C’est une découverte que les chercheurs du CNRS qualifient déjà de « l’un des manuscrits antiques les plus importants qui nous soient parvenus ». Tout a commencé par une simple boutade entre collègues : « Et si on regardait s’il y a un palimpseste à Blois ? ». Contre toute attente, la plaisanterie s’est transformée en une réalité historique majeure. Au fond des archives du musée des Beaux-Arts de la ville, une page manquante d’un traité d’Archimède, le génie de Syracuse, dormait tranquillement sous une couche de peintures maladroites et de textes religieux. Ce fragment, issu d’un manuscrit qui a survécu aux Croisades, aux pillages et aux ventes clandestines, offre aujourd’hui un lien direct avec la pensée de l’un des plus grands scientifiques de l’humanité.
Le Palimpseste, ou l’art du recyclage médiéval
Le document retrouvé à Blois est ce qu’on appelle un palimpseste, un terme savant pour désigner le recyclage ultime. En 1229, un prêtre grec en manque de parchemin a démembré un précieux manuscrit scientifique pour en faire un livre de prières. Il a gratté et lavé les écrits originaux pour y transcrire des textes liturgiques. Ironie de l’histoire : sans ce geste que nous jugerions aujourd’hui criminel pour la science, l’œuvre d’Archimède n’aurait probablement jamais survécu au temps.
Victor Gysembergh, chercheur au CNRS, a repéré cette page unique dans le catalogue en ligne du musée, selon France 24. D’un côté, on y voit une illustration du prophète Daniel entouré de lions, ajoutée grossièrement dans les années 1940 pour augmenter la valeur marchande du document. Mais de l’autre côté, derrière les caractères grecs minutieux, se cachent des diagrammes géométriques et des calculs mathématiques fondamentaux.
Il s’agit de fragments du traité « Sur la sphère et le cylindre », écrit par Archimède en 225 av. J.-C. Les chercheurs ont pu confirmer l’authenticité de la page en la comparant aux photographies prises en 1906 par le philologue Johan Heiberg, juste avant que le manuscrit ne disparaisse mystérieusement.
Crédit : Blois, Musée des Beaux-Arts, Inv. 73.7.52. Photographie IRHT-CNRSUne odyssée sanglante entre Constantinople et les milliardaires de la tech
Le parcours de ce manuscrit est digne d’un roman d’aventures. Copié à Constantinople au Ve siècle, il survit de justesse au pillage de la ville par les armées de la quatrième croisade. Il trouve ensuite refuge dans un monastère en Palestine avant d’être « effacé » par le moine du 18e siècle.
Redécouvert en 1906, il disparaît à nouveau en 1920 pendant la guerre entre la Grèce et la Turquie, probablement volé, avant de réapparaître en 1998 lors d’une vente aux enchères houleuse chez Christie’s.
Malgré les protestations du gouvernement grec qui dénonçait un recel d’œuvre d’art, le manuscrit a été adjugé pour 2 millions de dollars à un acheteur anonyme, surnommé « M. B », que la rumeur identifie souvent comme Jeff Bezos.
Cependant, lors de cette vente, plusieurs pages manquaient à l’appel, dont la fameuse « Page 123 ». On sait désormais qu’elle avait atterri dans une collection privée française pendant une grande partie du 20e siècle avant d’échouer dans les archives de Blois.
Cette découverte redonne espoir aux historiens : si cette page a survécu dans un tiroir de province, d’autres fragments inestimables pourraient encore attendre d’être identifiés par des collectionneurs qui ignorent posséder un trésor.
Crédit : Blois, Musée des Beaux-Arts, Inv. 73.7.52. Photographie IRHT-CNRSLa science invisible : décoder le génie sous la peinture
Ce qui rend ce fragment si spécial, c’est qu’il témoigne de la rigueur mathématique d’Archimède, bien loin de la légende du vieil homme courant nu dans les rues en criant « Eurêka ». Les lignes entrecroisées décrivent les étapes intermédiaires du calcul de l’aire d’une sphère, une avancée majeure pour l’époque.
Mais pour lire le texte original caché sous les prières byzantines, l’œil nu ne suffit plus. Victor Gysembergh et son équipe espèrent obtenir l’autorisation d’utiliser l’imagerie multispectrale, une technologie qui permet de faire réapparaître l’encre effacée sans endommager le support.
Cette analyse pourrait révéler des annotations inédites ou des diagrammes que même Johan Heiberg n’avait pu déchiffrer en 1906. Au-delà de la performance technique, cette trouvaille est un rappel puissant que notre patrimoine mondial est fragile et souvent dispersé par les aléas de l’histoire.
Le CNRS lance aujourd’hui un appel aux institutions et aux collectionneurs privés : vérifiez vos manuscrits grecs. Une simple page de prière pourrait bien cacher la prochaine grande révolution de notre compréhension de la science antique.


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