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Hors d’ondes avec Alexandre : trop de Trump?

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Chaque matin, c’est la même chose. J’arrive au bureau à 3 h 45, j’amorce ma revue de presse et bam! Très vite, je tombe sur un article concernant Donald Trump. C’est devenu la routine, quelque chose de presque banal. Mais il ne le faudrait pas. Voici pourquoi.

Dans l’histoire récente, rien ni personne ne peut revendiquer une visibilité médiatique d’une telle ampleur. Est-il nécessaire, souhaitable et utile qu’un seul homme occupe autant d’espace dans les journaux, les bulletins de nouvelles et, désormais, les médias sociaux?

Cette question est d’autant plus pertinente de notre côté de la frontière puisque Donald Trump n’est pas notre président. Pourtant, sa présence médiatique au Canada bat à plate couture celle de notre propre premier ministre, Mark Carney.

Donald Trump  parle dans un micro.

Le président américain Donald Trump s'exprime lors de la retraite des membres du Parti républicain (GOP) à la Chambre des représentants au Kennedy Center à Washington, le 6 janvier 2026.

Photo : Getty Images / MANDEL NGAN / AFP

D’après une étude récente réalisée par deux chercheurs québécois (nouvelle fenêtre), Donald Trump a été nommé dans plus de 548 000 articles en anglais et en français au Canada, entre le 28 avril et le 28 octobre 2025. C’est 3,5 fois plus que Mark Carney, qui a été nommé dans environ 155 000 articles de presse.

Cette hypermédiatisation, comme l’appellent les chercheurs, prévalait aussi lors du premier mandat de Donald Trump. Durant la même période d’avril à octobre, en 2018, le président américain a obtenu quatre fois plus de mentions que l’ancien premier ministre canadien, Justin Trudeau.

La poule ou l’œuf?

Fait intéressant, lorsque la Maison-Blanche était occupée par Joe Biden, ce dernier obtenait lui aussi plus de visibilité médiatique au Canada que Justin Trudeau, mais sa domination était beaucoup moins importante.

Les chercheurs ont aussi relevé que l’hypermédiatisation de Donald Trump est moindre lorsqu’on prend en considération seulement les médias francophones, mais le président américain demeure tout de même souvent plus nommé que le premier ministre canadien.

Joe Biden serre la main de Justin Trudeau au Parlement.

Joe Biden et Justin Trudeau lors d'une rencontre au Parlement d'Ottawa, en mars 2023. (Photo d'archives)

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

Pourquoi ce phénomène? Est-ce uniquement parce que les actions de Donald Trump exigent une couverture médiatique plus vaste? Ou est-ce parce que les médias se sont passionnés pour sa spectacularisation de la politique?

Les chercheurs estiment que les deux hypothèses sont plausibles. Mon expérience dans le milieu des médias – et mon bagage en science politique – me laissent croire que les deux explications seraient plutôt complémentaires.

Ce qui signifie que les médias ont une responsabilité dans l’hypermédiatisation de Donald Trump et ne peuvent ignorer les conséquences qui en découlent...

Trump et l’anxiété

J’en reviens donc à ce que je disais au début de mon texte : normaliser la surexposition médiatique de Donald Trump n’est pas sans conséquence.

En septembre dernier, l’ex-députée québécoise Véronique Hivon soulevait elle-même publiquement la question en mettant sur la table son malaise par rapport à la « couverture quasi en continu de la politique américaine ».

Sa crainte : que l’hypermédiatisation entraîne la banalisation. Là où nous aurions été indignés il n’y a pas si longtemps encore, nous pourrions en venir à ne plus avoir la moindre réaction collective, illustrait Mme Hivon.

Véronique Hivon parle au micro.

Véronique Hivon était de passage à l'émission « Tout peut arriver ». (Photo d'archives)

Photo : Radio-Canada / Lisa-Marie Noël

Mais il y a plus. Diverses études se sont penchées sur ce qu’il est convenu d’appeler le biais de négativité, c’est-à-dire que les humains ont tendance à réagir plus fortement au contenu négatif, y compris dans leur consommation de nouvelles.

Cela peut nourrir un cercle vicieux dans lequel les médias ont eux-mêmes intérêt à miser sur certains angles pour retenir l’attention du public. Or, cette exposition continue au contenu négatif peut entraîner une hausse de l’anxiété au sein de la population.

Notre collègue Émilie Dubreuil en parlait d’ailleurs de manière très personnelle, jeudi matin, sur nos ondes dans sa chronique Regard humain. Certains d’entre vous ont d’ailleurs réagi en direct à ses propos en confirmant qu’ils éteignent parfois leur radio, excédés par l’omniprésence du président américain dans les nouvelles.

Quoi rapporter?

Est-il souhaitable de se sevrer de l’actualité américaine ? La réponse est évidente : non. Certains sujets doivent impérativement être rapportés et expliqués aux Canadiens, car ces derniers sont aussi touchés par la politique américaine.

L’enlèvement récent de Nicolas Maduro est un exemple évident. Non seulement cela soulève-t-il d’énormes enjeux du point de vue du droit international, mais les velléités américaines sur le pétrole vénézuélien viennent enflammer davantage les débats sur le développement d’oléoducs au Canada.

En découlent inévitablement d’énormes questions économiques et environnementales.

Un homme entouré de membres des forces de l'ordre.

Le président du Venezuela Nicolas Maduro est escorté vers un palais de justice de Manhattan depuis un aéroport de New York. (Photo d'archives)

Photo : Reuters / ADAM GRAY

Cependant, vous êtes nombreux à penser que chaque sujet touchant de près ou de loin au président américain n’a pas à faire la manchette de notre côté de la frontière. En effet, chaque déclaration de Donald Trump mérite-t-elle d’être scrutée à la loupe, analysée, décortiquée, commentée?

C’est là où les artisans des médias canadiens doivent savoir tracer la ligne, même s’il n’existe pas toujours de bonne réponse. Il faut néanmoins reconnaître que l’espace occupé par Donald Trump dans les médias canadiens prive d’autres acteurs (et enjeux) d’une visibilité dont ils auraient pourtant besoin.

Raison de plus pour ne pas prendre cette question de l’hypermédiatisation à la légère.

Et Première heure, dans tout ça?

Maintenant, imaginez-vous arriver au travail à 3 h 45, passer en revue un maximum de journaux à toute vitesse. Parmi tout ce qui est dans l’actualité, vous devez déterminer quels sujets vous allez passer sous silence, quels sujets vous aborderez dans les discussions d’équipe au micro, puis quels sujets feront l’objet d’une entrevue.

C’est l’exercice difficile auquel les membres de l’équipe de Première heure doivent se soumettre chaque matin. Avant d’entrer en ondes, le journaliste à la recherche, la réalisatrice et l’animateur (moi-même) avons cette discussion. La réunion doit être rapide et efficace, car le temps nous manque.

Bientôt, il sera 5 h 30 et les micros s’ouvriront!

Dans un studio de radio, deux femmes et un homme discutent du menu de l'émission.

L'équipe de « Première heure » discute chaque matin des sujets qui seront au menu de l'émission.

Photo : Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

Parfois, nous sommes tous sur la même longueur d’onde, car l’évidence s’impose. Cela facilite les choix que nous devons faire.

Mais il y a d’autres matins où nous ne sommes pas d’accord. Et pourtant, il faut trancher. Sur quels sujets concentrerons-nous notre énergie et quels intervenants tenterons-nous de joindre pour obtenir une entrevue?

Nous nous questionnons à voix haute. Nous argumentons. Nous nous remettons en question en essayant de garder en tête notre mission première : servir l’intérêt public.

Exemple : Donald Trump dit qu’il existe un lien entre l’autisme et la consommation de Tylenol. Au moment où nous débattons des sujets à aborder à Première heure, les propos du président circulent déjà abondamment dans les médias traditionnels et sur les réseaux sociaux.

Faut-il démystifier cela avec un expert pour éviter un mouvement de panique dans la population canadienne? Suffirait-il de rapporter l’existence d’un article qui remet les pendules à l’heure uniquement pour les auditeurs intéressés? Ou devrait-on tout simplement laisser ce sujet aux Américains?

Isang bote at mga tableta ng Tylenol.

L'administration américaine a allégué que la prise de Tylenol durant la grossesse causerait l'autisme chez les enfants. (Photo d'archives)

Photo : Associated Press / Michael Conroy

Vous lisez ma chronique et chacun d’entre vous a probablement son avis bien arrêté sur la question. Mais à coup sûr, quelqu’un d’autre lit cette même chronique et a une opinion complètement différente de la vôtre. Qui a raison?

C’est dans ce brouillard que nous naviguons chaque matin lorsque nous sommes confrontés à l’hypermédiatisation du président américain.

L’importance des mots et du ton

Personnellement, depuis mon entrée en fonction le 2 septembre dernier, je me suis donné une ligne directrice : ne pas parler d’une nouvelle liée au président américain simplement parce qu’elle fait réagir, parce qu’elle est inusitée, parce qu’elle est tragi-comique ou parce qu’elle est simple à comprendre.

La tentation est parfois présente, mais il faut savoir lutter contre soi-même et revenir à la même notion de base en journalisme : l’intérêt public. Réfléchir avant de parler.

Il peut arriver que l’on se trompe, j’en suis bien conscient. Je n’ai pas la science infuse. J’espère néanmoins que, depuis quelques mois, nos efforts pour ne pas ajouter inutilement à l’hypermédiatisation servent plus qu’ils ne nuisent.

Et au-delà des sujets abordés à Première heure, il y a aussi le vocabulaire qu’on choisit de mettre de l’avant pour en parler. Certains événements sont graves et méritent d’être nommés comme tels. Il faut appeler un chat un chat : les faits parlent souvent d’eux-mêmes.

Un homme tenant un cellulaire dans un studio de radio.

L'animateur Alexandre Duval préparant l'émission « Première heure » diffusée sur les ondes d'ICI Première.

Photo : Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

D’autres événements commandent néanmoins beaucoup plus de retenue et de prudence. Donald Trump compte-t-il vraiment prendre possession du Groenland? Aimerait-il vraiment faire du Canada le 51e État? Le principal intéressé est sans doute le seul à détenir les réponses et une partie de son discours relève fort probablement de la stratégie en communication politique.

Face à autant d’incertitude, le ton employé pour parler des nouvelles anxiogènes m’apparaît tout aussi important que le choix de les mettre de l’avant ou non.

Chaque matin, j’essaie donc de me placer dans la peau de celles et ceux qui nous écoutent en me posant la question suivante : si j’étais un auditeur, comment aimerais-je qu’on me parle de cette nouvelle?

J’espère sincèrement que nous sommes sur la même longueur d’onde, le plus souvent possible.

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