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La rupture entre Sylvain Charlebois et une partie de l’establishment médiatique québécois semble prendre une nouvelle dimension. Dans une publication diffusée samedi sur les réseaux sociaux, le chercheur spécialisé en politiques agroalimentaires affirme qu’un journaliste de Radio-Canada lui aurait confié avoir reçu la consigne de ne plus s’adresser à lui.
Selon le récit de Charlebois, ce journaliste lui aurait téléphoné au cours de la semaine pour lui rapporter ceci : « On m’a dit que nous n’avions plus le droit de vous parler et que La Presse nous encourageait à prendre nos distances avec vous en raison de ce que vous avez écrit au sujet des subventions aux médias. »
Cette conversation n’a pas été confirmée indépendamment et aucune directive interne de Radio-Canada n’a été rendue publique. L’allégation doit donc être présentée avec prudence. Elle s’inscrit néanmoins dans une séquence bien réelle : quelques mois plus tôt, La Presse avait officiellement mis fin à une collaboration de 25 ans avec Charlebois précisément en raison de ses critiques sur le financement gouvernemental des médias.
Une rupture déjà assumée par La Presse
En avril dernier, Charlebois annonçait que sa chronique régulière à La Presse avait été suspendue « indéfiniment », après plus de 1000 textes rédigés bénévolement pendant un quart de siècle.
La direction du quotidien n’avait alors pas cherché à dissimuler le motif de cette décision. Dans une déclaration transmise à l’Agence QMI et rapportée par Guillaume Picard dans le Journal de Montréal, le vice-président à l’information et éditeur adjoint François Cardinal reprochait au chercheur d’avoir attaqué « l’intégrité, l’indépendance et la rigueur » des journalistes travaillant dans des médias soutenus par des programmes gouvernementaux.
La Presse soutenait que les médias pouvaient être critiqués, mais jugeait qu’un de ses collaborateurs ne pouvait pas tenir des propos susceptibles de miner la confiance du public envers la presse canadienne.
Cette justification avait quelque chose de circulaire : Charlebois soulevait justement la possibilité que la dépendance financière envers Ottawa rende certaines critiques plus difficiles à exprimer. La réponse du quotidien fut de rompre avec lui parce que cette remise en question risquait d’affaiblir la crédibilité des médias subventionnés.
Charlebois avait pourtant pris soin de préciser qu’il ne s’opposait pas nécessairement à toute aide publique au journalisme. Il s’inquiétait plutôt des effets possibles de cette dépendance sur la couverture politique, particulièrement lorsque l’existence même des programmes devient un enjeu partisan.
Une « liste noire » informelle?
Dans sa nouvelle publication, Charlebois affirme désormais que son exclusion pourrait dépasser le seul cadre de La Presse. Il compare Radio-Canada et le quotidien montréalais aux « deux doigts de la main » : lorsque l’un écarte une personne, l’autre aurait tendance à suivre.
Il invite également le public à porter attention aux experts retenus par les grands médias et aux opinions qu’ils expriment. Selon lui, certaines voix seraient progressivement écartées non pas en raison d’un manque de compétence, mais parce qu’elles parlent trop franchement.
L’allégation concernant Radio-Canada demeure invérifiée. Il serait donc excessif d’affirmer dès maintenant que la société d’État tient officiellement une liste noire. Mais la chronologie soulève des questions légitimes. Charlebois a longtemps été l’un des experts les plus sollicités au pays pour commenter l’inflation alimentaire, les pratiques des épiceries et les politiques agricoles. Si Radio-Canada a effectivement demandé à ses journalistes de ne plus l’interroger pour des raisons étrangères à son champ d’expertise, le diffuseur public devrait être en mesure d’expliquer cette décision.
Le précédent Travis Dhanraj
Cette controverse rappelle inévitablement l’affaire Travis Dhanraj. L’ancien animateur de CBC avait affirmé avoir été marginalisé après avoir contesté le contrôle centralisé de la programmation, la sélection des invités et le manque de diversité idéologique au sein du réseau.
En mars dernier, Dhanraj a réitéré devant le Comité permanent du patrimoine canadien qu’il avait été retiré des ondes, discipliné et finalement écarté après avoir soulevé ses préoccupations. CBC a rejeté ses accusations, les qualifiant de trompeuses ou de fausses.
Un enregistrement d’une réunion disciplinaire obtenu auparavant par Adrian Humphreys du National Post avait néanmoins révélé jusqu’où la direction pouvait aller pour contrôler la parole publique de ses journalistes. Dhanraj était notamment réprimandé pour avoir critiqué sur X le refus de l’ancienne présidente Catherine Tait de participer à son émission.
Le cas Charlebois est différent puisqu’il n’est pas un employé de Radio-Canada. Il alimente toutefois la même impression d’un milieu médiatique étroit, où les institutions et leurs dirigeants se protègent mutuellement et où la critique du système peut entraîner une perte rapide de respectabilité.
Le financement public devenu un sujet interdit?
L’enjeu dépasse ici la seule question de l’indépendance partisane. Radio-Canada dépend directement de crédits parlementaires annuels, tandis que des médias privés comme La Presse bénéficient de différents mécanismes publics destinés à soutenir le journalisme. Le crédit d’impôt fédéral pour la main-d’œuvre journalistique couvre actuellement 35 % des dépenses salariales admissibles, jusqu’à concurrence de 85 000 $ par employé. Québec offre parallèlement son propre crédit remboursable pour la presse d’information.
Ces programmes peuvent être défendus comme une réponse à la crise économique des médias. Ils créent néanmoins une situation particulière : les entreprises chargées de surveiller le gouvernement dépendent désormais, dans une mesure variable, de décisions gouvernementales pour financer leurs activités. Cela ne signifie pas que les journalistes reçoivent leurs consignes d’Ottawa ou de Québec. Mais cette dépendance crée un intérêt institutionnel évident, qui doit pouvoir être examiné sans que toute critique soit assimilée à une attaque contre le journalisme lui-même.
C’est précisément ce qui rend l’affaire Charlebois révélatrice. Le chercheur n’a pas été écarté après avoir diffusé de fausses informations dans son domaine d’expertise. La Presse a reconnu avoir suspendu sa collaboration parce qu’il avait publiquement remis en question les effets possibles des programmes gouvernementaux sur l’indépendance et la couverture des médias. Autrement dit, sa critique du financement public lui a valu une sanction de la part d’un média qui bénéficie de ce même système.
La réaction de La Presse tend ainsi à renforcer le malaise qu’elle voulait dissiper. Un média convaincu que les subventions n’influencent aucunement son travail aurait pu répondre aux arguments de Charlebois, expliquer ses mécanismes d’indépendance ou publier une réfutation. Il a plutôt mis fin à une collaboration bénévole vieille de 25 ans, au nom de la défense de la crédibilité de l’industrie.
Si l’allégation concernant Radio-Canada se confirme, la situation serait plus préoccupante encore. Il ne serait alors plus seulement question d’un quotidien privé choisissant ses chroniqueurs, mais d’un diffuseur public qui aurait silencieusement demandé à ses journalistes d’éviter un expert reconnu parce qu’il a critiqué le modèle financier des grands médias.
La critique ne peut devenir un motif d’excommunication
Le véritable danger du financement public apparaît lorsque ceux qui en bénéficient commencent à considérer ce financement comme un sujet intouchable. Les subventions ne compromettent pas automatiquement chaque reportage, mais elles peuvent créer une culture institutionnelle où la défense du système prend le dessus sur l’ouverture au débat.
Radio-Canada et La Presse demeurent libres de sélectionner leurs collaborateurs et leurs experts. Cette liberté ne les dispense toutefois pas de rendre compte de leurs décisions, particulièrement lorsque des fonds publics soutiennent directement ou indirectement leurs activités. La meilleure façon de préserver la confiance du public n’est pas d’écarter ceux qui posent des questions gênantes, mais de démontrer que ces questions peuvent être entendues, débattues et contestées ouvertement.


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