En riposte à l’assassinat d’Ali Khamenei, le mouvement chiite a lancé des missiles contre Israël, réactivant la guerre sur le territoire libanais. Un pari aussi risqué et impopulaire que réfléchi et délibéré.

Antoine Ajavon - Aujourd'hui à 20:45 | mis à jour aujourd'hui à 21:07 - Temps de lecture :

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Le quatrième jour de la guerre au Moyen-Orient a entériné l’implication du Liban comme théâtre du conflit, après les frappes du Hezbollah en Israël, en représailles à l’assassinat d’Ali Khamenei. Mardi, l’armée israélienne a annoncé qu’elle créait « une zone tampon » au Liban, peu après que le ministre de la Défense, Israël Katz, a autorisé les soldats à se déployer sur de nouvelles positions dans le sud du pays. De nouvelles frappes israéliennes ont par ailleurs visé la banlieue sud de Beyrouth, bastion du Hezbollah, sans avoir été précédées d’avis d’évacuation.

« L’intérêt d’Israël est de continuer à affaiblir militairement le Hezbollah autant que possible. L’occasion fait le larron et l’occasion est bonne pour parachever le travail fait en 2024-2025 », analyse François Heisbourg, conseiller spécial à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Car, bien que chancelant depuis la guerre des 12 jours en juin 2025, le mouvement islamiste chiite demeure incontournable dans la vie politique libanaise. « C’est une organisation militaire avec des forces armées et c’est une organisation politique qui a le premier groupe parlementaire », rappelle François Heisbourg.

« Un baroud d’honneur »

Au jeu des coalitions, le Hezbollah bénéficie du soutien d’une importante part de la population chrétienne. Sa puissance politique explique ainsi en partie l’incapacité du gouvernement libanais à exécuter son désarmement, que le président Joseph Aoun a de nouveau réclamé, mardi, alors que le groupe a revendiqué quatre nouvelles attaques contre des bases militaires israéliennes. Des attaques que le Hezbollah qualifie de « réponse » aux frappes aériennes de Tsahal, et qui actent le retour d’une guerre à laquelle une majorité de Libanais est opposée.

« Ils savent très bien que ça va leur nuire à l’intérieur du Liban et qu’ils vont se faire des inimités pour avoir pris cette décision. Ils ont pesé le pour et le contre, et choisi d’y aller quand même. Ils savent qu’ils ne sont pas en mesure de défendre le Sud, qui va être de nouveau occupé, donc c’est aussi pour montrer qu’ils ne vont pas se laisser faire. C’est une fuite en avant, un petit peu comme un baroud d’honneur », estime Sabrina Mervin, directrice de recherche émérite au CNRS. « Le Hezbollah justifie une partie de sa légitimité par un fondement théologique et idéologique lié à l’Iran. Dans ce cadre-là, ça fait sens de se confronter à Israël quand son grand parrain est menacé », poursuit Laure Foucher, maître de recherches à la FRS.

L’armée israélienne est de retour au Liban, après des tirs de missile du Hezbollah.  Photo Sipa

L’armée israélienne est de retour au Liban, après des tirs de missile du Hezbollah.  Photo Sipa

« La même logique que le Hamas »

Quant aux bénéfices que le Hezbollah pourrait tirer de ses représailles à la mort du guide suprême iranien, François Heisbourg pose la question inverse : « Qu’ont-ils à gagner à ne pas faire ce qu’ils font ? Parce que le Hezbollah a toujours dépendu de l’Iran. Si l’Iran sombre, le Hezbollah en tant qu’organisation militaire, déjà très affaiblie, sombre aussi. Mais à l’inverse, si l’Iran parvient à poursuivre la guerre dans le Golfe, le Hezbollah a une chance potentielle de se refaire au Liban. Donc, ils se disent “perdu pour perdu, quelle est la moins mauvaise des solutions ?” Et il n’est pas évident que ne rien faire soit la meilleure des solutions. »

En ce sens, le vœu de désarmer le mouvement islamiste semble des plus pieux, après le nouveau déploiement de l’armée israélienne sur les terres libanaises. « La partie armée du Hezbollah disparaîtra complètement le jour où il n’y aura plus d’occupation israélienne. C’est la raison d’être du Hezbollah », explique Sabrina Mervin. « C’est du côté libanais que les villages ont été rasés et les terres passées au phosphore blanc. Donc tant qu’il y aura des choses comme ça, tant que l’armée israélienne sera soit en train de faire des frappes, soit dans une zone de tampon, il y aura toujours des jeunes prêts à rejoindre le Hezbollah, même si le Hezbollah ne gagne pas. C’est la même logique le Hamas en Palestine. »

Un engrenage qui semble d’autant plus infernal que les motivations de Benjamin Netanyahou et de son gouvernement dépassent la seule sécurité du territoire israélien. « On le sait très bien, ça aide des politiques israéliens à se maintenir en place. Pendant la guerre, on ne s’occupe plus de leur manière de gérer les affaires intérieures ou de la corruption », assure Sabrina Mervin. Itamar Ben-Gvir, ministre israélien de la Sécurité nationale a notamment invoqué le contexte de la guerre en Iran et au Liban pour demander « la suspension du procès » pour corruption de Benjamin Netanyahou.

« Dissocier le Hezbollah de la population n’a aucun sens »

Pour Laure Foucher, maître de recherches à la Fondation pour la recherche stratégique, desserrer l’emprise du Hezbollah sur la société libanaise ne pourra se faire que de l’intérieur. « Le Hezbollah n’est pas seulement un parti politique ou un groupe armé, mais aussi un groupe complètement inséré au sein de la société libanaise. Dans le sud de Liban, toutes les familles ont un membre qui combat au sein du Hezbollah. Donc, le dissocier de la population, ça n’a aucun sens sur le plan sociologique. Quand Israël espère délégitimer le Hezbollah, ça ne peut pas fonctionner de cette manière-là.

Pour cela, il faudrait qu’un autre parti politique chiite puisse asseoir une certaine légitimité, mais à part le Mouvement Amal, aucun parti politique ne peut faire face au maillage du Hezbollah. C’est pour ça que la question du désarmement prend du temps, c’est lié à toute la fabrication politique du Liban. Le seul moyen d’affaiblir le Hezbollah au sein de la société libanaise, pas seulement en termes de capacités militaires, mais en termes de poids politique, ce serait d’avoir un courant chiite qui puisse éventuellement parler à la population dans le sud du Liban et de la Bekaa. Mais ça prendrait des années et des années et ça ne se construit pas de l’extérieur. Plusieurs se sont essayés et ont complètement raté. »

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