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En plongeant à 70 m depuis des générations, les Bajau d’Indonésie se sont littéralement fabriqué une bouteille de plongée sous les côtes

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Imaginez un muscle que vous n’avez jamais consciemment sollicité, capable de grossir de moitié simplement parce que vos ancêtres plongeaient pour trouver à manger. C’est exactement ce qui est arrivé aux Bajau, ces nomades marins d’Indonésie. Leur rate, cet organe discret planqué sous les côtes gauches, a littéralement changé de taille sous la pression de l’évolution.

À retenir

  • Les Bajau, nomades marins plongeant en apnée depuis des générations, possèdent une rate en moyenne 50 % plus volumineuse que celle de leurs voisins non-plongeurs, les Saluan.
  • Cette rate agrandie permet de libérer davantage de globules rouges riches en oxygène pendant l'apnée, et sa taille ne dépend pas de la pratique individuelle de la plongée mais d'une adaptation génétique héréditaire liée au gène PDE10A.
  • Un second gène, BDKRB2, associé au réflexe d'immersion (ralentissement cardiaque), a également fait l'objet d'une forte sélection naturelle chez ce peuple.

Un peuple qui respire sous l’eau comme personne d’autre

Les Bajau vivent depuis des siècles sur l’eau, ou presque. Installés dans l’archipel indonésien, ces communautés passent une bonne partie de leur existence à bord de bateaux ou dans des maisons sur pilotis, et surtout, sous la surface. Leur quotidien, c’est la pêche en apnée, parfois à plus de dix mètres de profondeur, sans bouteille ni masque sophistiqué, juste des lunettes de bois et un harpon.

Ce mode de vie n’a rien d’anecdotique. On parle de plongées répétées, jour après jour, génération après génération, pendant plusieurs centaines d’années. Un entraînement intensif, certes, mais qui ne suffit pas à expliquer entièrement ce que les chercheurs ont découvert chez ce peuple.

C’est justement ce qui a intrigué Melissa Ilardo, alors doctorante à l’université de Copenhague. Avec son équipe, elle a voulu comprendre si le corps des Bajau avait fini par s’adapter biologiquement à cette vie sous-marine, et pas seulement par l’habitude ou la pratique répétée.

Une rate 50 % plus grosse : l’étrange cadeau de l’évolution

Pour en avoir le cœur net, l’équipe de Melissa Ilardo a mené l’étude publiée en 2018 dans la revue Cell. Les chercheurs ont examiné 59 Bajau à l’aide d’une échographie portable, et comparé les résultats à ceux de 34 habitants d’un village voisin, Koyoan, peuplé par les Saluan, une population qui ne pratique pas la plongée.

Le résultat a de quoi surprendre. Une fois les individus apparentés écartés de l’analyse pour éviter les biais familiaux, la rate des Bajau s’est révélée en moyenne 50 % plus volumineuse que celle des Saluan. Un écart considérable pour un organe que l’on associe rarement à des performances physiques.

La rate joue pourtant un rôle clé en apnée. Elle agit comme une réserve de sang riche en globules rouges, qu’elle libère dans la circulation lors de l’immersion. Selon Rasmus Nielsen, codirecteur de l’étude et chercheur à l’UC Berkeley, cette contraction permettrait de mobiliser environ 10 % de globules rouges supplémentaires pendant une plongée, offrant un véritable bol d’oxygène en pleine apnée.

Autre élément troublant, et pas des moindres : aucune différence de taille de rate n’a été observée entre les Bajau qui plongent régulièrement et ceux qui ne plongent pas. Autrement dit, l’entraînement personnel n’explique rien. Cette caractéristique semble gravée bien plus profondément, dans les gènes eux-mêmes.

PDE10A, le gène qui a réécrit l’anatomie des Bajau

En creusant le patrimoine génétique des Bajau, l’équipe de Melissa Ilardo a identifié un acteur central : le gène PDE10A, actif notamment dans la thyroïde. Ce gène a subi une forte sélection naturelle chez ce peuple, un signal que les chercheurs considèrent comme la signature d’une adaptation évolutive bien réelle, et non d’un simple hasard statistique.

Le mécanisme proposé s’appuie sur des travaux menés chez la souris, où PDE10A régule une hormone thyroïdienne qui contrôle directement la taille de la rate. Si ce lien se vérifie chez l’humain, cela expliquerait pourquoi les Bajau possèdent cet organe hors norme dès la naissance, indépendamment de leur pratique de l’apnée.

L’étude a également repéré une sélection forte sur un second gène, BDKRB2, lié au réflexe d’immersion. Ce réflexe regroupe plusieurs réactions automatiques du corps face à l’eau froide, comme le ralentissement du rythme cardiaque, qui permettent justement d’économiser l’oxygène disponible.

Toutes les voix ne sont cependant pas unanimes. L’anthropologue Cynthia Beall, de la Case Western Reserve University, a exprimé des réserves sur l’interprétation des résultats. Selon elle, les Bajau plongent certes plus souvent que leurs voisins, mais pas nécessairement plus longtemps à chaque sortie, ce qui complique l’évaluation précise de la pression évolutive réellement exercée.

Pour aller plus loin, Melissa Ilardo et ses coauteurs ont publié en 2022 une nouvelle étude dans Frontiers in Physiology. Cette fois, ils ont testé chez la souris un inhibiteur sélectif de PDE10A, baptisé MP-10. Résultat : une augmentation de la taille de la rate et du nombre de globules rouges, via un mécanisme indépendant de l’érythropoïétine, l’hormone habituellement responsable de la production de ces cellules sanguines. Un indice supplémentaire qui renforce l’hypothèse initiale, sans toutefois clore définitivement le débat.

Ce que révèle finalement l’histoire des Bajau, c’est la capacité de notre espèce à s’adapter à des environnements extrêmes en quelques centaines d’années seulement, un clin d’œil rapide à l’échelle de l’évolution. Leur rate agrandie n’est pas un simple accident anatomique, mais le résultat d’une pression de sélection précise, inscrite dans l’ADN même de ce peuple de la mer. De quoi rappeler que notre corps garde parfois la mémoire silencieuse de nos modes de vie les plus anciens.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il écrit des articles scientifiques depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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