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Entre espoir et circonspection

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Au terme de six longues années, ponctuées d’interminables intermèdes d’inaction, le gouvernement fédéral s’apprête enfin à blinder l’interdiction d’armes à feu de style arme d’assaut d’un programme de rachat. Une pierre essentielle au rempart érigé en vue d’encadrer pour de bon le contrôle de ce type d’armes. Il ne reste qu’à espérer que cette fois-ci, dans ce dossier, le passé ne soit pas garant d’un avenir décevant.

Prohibées dans la foulée de la tuerie de Portapique, en Nouvelle-Écosse, au printemps 2020, près de 200 000 armes à feu de style arme d’assaut (selon les estimations approximatives du gouvernement) de quelque 2500 modèles nouvellement interdits demeuraient nonobstant protégées depuis par une amnistie, permettant aux propriétaires de les conserver sans pouvoir s’en servir. Cette dispense expirera finalement à la fin octobre, au terme d’un programme de compensation volontaire des propriétaires, qui peuvent s’y inscrire depuis lundi, et jusqu’à la fin mars, pour s’en prévaloir en cédant leur arme ou en la rendant inopérante.

Dix petites semaines pour convaincre les propriétaires d’armes à feu, terriblement réfractaires, de se départir de leurs armes interdites. Dix semaines pour contrer l’avalanche de campagnes de dissuasion des lobbys proarmes, qui sont déjà à pied d’œuvre.

« Pas de reddition », martèlent-ils en chœur. Le gouvernement a perdu la trace de nombre d’armes non restreintes, lors de l’abolition du registre par les conservateurs, et celles-ci peuvent donc être « dissimulées », suggèrent ces groupes subrepticement. Mieux vaut attendre avant de céder les armes, dans l’éventualité où les conservateurs reprennent le pouvoir et abrogent, comme promis, cette interdiction, insistent-ils.

Une date butoir pourrait certes convaincre certains propriétaires de rendre leurs armes sur-le-champ, avant que l’enveloppe d’indemnités plafonnée à 248,6 millions de dollars ne soit épuisée. Le gouvernement libéral de Mark Carney pourrait cependant tout autant être en train de sous-évaluer dangereusement l’effort de persuasion qui l’attend pour convaincre des propriétaires méfiants.

Or, seul le rachat de ces armes à feu ou le versement d’une indemnité après avoir confirmé qu’elles ont bel et bien été désactivées permettra d’enfin pérenniser leur confiscation. Car, faute d’être inopérantes, la possession de ces armes deviendra prochainement un acte criminel, même le ministre fédéral de la Sécurité publique, Gary Anandasangaree, a reconnu, enregistré à son insu, que les forces policières n’auraient vraisemblablement pas les ressources nécessaires pour s’assurer que la loi serait partout respectée. Une bavure impardonnable que les lobbys proarmes ne manquent pas de relater, de surcroît, pour plomber d’emblée le programme d’indemnités.

D’autant que la participation citoyenne au projet pilote de l’automne dernier, préparant le programme pancanadien lancé lundi, s’est avérée déconcertante. Des 3500 propriétaires d’armes à feu enregistrés à Cap-Breton, en Nouvelle-Écosse, 16 ont levé la main pour remettre les leurs à la police municipale et être ainsi indemnisés. Des 200 armes ciblées par les autorités fédérales, 25 ont été récupérées et détruites…

D’entrée de jeu, le gouvernement canadien vient de revoir à la baisse son objectif de rachat d’armes à feu, passé de 152 000 l’automne dernier, sur les quelque 180 000 armes estimées au Canada, à 136 000 désormais, ou 76 % du total évalué. Une cible, même réduite, vraisemblablement illusoire au vu d’un taux de recouvrement au projet pilote de 11 %.

Qui plus est, dans les Prairies — où les propriétaires d’armes à feu sont les plus nombreux à rapporter posséder l’un des modèles nouvellement prohibés (44 %) et les Albertains se disent pourtant les plus enclins (82 % ) à vouloir se prémunir de l’indemnité proposée —, l’Alberta et la Saskatchewan s’opposent dogmatiquement à la mise en œuvre du programme de compensation fédéral sur leur territoire, par le biais de mesures d’une constitutionnalité discutable, mais délétères.

Le Québec, à l’inverse, a eu le discernement de se placer du bon côté de l’histoire et du respect de traumatismes collectifs, en négociant avec Ottawa la mise à la disposition de la Sûreté du Québec, aux frais du fédéral, pour mettre en œuvre ce maillon incontournable du contrôle des armes à feu.

L’aboutissement de ce programme de rachat tant attendu aura en définitive été annoncé un banal samedi midi, dans la plus grande et déroutante discrétion. Une possible ruse, certes, afin d’éviter d’exacerber les foudres prévisibles d’élus et de lobbys proarmes sur ce champ politique miné. Ou peut-être plutôt une démarche ingénue, éloquente quant au manque de conviction d’un ministre qui n’a plus sa place à la Sécurité publique et d’un premier ministre Carney qui ne défend ce pan de justice criminelle dont il a hérité que du bout des lèvres.

L’interdiction d’armes à feu de style arme d’assaut n’est pas en soi gage de succès. Encore faut-il que le gouvernement Carney y mette maintenant une fois pour toutes un peu d’ardeur.

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