Des éclairages qui dessinent des ombres dramatiques à la nuit tombée sur la façade d’un hôtel jusqu’au piédestal sur lequel trône le Parthénon, l’architecture fait usage de dispositifs de mise en scène dignes de ceux avec lesquels on flatte les œuvres d’art au musée. Les essais du livre Staging Architecture, issu d’un projet de recherche mené à l’Ecole de design et Haute Ecole d’art du Valais (Edhéa) sous la direction de l’artiste Nicolas Vermot-Petit-Outhenin explorent la manière dont l’architecture, au-delà de son rôle fonctionnel et d’organisation de l’espace, produit des «automonuments», c’est-à-dire des œuvres sculpturales qui s’exposent elles-mêmes dans leur environnement. Les auteurs s’intéressent aux récits, aux émotions, mais aussi aux rapports de pouvoir qui accompagnent ces pratiques de mise en scène.
L’un des essais du livre, signé par la curatrice et chercheuse zougoise Evelyn Steiner, aborde ces questions à l’échelle non pas du territoire mais de l’espace d’exposition. Soumises à la difficulté de devoir documenter un objet absent, les expositions d’architecture ont longtemps montré uniquement des représentations sous forme de plans, de dessins, de photographies et de maquettes. Avec le risque de perdre l’attention du grand public pas toujours apte à déchiffrer ces documents.
L’auteur de ces lignes s’en est rendu compte lors d’une visite récente au Musée Reina Sofia de Madrid, où les visiteurs traversaient une exposition de documents d’architecture moderne comme s’il s’agissait d’un simple couloir menant au Guernica de Picasso. Dans son essai, Evelyn Steiner examine une série d’expositions récentes aux scénographies plus créatives et aux contenus transdisciplinaires, qui se rapprochent d’installations artistiques. L’autrice, qui a organisé le Salon suisse en 2021, une série de conférences et tables rondes dans le cadre de la Biennale d’architecture à Venise, s’intéresse en particulier à cette grande manifestation internationale qu’elle voit comme un creuset de nouvelles idées et d’expérimentations en matière de mise en scène.
«Les expositions monographies d’architectes se font de plus en plus rares, car les réseaux sociaux jouent aujourd’hui un rôle important de diffusion.» — © Quentin Faucompré pour le magazine T
Il y a quelques semaines, en voyant le public du Musée Reina Sofia à Madrid qui s’arrêtait à peine dans la section architecture, je me suis demandé si à une époque saturée d’expériences immersives, le modèle classique de l’exposition d’architecture avec maquettes et plans n’était pas devenu obsolète?
Je n’irais pas jusqu’à abandonner le format traditionnel de l’exposition d’architecture conçue à partir de médias représentationnels, car elle se justifie totalement dans certains contextes. Pensons par exemple à une présentation de projets issus d’un concours dans un espace d’exposition spécialisé comme le Forum d’architecture Lausanne (F’AR). Mais lorsqu’on cherche à s’adresser à un public plus large, on ne peut plus se contenter de montrer des plans et des maquettes qui peuvent paraître ennuyeux au-delà des cercles professionnels. Quand je crée une exposition d’architecture, je cherche toujours à élargir le sujet en intégrant les idées et le processus qui sous-tendent un projet ou une pratique. Il est nécessaire de montrer comment l’architecture s’inscrit dans des enjeux politiques ou écologiques en convoquant une série de disciplines connexes.
Le point de départ du projet de recherche «Staging Architecture» était un mandat de scénographie pour la 5e édition de la Distinction romande d’architecture 2023 (DRA5), une exposition quinquennale où l’on a justement l’habitude de voir des plans et des maquettes. Comment avez-vous fait évoluer ce modèle?
Mes collègues de l’Edhéa étaient plus investis que moi dans ce projet, mais je peux vous dire que notre mission consistait à imaginer une scénographie pour une exposition itinérante qui devait être assemblée, démontée, transportée et stockée aisément. L’organisation des DRA avait mandaté deux photographes pour documenter les 17 projets nommés et nous avons dû travailler avec ces images. Nicolas Vermot-Petit-Outhenin a eu l’idée de rétroéclairer les photos afin de leur donner une qualité sculpturale. Ces images ont ensuite été placées dans des cadres en bois semblables à des caisses américaines qui pouvaient être installées comme on le souhaitait, à plat sur des socles ou contre un mur. Grâce à ce système, l’exposition affichait une identité forte, malgré la diversité des lieux où elle se déployait. L’artiste sonore Christophe Fellay a travaillé avec des étudiants pour enregistrer les sons à l’intérieur ou autour des bâtiments présentés, donnant lieu à une représentation acoustique de ceux-ci que le public pouvait écouter au casque.
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Cette approche multisensorielle est l’une des évolutions marquantes que vous relevez dans votre analyse du modèle de l’exposition d’architecture.
La première Biennale d’architecture en 1980 curatée par Paolo Portoghesi fonctionnait déjà comme un environnement immersif de type postmoderne. Elle se limitait à l’Arsenal, là où a lieu l’exposition collective, sans faire usage des pavillons nationaux qui ont été intégrés à partir des années 1990 seulement. Pour cette exposition baptisée «Strada Novissima», le commissaire avait demandé à 12 architectes internationaux de concevoir un tronçon d’une rue à taille réelle. Le Pavillon suisse a connu une évolution intéressante, passant de premières propositions à partir de photographies au projet signé par les architectes Philippe Rahm et Jean-Gilles Décosterd en 2002, qui ont peint les murs en blanc et installé des tubes lumineux dans le sol tout en réduisant le taux d’oxygène afin de simuler un climat alpin et faire prendre conscience aux visiteurs de la pression atmosphérique, des couleurs et de la lumière en altitude.
Vous évoquez l’influence de la Biennale d’art qui se déroule en alternance dans les mêmes espaces à Venise.
L’intervention de l’artiste Hans Haacke au Pavillon allemand en 1993, où il brisait le sol en marbre qu’Hitler avait fait poser lors de la construction du site et d’autres projets d’artistes célèbres comme Joseph Beuys ou Daniel Buren ont certainement influencé la manière dont on a commencé à réfléchir à ces espaces nationaux dans le cadre de la Biennale d’architecture. L’an dernier le collectif Annexe composé de cinq femmes architectes a ainsi reconstitué avec des structures légères un concept que Lisbeth Sachs, l’une des premières femmes architectes helvétiques, avait réalisé pour l’Exposition suisse du travail féminin de Zurich en 1958. Elles l’ont superposé au Pavillon suisse dessiné par Bruno Giacometti pour évoquer les questions de genre dans l’architecture. De manière générale, ces dernières années à Venise, l’architecture n’est plus traitée comme si elle commençait par un A majuscule, mais au travers des personnes et des enjeux derrière la conception afin d’offrir des perspectives multiples sur le domaine et son imbrication avec le monde.
Comment la Biennale d’architecture influence-t-elle la discipline et son mode de représentation à travers le monde?
Elle reste l’exposition d’architecture la plus visitée au monde, y compris par de simples touristes, et son impact est énorme. Celui-ci est moins palpable au niveau de la pratique que sur le plan intellectuel, par exemple au sein des institutions de recherche. En ce qui me concerne, j’y découvre toujours de nouvelles stratégies en matière de scénographie ou d’organisation collective, car il est devenu rare qu’une seule personne soit chargée de la curation.
Comment les musées spécialisés en architecture s’adaptent-ils, par exemple, dans le cas d’une exposition rétrospective consacrée à un ou une architecte?
Si vous regardez la programmation des grands musées du domaine, comme celui de Munich, qui présente en ce moment une exposition sur l’alimentation et sa relation avec l’environnement bâti, vous verrez que les monographies d’architectes se font de plus en plus rares. Le Musée suisse d’architecture à Bâle organise aussi majoritairement des expositions sur des thématiques politiques et sociales. J’ai le sentiment que les réseaux sociaux jouent aujourd’hui un rôle important de diffusion et de promotion des œuvres des architectes. Dans ce contexte, les expositions se voient attribuer une nouvelle mission d’éclairage de l’arrière-plan. Elles deviennent des catalyseurs ou des plateformes pour acquérir des connaissances et présenter des recherches. Elles exploitent et expérimentent une multitude de médias et, ainsi, se libèrent de la contrainte de devoir présenter un objet absent.
Staging Architecture. A Selection of Case Studies. Un livre de Nicolas Vermot-Petit-Outhenin, Bertrand Emaresi, Robert Ireland, Ed. IRAV (Edhéa), edhea.ch/shop


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