurs se demandaient déjà si le pain ou la bière avait motivé la révolution agricole. Pendant des décennies, le consensus penchait pour le pain, aliment nutritif et quotidien. Mais les fouilles de Raqefet viennent sérieusement compliquer ce récit.
Selon Li Liu, ces innovations brassicoles étaient antérieures de plusieurs millénaires au début de la culture domestique de céréales au Proche-Orient, que les historiens fixent vers le VIIIe millénaire avant J.-C. Ce qui signifierait que la bière est plus ancienne que l’agriculture céréalière dans la région du croissant fertile. Trois mille ans d’écart, au minimum. C’est considérable. Cela signifie que des gens ramassaient des céréales sauvages, les stockaient, les maltatient et les fermentaient, bien avant que quiconque ait eu l’idée d’en semer une.
Une nouvelle étude publiée dans le Journal of Archaeological Science: Reports suggère que les pratiques brassicoles existaient en Méditerranée orientale plus de cinq millénaires avant les plus anciennes preuves connues, découvertes en Chine du Nord. Le record précédent, établi en Asie, remontait à environ 7 000 ans avant notre ère. Raqefet double la mise d’un coup.
Brasser pour les morts : le rituel au cœur de tout
La vraie question que pose cette découverte n’est pas technique. C’est une question de sens. Pourquoi autant d’efforts, dans une société sans surplus agricoles, pour produire une boisson fermentée à faible teneur en alcool ? Le temps et les efforts investis dans la fabrication de profonds mortiers de pierre dans des contextes funéraires, et dans l’acquisition des connaissances requises pour brasser de la bière, indiquent une fonction rituelle importante jouée par les boissons alcoolisées dans la culture natoufienne.
Selon le chercheur Jiajing Wang de Stanford, « le brassage de bière faisait partie intégrante des rituels et des festins, mécanisme de régulation sociale dans les sociétés hiérarchisées. » L’alcool, ici, n’est pas un vice ou un plaisir ordinaire. C’est un outil social et spirituel. Une manière de dialoguer avec les ancêtres, de cimenter la communauté autour d’un deuil, de marquer la frontière entre le monde des vivants et celui des morts. Les implications pour comprendre les origines de nos comportements collectifs sont vertigineuses.
Étant donné le contexte funéraire du site, les chercheurs proposent que la boisson était préparée lors de rituels funéraires dans la grotte, en offrande aux défunts et comme rafraîchissement pour les vivants. On retrouve d’ailleurs ce schéma dans des dizaines de cultures à travers le monde : des libations pour les morts, de l’Égypte ancienne aux cérémonies andines, en passant par les rites celtiques. Raqefet suggère que cette pratique est peut-être universelle parce qu’elle est très ancienne, gravée quelque part dans nos habitudes sociales les plus profondes.
Une preuve, mais pas un consensus
Prudence, toutefois. Les archéologues ne sont pas tous d’accord pour dire qu’ils ont trouvé la plus ancienne bière du monde, ou seulement du pain. Le même été 2018, une autre équipe publiait la découverte de restes calcinés de pain natoufien datant de 14 400 ans, à Shubayqa 1, dans le nord-est de la Jordanie. Pain ou bière : les deux existaient avant l’agriculture. Le débat porte donc moins sur la primauté que sur la causalité. La bière a-t-elle donné naissance à l’agriculture, ou les deux pratiques ont-elles émergé en parallèle, issues du même intérêt croissant pour les céréales sauvages ?
Li Liu elle-même le formule clairement : « la fabrication de boissons alcoolisées et le stockage alimentaire comptent parmi les innovations technologiques majeures qui ont finalement conduit au développement des civilisations dans le monde. » Ce que l’on sait avec certitude, c’est que dans la grotte de Raqefet, des êtres humains organisaient déjà leur monde autour de pratiques collectives complexes, bien avant que le premier champ de blé soit cultivé. Et si l’agriculture était née d’un besoin de produire davantage non pas de pain quotidien, mais de cette boisson trouble et sacrée qu’on partageait au-dessus des tombes ? La période d’occupation natoufienne de la grotte montre des signes de consommation de céréales avant l’apparition même de l’agriculture, ainsi que des restes de fermentation de céréales en vue d’une production de bière, la plus ancienne connue. Le croissant fertile, berceau de la civilisation, aurait alors aussi été, bien avant tout le reste, le berceau du brasseur.
Sources : fr.timesofisrael.com | hominides.com


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