Un million de tonnes. C’est le poids d’explosifs, de gaz de combat et de munitions diverses qui reposent depuis 1945 au fond d’une faille sous-marine entre l’Écosse et l’Irlande du Nord. L’endroit s’appelle Beaufort’s Dyke, une tranchée naturelle qui aurait dû rester un simple accident géologique et qui est devenue, par la volonté du gouvernement britannique, la plus grande décharge de munitions offshore du Royaume-Uni.
La faille elle-même impressionne par ses dimensions. Elle mesure 50 kilomètres de long, 3,5 kilomètres de large et atteint entre 200 et 312 mètres de profondeur. Sa formation ne doit rien à l’homme : c’est une vallée tunnel sous-marine creusée par l’érosion glaciaire lors de la dernière période glaciaire, préservée du comblement sédimentaire par de forts courants de marée. Une profondeur pareille, à deux pas des côtes britanniques, ça ne s’invente pas. Et c’est précisément ce qui a scellé son destin.
À retenir
- Quelle faille sous-marine cache les déchets de guerre les plus toxiques du Royaume-Uni ?
- Comment un simple chantier de gazoduc a déclenché une catastrophe écologique cachée depuis 50 ans ?
- Pourquoi un projet de pont entre deux nations a-t-il été abandonné à cause de cette fosse ?
Sommaire
- Un dépotoir militaire à ciel… immergé
- 1995, l’année où le passé remonte à la surface
- Des bâtons qui s’enflamment tout seuls
- Un héritage qui bloque encore les projets d’infrastructure
Un dépotoir militaire à ciel… immergé
En raison de sa profondeur et de sa proximité avec le port militaire de Cairnryan, Beaufort’s Dyke est devenue le plus grand site de décharge offshore du Royaume-Uni pour les munitions conventionnelles et chimiques excédentaires après la Seconde Guerre mondiale, une pratique qui remontait déjà au début du XXe siècle. Le chiffre avancé par le ministère de la Défense britannique donne le vertige : bien plus d’un million de tonnes de munitions y auraient été déversées, dont 14 500 tonnes de roquettes d’artillerie de 5 pouces remplies de phosgène, larguées en juillet 1945. Le phosgène, ce gaz toxique utilisé pendant la Première Guerre mondiale, ne fait d’ailleurs pas figure d’exception dans ce cocktail. Des inventaires plus détaillés évoquent aussi la présence de bombes au phosphore, de grenades, de roquettes anti-char, de munitions à cyanure, à gaz moutarde et même d’agents biologiques comme l’anthrax.
Les archives de l’époque, elles, restent étonnamment lacunaires. Des navires britanniques quittaient Cairnryan en Écosse pour aller déverser leurs armes dans Beaufort’s Dyke entre les années 1920 et 1970, mais il arrivait que les bateaux n’atteignent jamais la fosse et déchargent leur cargaison dans des eaux plus superficielles. Les registres détaillés ont souvent été détruits. Résultat : personne, aujourd’hui, ne sait précisément ce qui repose sous ces eaux ni dans quel état. En 1997, le secrétaire d’État écossais de l’époque, Donald Dewar, a même dû reconnaître qu’des déchets radioactifs avaient également été déversés dans des fûts d’acier dans les années 1950, révélation faite après la découverte de vieux documents administratifs. Une élue nationaliste écossaise a résumé la situation d’une phrase qui claque : personne ne surveille cette bombe à retardement.
1995, l’année où le passé remonte à la surface
Le chantier qui a tout déclenché portait un nom technique, le Scotland-Northern Ireland Pipeline. Il s’agissait de poser un gazoduc de 610 millimètres de diamètre reliant les deux rives, une infrastructure énergétique banale en apparence. Mais le tracé passait au ras de la zone de dumping. British Gas avait pourtant pris ses précautions : le gazoduc a été posé en 1995 dans un chenal creusé à 60 centimètres de profondeur dans les sédiments du fond marin, après consultation du ministère de la Défense qui avait fait dévier le tracé immédiatement au nord de la zone de décharge désignée.
La prudence n’a servi à rien. Seulement trois jours après le début du creusement de la tranchée, des bombes au phosphore ont commencé à s’échouer sur les côtes. Des ouvriers du chantier, cités anonymement dans la presse écossaise, ont pointé du doigt l’opération de labourage du fond marin, une accusation que British Gas a démentie sur le moment. Les images sous-marines tournées par l’entreprise elle-même ont pourtant fini par trancher le débat : les prises de vue montraient des bombes au phosphore et d’autres déchets métalliques gisant juste à côté du pipeline, en dehors même de la zone de décharge officiellement désignée. les munitions s’étaient déjà éparpillées bien au-delà du périmètre supposé.
Le bilan matériel de cet épisode a de quoi surprendre. Plus de 4 500 bombes au phosphore ont été récupérées sur les plages et le littoral s’étendant du Galloway, à travers le Firth of Clyde, la côte du Kintyre et les îles d’Arran, Islay, Jura et Gigha. Sur certains tronçons de côte, la densité d’engins retrouvés dépassait les 30 000 objets, selon les cartographies établies à l’époque par les autorités écossaises. Les municipalités ont dû réagir dans l’urgence : des panneaux d’avertissement ont été installés sur les plages fréquentées, le public a été mis en garde et les crofters, ces petits agriculteurs locaux, ont reçu la consigne de ne plus ramasser d’algues pour fertiliser leurs terres.
Des bâtons qui s’enflamment tout seuls
Le phosphore blanc a une particularité redoutable : il s’enflamme spontanément au contact de l’air lorsqu’il sèche. Ces bâtons échoués sur le sable, inertes en apparence tant qu’ils restent humides, deviennent de véritables pièges dès que le soleil fait son travail. Un drame a d’ailleurs illustré la gravité de la menace : un garçon de quatre ans a été brûlé à Campbeltown, dans l’Argyll and Bute, après avoir ramassé un dispositif contenant du phosphore. Cet accident a eu une conséquence directe sur la gestion du dossier : il a conduit à la dernière grande étude du site maritime, le dragage lié au gazoduc étant considéré comme la cause de l’incident.
Cette étude, menée par les services scientifiques de la pêche écossaise, a mobilisé un navire de recherche pendant plusieurs mois. Les campagnes se sont déroulées entre novembre 1995 et juillet 1996, à bord du navire de recherche FRV Clupea, avec pour objectif de déterminer si le dumping avait contaminé chimiquement les sédiments ou les espèces de poissons et de crustacés exploitées commercialement dans la zone. Une analyse plus récente, publiée en 2011 par des chercheurs britanniques, a confirmé que plus d’un million de tonnes de munitions représentent un volume substantiel de polluants métalliques introduits dans le fond marin, et que la fosse a le potentiel d’agir comme source de contamination pour des zones situées au-delà de la vallée sous-marine.
Un héritage qui bloque encore les projets d’infrastructure
Beaufort’s Dyke n’a pas fini de faire parler d’elle. En 2020, le gouvernement britannique a envisagé sérieusement la construction d’un pont ou d’un tunnel reliant l’Écosse à l’Irlande du Nord. Deux tracés étaient à l’étude, Portpatrick-Larne et la péninsule du Kintyre vers Torr Head, la route Portpatrick devant nécessairement traverser la fosse. Les experts en munitions non explosées consultés sur le dossier ont été catégoriques : tout ouvrage impliquant des travaux intrusifs comme du battage de pieux pour construire des piliers de pont représenterait un niveau de risque inacceptable. Le projet, chiffré à plusieurs centaines de milliards de livres, a fini par être abandonné.
Depuis la fin officielle des opérations de dumping en 1973, le site continue d’envoyer des signaux inquiétants. Des chercheurs du British Geological Survey ont recensé des explosions sous-marines sporadiques, avec 47 explosions significatives originaires de la fosse entre 1992 et 2004 d’après une analyse des données sismiques. L’une d’elles, en février 1986, a même été enregistrée comme un tremblement de terre de magnitude 2,5. Aujourd’hui encore, aucun organisme ne surveille en continu ce qui se passe sous ces 300 mètres d’eau glacée, et chaque nouveau projet énergétique ou câble sous-marin dans la région doit composer avec ce voisinage explosif, littéralement, hérité d’une époque où la mer semblait offrir un débarras sans fond.
Sources : zeticauxo.com | ukdefencejournal.org.uk | agris.fao.org


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