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D’un stade à l’autre, la Coupe du monde de soccer se déploie aux États-Unis, au Canada et au Mexique. Mais derrière le spectacle sportif se joue une autre compétition, celle de l’argent-roi, de l’influence et du pouvoir. À Los Angeles, où il a notamment couvert le passage de l’équipe de l’Iran aux États-Unis, Simon Bolle en mesure chaque jour la portée. Pour le grand reporter de L’Équipe, ce Mondial rappelle que le ballon rond ne se limite pas aux pelouses.
C’est précisément cet aspect méconnu du sport le plus populaire de la planète que Simon Bolle explore dans son essai FIFA Connection. Fruit de deux années d’enquête menée entre les États-Unis et les pays du Golfe, en passant par la Suisse, l’ouvrage retrace l’ascension de Gianni Infantino et montre comment le président de la Fédération internationale de football association (FIFA) s’est imposé, en moins d’une décennie, parmi les dirigeants les plus influents de la planète.
Pour y parvenir, le journaliste français a rencontré plus d’une centaine de sources et a épluché des milliers de documents afin de décrypter les mécanismes de pouvoir qui régissent aujourd’hui la FIFA ainsi que son flamboyant président. « C’était un personnage finalement peu connu du grand public. Il m’intriguait parce qu’il était parti de presque rien avant de prendre la main sur le football mondial en quelques mois », relate Simon Bolle en entrevue téléphonique.
Dès les premiers chapitres, le journaliste montre que son véritable sujet n’est pas seulement le président de la FIFA, mais le système dont Gianni Infantino est aujourd’hui la figure la plus emblématique. « Infantino est le fil conducteur d’une machine qui avale tout sur son passage », résume-t-il. Selon l’auteur, cette mécanique n’est pourtant pas née avec l’Italo-Suisse. Elle existait déjà avant lui, mais s’est renforcée sous sa présidence.
Cette évolution est d’autant plus intrigante que rien ne semblait prédestiner Gianni Infantino à un tel destin. Fils d’immigrés italiens installés en Suisse, polyglotte, il découvre le football par les clubs amateurs. Mais, au fil des années, une autre facette s’impose peu à peu : son instinct politique aigu, doublé de méthodes de plus en plus clivantes. « On sent que l’homme carbure au sentiment de revanche sociale et professionnelle. Peut-être n’avait-il plus envie d’être condamné aux seconds rôles. »
Une FIFA toute-puissante
Élu en 2016 dans le contexte explosif du « FIFA-gate » — un vaste scandale de corruption qui a révélé les pratiques opaques au sommet du football mondial, emporté Sepp Blatter et brisé les ambitions de Michel Platini —, Gianni Infantino promet alors une institution plus transparente, plus indépendante et recentrée sur le sport. « À l’époque, son discours consistait à remettre le foot au premier plan et à limiter les interventions politiques dans les affaires de la FIFA », rappelle Simon Bolle.
Près de 10 ans plus tard, le constat dressé dans son livre est bien différent. Le journaliste dépeint une institution à laquelle ses 13 milliards de dollars américains de revenus prévus pour le cycle 2023-2026 confèrent désormais une force politique considérable et sans équivalent dans le monde sportif. « Gianni Infantino est désormais convié aux grands rendez-vous internationaux, du G7 au G20, jusqu’au sommet sur Gaza organisé en Égypte en octobre dernier par Donald Trump », souligne-t-il.
Un statut inédit qui place le président de la FIFA dans l’orbite des chefs d’État, y compris les plus autoritaires. Il multiplie les apparitions aux côtés de leaders souvent controversés, de Vladimir Poutine lors du Mondial russe aux dirigeants qataris en 2022, en passant par le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, dont le pays accueillera la Coupe du monde de 2034.
Cette diplomatie des sommets trouve son expression la plus aboutie dans sa relation avec le président Trump. Aux États-Unis, où se joue une portion majeure du Mondial 2026, ce rapprochement revêt une dimension hautement stratégique. Simon Bolle n’y voit pas seulement une affinité personnelle : la FIFA ne peut se permettre de froisser Washington, indique le journaliste. « Une part essentielle de ses revenus dépend du succès de la compétition. On est face à un dirigeant américain imprévisible. La FIFA et son président adoptent donc une ligne conciliante, évitant toute friction, sans vexer, pour être sûrs que tout se passe bien et empocher le jackpot à la fin de l’année. »
Le soccer devient alors autant un instrument diplomatique qu’une formidable machine à générer des revenus.
Cette transformation nourrit l’un des fils rouges de l’enquête du Simon Bolle. La FIFA, association à but non lucratif sur papier, fonctionne comme une multinationale, mentionne-t-il. « Son congrès rassemble 211 fédérations, chacune disposant d’une voix. Or, ces fédérations bénéficient aussi des programmes de développement financés par l’institution. »
Selon le journaliste, ce mécanisme contribue au maintien d’Infantino à la tête de la FIFA. Comme l’affirment certaines de ses sources, la frontière est parfois floue entre le développement et le clientélisme, explique-t-il. « Les critiques existent, mais elles émanent surtout des syndicats de joueurs, des supporteurs, des ONG et des ligues européennes. À l’intérieur de la FIFA, les oppositions se font beaucoup plus rares. »
Mur du silence
C’est là que se dessine ce que l’auteur décrit comme une forme d’omerta. L’enquête a été longue et souvent parfois frustrante. « J’ai été confronté à un mur du silence », raconte Simon Bolle. Si une centaine de sources ont fini par lui parler, beaucoup d’autres ont refusé ou n’ont jamais répondu. « Certains craignaient des sanctions. Plusieurs, même éloignés de la FIFA, redoutaient encore de compromettre leur carrière », souffle-t-il.
Gianni Infantino lui-même a refusé de répondre aux multiples demandes d’entrevue du journaliste. Le président de la FIFA parle désormais peu aux médias traditionnels, préférant les interventions encadrées ainsi que les forums, les conférences et les plateformes plus favorables. « Celui qui promettait de réformer la FIFA semble désormais avoir adopté les méthodes qu’il disait vouloir combattre. »
Avec ses 48 équipes, ses 104 matchs, ses déplacements à l’échelle d’un continent, son empreinte environnementale et ses billets aux prix prohibitifs, le Mondial nord-américain incarne, pour le journaliste, cette fuite en avant. Le refus de Montréal d’accueillir des rencontres illustre aussi les contraintes et les exigences imposées aux villes hôtes.


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