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Une étude menée dans et autour du lac d’Annecy, en Haute-Savoie, dévoile que les composants des pneus finissent par se retrouver en grandes quantités dans la nature (sol, eau, air) et dans les organismes. Une pollution émergente qui est encore en cours d’analyse mais qui, d’ores et déjà, alerte les associations de défense de l’environnement.

À Annecy (Haute-Savoie), Jean-Baptiste Serron - Aujourd'hui à 19:45 | mis à jour aujourd'hui à 20:00 - Temps de lecture :

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Le chiffre paraît improbable mais il est bien réel : au cours de sa vie, un pneu peut perdre jusqu’à quatre kilos de matière. Comment ? Tout simplement en roulant. Lorsqu’un véhicule circule, le caoutchouc s’abrase et libère d’innombrables particules de microplastique.

Si, jusqu’à présent, les interrogations liées à cette pollution étaient confidentielles - ou réservées au milieu scientifique -, ce n’est désormais plus le cas. Ce lundi 12 janvier, à Annecy (Haute-Savoie), l’association France Nature Environnement a révélé les résultats d’une étude menée sur le sujet par deux journalistes d’investigation (*). Si leur enquête est circonscrite au lac d’Annecy, symbolique car réputé le plus pur d’Europe, ses conclusions sont valables pour tout le territoire national. Voire toute la planète. Explications en trois points.

En quoi consiste cette pollution ?

« Il faut savoir qu’un pneu comprend environ 2 000 molécules différentes et que parmi celles-ci, 785 sont associées à des risques sévères pour la santé humaine ou l’environnement et 112 représentent des risques de types cancérigènes, mutagènes ou toxiques pour la reproduction », commence par signaler Anne Lassman-Trappier, présidente de FNE en Haute-Savoie et référente “air-environnement” au niveau national. Autrement dit : en se dégradant tout au long de son existence (les fameux quatre kilos), un pneu exhale d’importantes quantités d’éléments nocifs tels que des antioxydants (le 6PPD et le 6PPD-Q) et un explosif (la DPG).

Une partie de ces polluants - qui peuvent être des particules de caoutchouc traité ou des additifs chimiques utilisés dans la fabrication - se propage dans l’air, une autre dans les sols et une dernière, par ruissellement, dans les eaux. Si bien qu’aucun secteur du pays, à partir du moment où il est traversé par une route, n’y échappe. Ni aucun citoyen. Au total, le volume relâché en France serait de l’ordre de 50 000 tonnes chaque année.

Que dit l’étude effectuée à Annecy ?

Considéré comme un joyau naturel mais bordé par 40 kilomètres de voiries, le lac d’Annecy était tout indiqué pour être le théâtre de l’étude. D’autant que son eau est consommée par 70 % de la population du territoire.

Après avoir effectué des prélèvements en surface et en profondeur, réalisé des échantillonnages de sédiments, ponctionné de l’eau de pluie située en bordure de route et récupéré de l’eau potable directement au robinet, les journalistes ont envoyé le tout à un laboratoire spécialisé basé en Norvège. En retour, celui-ci leur a livré les trois enseignements suivants : dans absolument tous les prélèvements figurent des traces de particules d’usure de pneus ; les plus fortes concentrations se trouvent dans les eaux de ruissellement et les sédiments, spécialement après la pluie ; l’intégralité des échantillons comprend des additifs.

En ce qui concerne l’air, dont la qualité a été évaluée grâce à des capteurs placés sur l’axe le plus fréquenté de la ville, toutes les extractions ont permis de détecter de la DPG, du 6PPD et du 6PP-Q. Enfin, grâce à une collecte d’urine diligentée auprès de 35 personnes, il a été établi que 16 additifs étaient présents dans les organismes des volontaires. Et que 37 % des échantillons contenaient de la DPG.

Quels sont les leviers d’action ?

Face à ce problème, qui rappelle le scandale des PFAS par sa nature émergente et omniprésente (comme l’ont montré les analyses - voire les interdictions d’eau potable - notamment dans le Haut-Rhin, les Vosges, le Rhône et la Savoie), France Nature Environnement entend mettre l’accent sur quatre actions : informer les consommateurs, agir sur la réglementation, faire évoluer la fiscalité et réorienter les financements publics.

« En clair, on appelle à étiqueter les pneus pour indiquer leur taux d’abrasion, lever le secret industriel autour de la composition des produits, interdire les publicités pour les SUV - car les véhicules les plus lourds sont ceux qui abîment le plus leurs pneus - introduire le concept de pollueur/payeur pour la filière ou encore pousser le financement des transports en commun », décrypte Julie Rambaud, juriste de FNE. Cette dernière ajoute qu’en plus de « couper la pollution à la source », il faudra aussi « dépolluer ce qui peut l’être ». Par exemple en imposant la collecte et la filtration des eaux de ruissellement des routes.

Adeline Loyau et Dirk Schmeller. Photo Dirk Schmeller

« En montagne et en altitude, dans un environnement préservé, on n’est pas à l’abri des polluants »

Dirk Schmeller, directeur de recherche en écologie au CNRS, et Adeline Loyau, chercheuse en écologie montagnarde au Laboratoire écologie fonctionnelle et environnement de Toulouse, étudient la pollution des lacs des Pyrénées. En 2022, ils ont publié une étude pointant la présence de 141 molécules chimiques dans huit lacs d’altitude, à cause de l’activité humaine.

Une enquête prouve la pollution du lac d’Annecy par l’abrasion des pneus. Est-ce que cela vous étonne ?

Adeline Loyau : « Le lac d’Annecy est situé à 447 mètres d’altitude. Ce n’est pas très élevé et c’est une zone qui est plus urbanisée que les lacs sur lesquels nous travaillons. C’est malheureux, mais cette pollution n’est pas surprenante. D’autant que la présence de microplastiques dans l’air en haute montagne a été prouvée. Si ces microparticules se trouvent dans l’air, elles retombent forcément dans l’eau. On a l’impression que parce qu’on est en montagne et en altitude, on est dans un environnement préservé, à l’abri des polluants et des problèmes de la civilisation. Mais en fait pas du tout. »

Dirk Schmeller : « En montagne, il y a aussi tout ce qui provient des chaussures, des vêtements, des différents équipements oubliés sur place. Tout cela contient du plastique et se dégrade en polluant les sols. »

« Plusieurs lacs des Pyrénées ont été interdits à la baignade l’été dernier »

Votre domaine d’expertise concerne les lacs de montagne dans les Pyrénées. À quelles pollutions sont-ils exposés ?

Dirk Schmeller : « On trouve des traces de pesticides, d’herbicides, des perturbateurs endocriniens, des produits cancérigènes. Et ça, ce n’est que ce que l’on est capable de détecter. C’est donc sous-évalué. Ces molécules proviennent entre autres des bombes anti-moustiques ou des sprays anti-tiques utilisés par les randonneurs, des colliers anti-tiques ou anti-puces des chiens. Certaines crèmes solaires sont également très nocives. Et même s’il y a des effets de filtration, l’eau des montagnes arrive forcément dans les plaines pour les activités agricoles, l’eau potable, etc. »

Adeline Loyau : « On a également retrouvé des traces de métaux lourds, comme du mercure ou de l’arsenic, provenant de mines, même si elles ne sont plus en activité depuis très longtemps. À cause du ruissellement sur les sols pollués, la contamination se poursuit. »

Dirk Schmeller : « Les niveaux de pollution sont tels que, pour la première fois, plusieurs lacs des Pyrénées ont été interdits à la baignade l’été dernier. »

Quel est l’impact de ces pollutions pour la biodiversité et la santé humaine ?

Dirk Schmeller : « Même en très faible quantité, les insecticides sont toxiques pour la vie aquatique. À cause d’eux, les microcrustacés sont en train de disparaître. Or, en mangeant les algues, ces organismes ont un rôle de filtrage de l’eau. Les algues prolifèrent donc. Certaines produisent des toxines, qui peuvent causer des maux de tête, des problèmes digestifs, respiratoires, de peau et même la mort des chiens. Ce phénomène est accentué par le réchauffement climatique. D’une part car ces algues aiment l’eau chaude. D’autre part, car, avec la sécheresse, les animaux se concentrent autour des points d’eau pour trouver de l’herbe et leurs déjections fournissent aux algues le phosphate nécessaire à leur croissance. »

Adeline Loyau : « Là, on ne parle que des effets à court terme. Mais on ne sait pas encore comment tous ces polluants interagissent et donc les effets à long terme sur notre santé. »

Propos recueillis par Charlotte Murat

(*) La vingtaine de prélèvements nécessaire à l’enquête a été réalisée entre mars et avril 2025 dans le lac d’Annecy et autour par Martin Boudot, Jérémy Baron et Manon de Couët. Les analyses environnementales ont été réalisées par l’Institut norvégien pour la recherche sur l’eau (NIVA) et les analyses d’urine par le laboratoire central de l’École polytechnique de Lausanne (EPFL), en Suisse.

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